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Jean Bruno Tagne: «La fédération camerounaise de football est en otage»

Journaliste sportif, il a profité de son expérience pour dresser un tableau froid du football camerounais. A découvrir!

Pouvez-vous vous présenter pour nos lecteurs qui ne vous connaissent pas ?
Je m’appelle Jean-Bruno Tagne. Je suis journaliste au quotidien camerounais Le Jour. Je travaille au service des sports. J’ai commencé ma carrière il y a quelques années déjà, au quotidien Mutations. A cette époque-là, j’étais étudiant à l’Ecole supérieure des sciences et techniques de l’information et de la communication (ESSTIC). Comme journaliste de sport, j’ai couvert les Coupes d’Afrique des nations de 2008 au Ghana et de 2010 en Angola. J’ai fait la finale de la Ligue des champions au Caire en Egypte en 2008 et j’étais en Afrique du Sud pour la dernière Coupe du Monde. Voilà sommairement ce que je peux dire de moi.

Vous venez de publier « Programmés pour échouer. Enquête sur la débâcle des Lions Indomptables en Afrique du Sud ». Pourquoi un tel titre alors que tout le monde sait que le Cameroun avait du potentiel pour aller loin dans cette Coupe du Monde en Afrique du Sud ?
Il ne faut pas exagérer sur le potentiel qui était celui du Cameroun pendant cette Coupe du Monde. On n’avait pas de si bons joueurs que ça. Mis à part Eto’o, Assou Ekotto, Nicolas Nkoulou et plus ou moins Alexandre Song, il n’y avait pas beaucoup de joueurs capables d’avoir une place de titulaire dans une autre sélection. En plus du talent, ce qui fait la différence c’est la préparation et l’organisation même de l’équipe. Or les Lions Indomptables, fonctionnaient dans un cafouillage total avec des interférences de toutes sortes qui ont empêché les joueurs et l’entraîneur de se concentrer. Le quotidien des joueurs était alimenté par des querelles ridicules qui ont pourri l’ambiance dans les vestiaires. Le coach, Paul Le Guen s’est montré incapable de contrôler ses hommes et on ne pouvait que perdre. Mais avant même d’arriver en Afrique du Sud, les Lions n’ont pas gagné le moindre match amical et trois jours avant la compétition, ils faisaient les beaux jours des discothèques et des péripatéticiennes de Yaoundé. Avec une telle ambiance de colonie de vacance à trois jours d’une Coupe du Monde, on était, je le pense, programmé pour échouer.

Comment prenez vous la décision de faire un livre sur les Lions?
Avant même d’aller en Afrique du Sud, j’avais prévu d’écrire un livre sur cette première Coupe du Monde en terre africaine. J’ai donc été très attentif à tout ce que je voyais et entendais autour de moi. L’échec des Lions a simplement changé l’orientation que j’avais au départ. J’ai donc par la suite complété tout ce que j’avais par une enquête avec une centaine d’entretiens et de confidences qui m’ont permis d’écrire ce livre de 202 pages qui relate les coulisses de la Coupe du Monde des Lions. J’en profite aussi pour dire un mot sur le football camerounais qui se trouve à la croisée des chemins. Le cache-sexe que constituaient les Lions Indomptables est tombé.

Comment s’est déroulé votre enquête?
Lorsque j’ai commencé véritablement à enquêter, j’ai rencontré beaucoup de problèmes, dans un environnement pourri où l’omerta semble être la règle ! J’ai été aussi handicapé par les nombreux intérêts égoïstes sur lesquels les gens sont arcboutés et n’acceptent pas qu’un fouineur vienne y fourrer son nez. Heureusement, il y a eu des gens pour comprendre le sens de mon travail : révéler un certains nombre de travers afin que plus jamais ils ne se répètent.

Qu’est ce qu’il y a de nouveau dans votre livre car on a l’impression que tout a été dit sur la coupe du monde et même concernant les lions, on était plus ou moins au courant?
Après la Coupe du Monde, tout a été dit, mais ces déclarations relevaient plus du ragot que d’une enquête sérieuse. Et c’est ce que j’ai humblement fait. On nous a superficiellement dit que les joueurs se détestaient. Qui détestait qui ? Comment cela se traduisait-il concrètement ? Quel a été l’attitude de l’entraîneur ? Je donne des réponses à toutes ces questions et à bien d’autres. Souvenez-vous qu’il y a un certain Jacques Zanga qui avait publié un brulot dans les médias camerounais contre Eto’o, le ministre des Sports et le président de la Fécafoot. Eh bien, je révèle dans mon livre que Jacques Zanga n’a jamais existé, qu’il s’agissait du pseudonyme d’une brave dame, amie de Rigobert Song qui allait ainsi en guerre pour le compte du capitaine déchu des Lions Indomptables. Pour ne citer que cet exemple de révélation.


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Vous avez aujourd’hui qualité d’experts pour en parler. Quels sont les vrais problèmes du football camerounais?
Les problèmes du football camerounais sont énormes. Le manque d’infrastructures. Nous avons quand même six participations à la Coupe du Monde et pas un seul stade de football sérieux. Le championnat ne vaut plus grand-chose et est boudé par le public. Les stades se désertent chaque jour un peu plus. Les clubs sont gérés comme des épiceries, la Fédération est prise en otage par une caste de hors-la-loi, le dernier succès du Cameroun remonte à 2002 quand les Lions ont remporté la CAN et, depuis, plus rien. S’agissant spécifiquement des Lions Indomptables, ils souffrent d’un amateurisme managérial scandaleux et inadmissible pour une équipe de ce niveau-là. On n’arrive même plus à trouver des matchs amicaux aux Lions. Le 9 février prochain, dans le cadre de la date Fifa réservée aux matchs amicaux, Samuel Eto’o et ses coéquipiers affronteront la Macédoine (!) pour préparer un match contre le Sénégal. Vous pensez que c’est sérieux ça ?

Quelle est la responsabilité des médias dans le drame que vivent les Lions en ce moment ?
Elle est grande. Je ne veux pas passer pour un donneur de leçons, mais il faut reconnaître qu’il y a un manque de professionnalisme et d’éthique journalistique de la part de certains confrères. Au Cameroun, nous avons des journalistes qui travaillent sous la dictée de la Fédération ou du ministère des Sports en fonction de leurs intérêts. D’autres journalistes encore, ont cultivé une familiarité avec des joueurs qui, au fil des jours devient de la connivence. J’en parle dans le livre.

A qui est ce que vous destinez votre livre et surtout que souhaiteriez vous que le lecteur en retienne?
Mon livre est dédié aux Camerounais qui ont le plus souffert de l’élimination humiliante des Lions en Afrique du Sud. Les dirigeants du football camerounais, eux, n’en ont pas souffert. Puisqu’avant même de quitter le Cameroun à destination d’Afrique du Sud, ils s’étaient partagé un prodigieux pactole puisé dans les caisses du Trésor public. Je souhaite que ce livre soit le point de départ d’une révolution dans le football camerounais. Il faut tout mettre à plat et reprendre à zéro.

Un dernier mot pour terminer
Je pense humblement qu’avec mon livre, j’ai remis le ballon au centre. Que le match commence.

Jean Bruno Tagne, journaliste sportif
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