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Joseph Bomda donne son impression sur les derniers résultats du Bac au Cameroun

Il est conseiller d’orientation et psychologue membre du réseau ROCARE

Cette année le baccalauréat a connu un taux record d’admis, près de 59%, 41444, selon les chiffres officiels. Quelle lecture faites-vous de cette performance?
Avant toute chose, permettez-moi de féliciter les nouveaux bacheliers et d’encourager ceux qui ont échoué à ne pas baisser les bras. Pour ce qui est des performances, je constate une faible amélioration par rapport à l’année précédente. Cependant, il me semble, qu’il n’est question que de l’enseignement secondaire général? En attendant d’en savoir davantage, je dois constater que cette performance est passable. C’est comme avoir 10/20 ou au plus 11/20 à une épreuve. Par ailleurs, elle me semble traduire un effort moyen fourni par les différents partenaires du système éducatif camerounais et symptomatique d’un malaise. Je me serai donc réjoui et évité de penser ainsi si cette performance dépassait 75%. Pourquoi pas 90%? Conséquemment, dans une approche systémique, je dis donc que cette performance trahit tout autant la qualité du fruit du travail de l’élève que celle de son enseignant, de ses parents et du Ministère en charge des Enseignements Secondaire(MINESEC). Quant à savoir pourquoi la note passable et non Assez Bien, Bien, Très bien ou Excellent, il faudrait voir les conditions de formation des élèves tant du coté de ceux-ci que de leurs encadreurs: enseignants, parents et MINESEC. Le chômage, le sous-emploi et la reconversion des diplômés et d’éperdus scolaires dans le secteur informel de l’économie nationale constituent des facteurs de démotivation pour bon nombre d’élèves qui fréquentent déjà sans fourniture scolaire du fait de la pauvreté de leur famille, près de 40% des ménages camerounais en sont victimes. Du côté des encadreurs enseignants, en plus des effectifs pléthoriques et de la pénurie qu’heureusement l’ENS de Maroua devrait contribuer à résorber, beaucoup semble être plus préoccupé, et à raison, par la mise en application du décret 2000/359 portant statut particulier des fonctionnaires des corps de l’éducation nationale. Un seul exemple. Les primes de recherche et de documentation qui y sont prévues devraient leur permettre d’être à jour dans leurs enseignements et dans leur expertise. Mais elles ne sont pas encore payées du fait de l’indisponibilité budgétaire (Art.7 du décret 2002/040 du 4 février 2002). Aussi, je dois enfin reconnaître les efforts en cours au MINESEC (Projet PARETFOP, mise à disposition du cahier de charge des conseillers d’orientation, séminaires de formation et de recyclage, multiples inspections.), je dois regretter que son budget serve plus au fonctionnement qu’aux investissements. Le succès des élèves s’appuie aussi sur la qualité des infrastructures et de leur entretien et de la motivation du personnel enseignant.

Est-ce qu’on assiste là à un processus qui va durer où alors c’est juste une performance exceptionnelle réalisée par une génération exceptionnelle?
Sans être pessimiste, je crois qu’avec ce que je viens de dire pour expliquer ma compréhension de la performance de cette année, nous devons être réalistes pour comprendre que des efforts restent à faire pour consolider cet acquis.Si, avec les difficultés que je viens de soulever, je peux parler d’une performance exceptionnelle pour ces bacheliers qui ont réussi dans des conditions plus ou moins difficiles, je crois qu’il ne saurait être le cas pour leur génération. Qu’est-ce qui est prévu pour que leur réussite ne soit pas au service de l’économie informelle, de la dévalorisation de l’école camerounaise et de ses diplômes? Cette génération sera exceptionnelle si,de suite d’une bonne orientation scolaire et professionnelle, ils participent à la matérialisation du projet Cameroun Horizon 2035. C’est-à-dire qu’ils fassent valoir leur obligation de participation à la construction nationale par la mise en service, à leur profit et à celui de l’Etat, d’une expertise façonnée par un système universitaire compétent au regard des besoins nationaux en matière de développement des ressources humaines. Mais vous remarquerez sous peu qu’ils iront nombreux frapper aux portes des universités dans l’espoir de réussir plus tard à un concours qui leur permettra d’entrer à la fonction publique; maintenant de fait le seuil d’accès des étudiants dans les filières techniques et professionnelles à moins de 5% par génération. Ce qui est regrettable parce qu’on ne développe pas un pays avec le fonctionnariat. Les services d’information et d’orientation scolaire et professionnelle qui devraient ouvrir leur esprit à ce propos se retrouvent malheureusement éparpillés et sans aucune coordination entre le MINESEC, le MINEDUB, le MINESUP et le MINEFOP. Quand ils ne servent pas de poste reposoir pour certains conseillers d’orientation, ils constituent pour eux un prétexte. Heureusement, de grands projets sont en cours dans ce secteur notamment: le programme d’orientation-conseil à l’éducation de base, le plan national d’orientation scolaire, universitaire et professionnelle au MINEFOP, l’introduction du cahier de charge des conseillers d’orientation au MINESEC. Et sont de nature à susciter de l’espoir. Mais encore faut-il qu’il y ait une direction et des inspections d’orientation pour une bonne coordination et un bon suivi!

