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Jean-Paul Dargal: «Les grands projets sont souvent des creusets de vulnérabilité pour la population»

Le travailleur social parle des raisons de l’avancée du VIH/ SIDA dans la localité de Meiganga et ses alentours

Meiganga et Djohong sont considérées comme des villes à forte prévalence du VIH dans la région de l’Adamaoua. Qu’est-ce qui explique cela?
Les villes de Djohong et de Meiganga comptent une population de 113 190 habitants. Cette population est le fruit d’un cosmopolitisme ethnique entre les bororo, les foulbés, le Mboums et les autres ethniques minoritaires. A cela s’ajoute le flux migration de réfugiés centrafricains qui a créé un véritable boom démographique dans ces villes. Dire que ces villes sont des creusets et foyers important d’infection à VIH au regard du taux de séroprévalence se situant à 5.1 dans la région, c’est simplement évoquer les facteurs pondérant qui exposent les masses communautaires à la pandémie du siècle. On peut dans ce sens, citer quatre grands groupes de facteurs; le flux migratoire des populations dans ces villes à donner lieu à un brassage culturel lui-même gage d’un ensemble de pratiques socioculturelles à l’instar des mariages intergénérationnelles précoces et forcés, le sororat et le lévirat favorisant la transmission du virus du VIH, les mentalités rétrogrades fruits de l’ostracisme culturelle doublées de l’ignorance des moyens de prévention du VIH Sida ont tôt fait de mystifier cette maladie et contribuent ainsi à propager la maladie; le phénomène des camionneurs tchadiens et centrafricains qui empruntent la nationale n°10 traversant les villes de Meiganga et Djohong, a fait de ces villes un véritable foyer de pratiques sexuelles irresponsables donc le vagabondage sexuelle et la prostitution déguisée favorable au VIH; les grands projets structurants à l’instar du pipeline Tchad Cameroun, ou encore la construction des voies de communication pour le tronçon Garoua-Boulai/Ngaoundéré par des multinationales, à donner lieu un brassage de population donc l’impact Humain en termes de lutte contre le VIH, n’a pas été efficacement prise en compte lors des études d’impacts sociaux desdits grands projets structurants. Ces facteurs combinés justifient le fait que ces deux villes soient des foyers potentiels pour la propagation du VIH-sida.

Sacrifie-t-on donc, les gens au profit de l’économie nationale puisque le corridor y est pour quelque chose?
Même si les grands projets structurants ont un impact significatif dans le taux de séroprévalence dans ces villes, on ne saurait dire d’entrée de jeu que l’on a sacrifié les populations au bénéfice de l’économie. Mais, on pourrait simplement souligner que l’on a choisi le développement infrastructurelle par rapport au développement Humain et social. L’on a donc ainsi, ceci très souvent, minorer l’impact humain et social des grands projets donc la particularité est de favoriser le brassage culturelle des populations. Ces projets devraient s’accompagner d’un plan de minoration des risques et surtout d’un plan d’adaptabilité des populations locales face au nouvel environnement qui va ainsi se créer. Au cas contraire, les populations en général et les femmes et jeunes filles en particuliers sont souvent désarçonner et succombent au gain facile que représente le vagabondage sexuel.

Ceci ne semble-t-il pas être l’erreur de la réalisation de certains projets sans véritable évaluation des impacts socio-économiques?
En effet, la plupart des grands projets s’accompagne d’une étude d’impact environnemental. Mais, à 90 %, puisque les études sont un élément de validation de l’opérationnalisation du projet en questions, les données sont souvent mal collectées et les analyses sont orientées pour valider le projet. Donc ces études à mon sens, sont pour la plupart, truffés d’environnementalisme. On se contente juste de montrer le faible impact sur l’environnement du projet à réaliser, les plan de remédiassions à travers un cahier de charge de gestion de l’environnement. Mais, il n’y a souvent pas un plan d’adaptabilité socioéconomique. Ainsi, les grands projets sont souvent des creusets de vulnérabilité pour les populations environnantes et autochtones.

Tout porte à croire qu’il n y a pas de mécanisme contraignant pour endiguer le phénomène de VIH dans ces zones?
La lutte contre le VIH sida est en réalité un combat pour le changement de comportement ! Dans ce sens, c’est un processus long donc les résultats et l’impact ne peuvent être satisfaisant que dans le long terme. Il y’a sans doute urgence d’agir, mais pour autant, loin de moi l’idée d’être pessimiste. Et pour cause, dans les villes de Djohong et Meiganga, le VIH est un problème de santé publique qui bénéficie de l’attention des pouvoirs publics, mais aussi des partenaires au développement. Le véritable problème demeure celui qu’on connait généralement des difficultés liée de l’aide au développement qui atteint difficilement la base. Ceci se manifeste par une faiblesse des approches participatives et inclusives dans la stratégie de riposte, une pusillanimité des moyens de prise en charge et une frilosité des plans de pérennisation à long terme des actions de lutte (Comité locale)

