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Jean Michel Nintcheu réagit au discours de Paul Biya à la jeunesse

Par l’honorable Jean Michel Nintcheu, député de la Nation

M. Biya a toujours parlé à la jeunesse pour ne rien faire. Cette fois-ci, il a parlé pour ne rien apporter de nouveau, en dehors des promesses démagogiques et surtout du réchauffé très ancien. En 1988, il évoquait déjà la génération branchée et câblée. Cette fois-ci, il a sorti de son tiroir pratiquement le même discours de 1988 en substituant tout juste les mots « branchée » et « câblée » par « Androïd » pour qualifier la jeunesse du pays. C’est la preuve de ce qu’on ne saurait être inspiré quand on cumule au sommet de l’Etat plus de 33 années de règne sans interruption.

Dire de la jeunesse de notre pays qu’elle est une génération « Androïd » revient à dire qu’elle est constituée d’automates à visage humain. C’est une insulte à l’endroit de ces compatriotes qui souffrent des maux connus à savoir les conditions d’éducation et de formation rudimentaires, l’inadéquation entre la formation et l’emploi, l’absence de perspectives d’emploi pour les jeunes diplômés, les conditions de travail indécentes pour ceux qui travaillent, leur condamnation au chômage et à la débrouillardise, la non prise en compte de la méritocratie comme moteur de l’ascenseur social. Et surtout la gérontocratie gouvernante qui a pris en otage toutes les strates de prise de décision du pays. M. Biya s’est juste contenté de répondre à ces questions de fond par des considérations démagogiques et des contrevérités sur ce qui se passe réellement au Cameroun.

S’agissant par exemple de l’économie numérique, on ne saurait faire de ce domaine un vecteur de développement dans un pays où le taux de pénétration de l’internet est quasi-nulle en zone rurale et de moins de 5% en zone urbaine du fait du nombre résiduel de mètre linéaire de fibre optique installé sur notre territoire (moins de 6000 km linéaires sur au minimum 25.000 km requis pour une avancée véritablement perceptible). Le fait par ailleurs de refuser de régler l’épineux problème des pratiques commerciales anticoncurrentielles liées à la monopolisation de la pose de la fibre optique par un seul opérateur de téléphonie mobile participe de la duperie et de la duplicité des gouvernants. La concurrence stimule la performance.

Pour ce qui concerne l’agriculture, M. Biya ne s’adressait manifestement pas à sa « génération Androïd ». Fortement déconnecté de la réalité, il semblait s’adresser à ses défunts aïeux cultivateurs qui ont excellé dans l’agriculture de subsistance à l’époque de Mathusalem. Il est dénigrant en plein 21ème siècle de demander aux jeunes de retourner ou d’aller au village pour effectuer le travail de la terre avec des houes et des pelles. L’agriculture de 2ème et de 3ème génération n’est pas seulement qu’une question d’engagement et de détermination de celui qui veut y exercer. C’est d’abord une question de volonté politique et de moyens appropriés.

Et c’est à ce niveau que la jeunesse a besoin que l’Etat les accompagne véritablement dans ce secteur à forte valeur ajoutée. Il est illusoire de croire que l’agriculture deviendra un déterminant positif de l’économie dans un pays qui refuse de se doter d’une législation foncière fondée sur le recensement systématique des terres rurales, leur immatriculation et surtout leur sécurisation face aux prédateurs fonciers.

Que peuvent les jeunes dans un pays où les collaborateurs du Prince ont acquis toutes les meilleures terres à des prix dérisoires ? Plus encore des centaines d’hectares de nos terres arables à travers le pays ont été bradées à des étrangers qui y exercent sans respect des droits humains et sans objectif de développement durable. Plutôt que de persister dans la démagogie et des remarques de pure politique politicienne, M. Biya aurait mieux fait de leur dire où est passée la vieille promesse d’il y a 10 ans de la création des lycées agricoles nécessaires à la formation de base des potentiels agriculteurs.

Où sont passées la banque agricole et la banque des pme qui auraient dû constituer d’importants leviers d’accès au crédit rural. La jeunesse ne saurait croire en un dirigeant qui, en 33 ans de règne sans partage et malgré les budgets sans cesse croissants, persiste à ne prendre aucune mesure forte allant dans le sens de la vulgarisation des engrais et des intrants agricoles, de l’introduction massive de nouvelles semences, de la mécanisation et de la motorisation de ce secteur ainsi que du désenclavement des bassins de production agricole à travers le développement des infrastructures dont le déficit criard fait perdre chaque année au pays plus de 2 points de croissance. Bien plus, il est impossible de faire de l’agriculture productive dans un pays où les populations subissent quotidiennement les affres de la pénurie d’eau et d’électricité du fait de leur très faible taux d’accès en zone rurale.

Sur un tout autre plan, M. Biya doit cesser d’infantiliser la Représentation nationale qui vient d’adopter il y a à peine deux mois le budget de l’Etat pour le compte de l’exercice 2016. En annonçant unilatéralement le déblocage de 102 milliards au titre du Plan triennal de la jeunesse et de surcroît sans modalité de financement, sans descriptif détaillé et sans objectifs assortis d’indicateurs précis, il renforce l’idée qui fait de lui un monarque belliqueux qui confond les deniers de l’Etat à ses poches propres.

Le discours de M. Biya n’aura été qu’un tissu de propagande et d’effets d’annonce. Pas un mot sur les victimes du double attentat de Nguetchewé pourtant survenu quelques heures seulement avant son adresse à la jeunesse. Aucune référence aux centaines de soldats, pour la plupart des jeunes, tombés au front dans la partie septentrionale du pays. Notre vaillante jeunesse n’est pas naïve. Cette jeunesse sacrifiée, qui constitue plus de la majorité de la population, a depuis longtemps cessé de croire en M. Biya en raison de ce que ce dernier n’a pas pu, en 33 ans de magistrature suprême, lui retourner l’ascenseur en termes d’éducation, de formation et d’insertion professionnelle alors qu’il a été tour à tour chargé de mission à la Présidence de la République à 29 ans, premier ministre à 42 ans et Président de la République à tout juste 49 ans.

Nos jeunes compatriotes n’ont rien à attendre d’un dirigeant qui n’a jamais été un modèle pour eux et dont la mauvaise gouvernance est établie dans tous les domaines sensibles qui impactent sur leur vie. Les jeunes doivent se ressaisir pour apprendre à revendiquer ce qui leur revient de droit. Comme les autres jeunes du monde. Notre jeunesse qui a trop longtemps observé et encaissé, prendra certainement et définitivement son destin en main en dégageant du pouvoir ce gérontocrate de 83 ans qui est à l’origine de tous ses déboires. Ce n’est manifestement qu’une question de temps.

Fait à Douala le 13/02/2016.


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