Ne devrait-on pas finalement interdire les camionneurs d’aller avec des filles situées le long de leur parcours sur le corridor?
Le problème n’est pas d’interdire aux camionneurs d’aller avec des filles. Le problème se pose comme celui de la prostitution au Cameroun, qui semble interdite dans le code civil, mais se pratique en toute « légalité » dans nos rues. Il est question de conscientiser les parties prenantes sur les risques encourues et surtout de mettre sur pieds des moyens de répression pour sanctionner ces infractions à loi. Le problème est aussi vieux que le monde. Mais, comme partout ailleurs, tant que la misère et la pauvreté sont money courantes dans ces zones, il sera difficile de mettre sur pieds un système normatif fort pouvant mettre fin à ces dérives et cette forme d’exploitation sexuelle déguisée. Il faudrait, encore comme ce fut le cas pendant les années antérieures, que l’on cible cette catégorie de personnes et d’intensifier des actions de sensibilisation à leur encontre.

Y a-t-il une véritable politique de prévention des risques à VIH dans ces différentes zones?
De mon point de vue, la zone dispose d’une réelle politique de prévention de lutte qui se caractérise sans doute par sa fébrilité. Ceci du fait de la vétusté des infrastructures sanitaires chargées d’implémenter cette politique.

Vous évoquez la misère en des mots plus respectueux. N’engendre-t-elle pas des violences favorables à la propagation du VIH?
Dans une approche plus développementaliste, la misère ne saurait justifier un phénomène, elle n’est qu’une courroie de transmission qui vient aggraver une situation existante. De ce fait la misère est un facteur contribuant de la violence tout comme l’alcoolisme. Mais, la violence elle, est un facteur de vulnérabilité et d’exposition au VIH sida, surtout lorsqu’il s’agit de la violence sexuelle.

Mais à dire vrai, quelle est la part de responsabilité des parents?
On ne saurait faire la fine bouche quant à la responsabilité des parents. Leur responsabilité se mesure à deux niveaux. 1- il y’a un affaiblissement des mécanismes à la fois de contrôle sociale et même de pression sociale des anciens sur la jeune génération. Le contrôle parentale à complètement foutus le camp au détriment d’un libertinage sexuelle couvert par les parents à la quête d’un mieux-être.2-la culture locale, fait de la femme un objet ou l’on peut à sa guise assouvir son plaisir sexuel peu importe l’âge. Ceci avec la recrudescence du phénomène des mariages précoces. Vous comprenez donc qu’en réalité les parents sont prêts à vendre leur fille au prix de quelques promesses de fortune. Mais analyser le problème de cette façon me semble partial parce que les causes profondes de l’irresponsabilité des parents se trouvent pour la plupart dans l’ignorance et la sous scolarisation. Parce qu’en réalité, les parents ont très peu conscience des dangers que représente ce laisser aller, mais sont plutôt mus par l’appât du gain.

Les violences dans ce cas ne sont pas que l’apanage des femmes, les hommes aussi. Comment se manifestent-t-elles?
Bien évidemment, les femmes et les jeunes filles sont des proies faciles lorsqu’on évoque le phénomène de la violence. Il s’agit dans la plupart des temps d’un processus d’appropriation du corps et des produits de la femme. Celle-ci se voit denier de ses droits et devient un objet à la merci des hommes. Il convient de signaler que, les violences à l’égard des femmes sont dans ce sens, un avatar du patriarcalisme ambiant dans ces zones et exposent cette catégorie sociale au VIH.

Comme pour dire que le Cameroun avance, mais ces zones sont toujours prisonnières de leurs cultures?
Sans être pessimiste, je pourrais dire qu’il faudra du temps pour voir éclore un « développement par le bas » dans ces zones. Car les mécanismes d’appropriation des initiatives de développement sont faibles, l’ouverture sur d’autres idées modernistes semble difficile, l’enclavement est une réalité permanente et pire encore l’Etat et les partenaires au développement qui y interviennent mènent une politique tutélaire et d’assistanat. Etant donné que le changement social est une question qui se mesure dans le long terme, alors il faudra un peu de temps, si non plus pour voir émerger un développement humain durable dans ces zones.

Y a-t-il une méthode à suggérer pour lutter de façon efficace contre le VIH dans la zone?
Deux choses me semblent prioritaires à ce moment à savoir ; renforcer les mécanismes sociocommunautaires de prise en charge et de prévention de la pandémie et l’implication des hommes dans les stratégies dans les stratégies de lutte contre le VIH sida.

Jean-Paul Dargal parle des raisons de l’avancée du VIH/ SIDA dans la localité de Meiganga et ses alentours

Journalducameroun.com)/n

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