Dans toutes les régions du Cameroun, on a pour une première fois dépassé à chaque fois les 50% comment doit-on interpréter cela?
Je dirai que c’est une bonne chose de se rendre compte qu’il n’y pas eu des régions médiocres. Ce qui pourrait traduire une réussite de la politique d’harmonisation de la décentralisation du suivi des activités pédagogiques au niveau du MINESEC. Là, on peut se féliciter un tout petit peu de la rentabilité des multiples réunions, séminaires et autres inspections budgétivores. La joie aurait été grande si le taux était proche de 80%. Sur un tout autre plan, il ne faudrait pas perdre de vue que si les moyennes facilitent la lecture de gros ensembles statistiques, elles ont le malheur d’étouffer des spécificités parlantes. Qu’en est-il des ordres d’enseignement, des localités de formation sériées en villes et villages et du genre des élèves? Nous n’en savons rien! Du moins pour l’instant. En attendant, je constate néanmoins que certaines régions sont en dessous de la faible moyenne nationale. C’est le cas de l’Extrême Nord (de 8,8%); du Nord (de 6,6%), de l’Adamaoua (de 3,83%) et du Sud (de 3,19%). Si les trois premiers relèvent de ce qu’on appelle ZEP, (Zone d’Education Prioritaire), le cas du Sud qui se laisse dépasser par l’Est, une ZEP, est bien préoccupant! Loin donc de verser dans l’éloge, je m’inquiète de ce que deviendra les 40% d’échoués aux côtés de ceux qui vont réussir au probatoire. Certainement, des agents aggravants des effectifs pléthoriques, du surpoids du travail des enseignants, des dépenses parentales.

Les régions du grand nord du Cameroun, continuent d’occuper les dernières places sur les statistiques nationales, qu’est ce qui peut justifier ces moins bonnes performances par rapport aux autres?
Il faut dire que ce n’est une surprise pour personne. Déjà taxées de zone d’éducation prioritaire aux côtés de l’Est par les pouvoirs publics, l’UNICEF et l’UNESCO, elles ne polarisent malheureusement pas l’attention en termes de mutation et d’affection du personnel enseignant qui, une fois que la malchance l’y a conduit, se bat pour rentrer dans le grand Sud. Les affectations dans ces zones se vivent encore comme des sanctions. Quand dans certaines matières ces régions manquent d’enseignants, à Yaoundé, Douala, Bafoussam et autres grandes villes du grand Sud, vous avez des enseignants sous-employés qui sont vacataires sinon responsables dans des établissements privés. Il y a là une responsabilité patente du service de la prospective et de la planification scolaire. Autant dans le Grand Nord que dans le Grand Sud, les enfants ont droit à l’éducation. Il me semble donc qu’une politique d’incitation conçue par le service incriminé devrait, comme du temps de l’ancien président Hamadou Ahidjo, être préconisée avec les primes d’éloignement et des facilités de voyage (par avion par exemple). L’ENS de Maroua pourrait régler le problème avec les promotions attendues. Seulement là, le politique devrait s’écarter pour que vive la compétence et non la régionalisation à outrance au recrutement (Vous vous rappelez certainement des vagues créées par le recrutement de la première promotion). Sinon, ces zones risquent pour longtemps de demeurer dans leur piètre situation.

Plus de 40 000 jeunes bacheliers cette année, est ce que vous pensez que l’enseignement supérieur est prêt à accueillir ce grand nombre de potentiels nouveaux étudiants?
Un regard rétrospectif devrait nous aider ou au besoin, demandons-nous si ceux d’avant sont bien lotis pour trouver une réponse à cette question. L’université de Maroua a été créée avec bien d’autres grandes écoles et filières à l’université de Douala, Dschang, Ngaoundéré, Buéa, Yaoundé I et II. L’Etat a autorisé la création et l’ouverture d’une centaine d’établissements supérieurs privés. Mais ceci ne me semble pas suffisant parce que les services de la prospective, de la planification et de l’orientation scolaire semblent ne pas maîtriser l’enjeu de leur existence. Comme leur nom l’indique, ils doivent prospecter, planifier et orienter. Mais, il ne me semble pas que ce soit toujours le cas. Ils semblent surpris à chaque fois et improvisent conséquemment comme s’ils ne savaient pas que la population allait grandir et que les élèves iront dans les universités et les grandes écoles. Pour preuve, vous verrez, si ça ne change pas cette année, que ces jeunes bacheliers, bien que légitimement angoissés pour leur avenir, seront orientés au pas de course et si ce n’est pour certains au moment de leurs inscriptions ou après. Ce qui est regrettable parce que l’orientation engage la vie. Il faut donc une coordination à ce niveau de manière à fédérer ces services qui sont autant que ceux de l’orientation dispersés et sans aucune coordination entre le MINESEC, le MINEDUB, le MINESUP et le MINEFOP; pourtant tous au service de l’éducation nationale.

Quels conseils pouvez-vous donner aux jeunes bacheliers d’aujourd’hui compte tenu du contexte de travail difficile, et surtout de l’inadéquation aujourd’hui reconnue entre les formations et le marché de l’emploi?
Ils devront avoir en tête que dans un monde en pleine mutation, chacun doit se constituer artisan de son devenir et contribuer à sa réussite. Face à la diversification et à l’industrialisation des formations, la reproduction professionnelle, un même métier de père en fils, cède le pas au plus offrant compétent, créatif et compétitif. Pour cela, une bonne orientation est capitale. Des conseillers d’orientation existent au Cameroun et sont payés par le contribuable public. L’orientation des élèves est un droit que le Cameroun a reconnu et valorise péniblement depuis les années 60. Ce droit est internationalisé depuis 1993 par la ratification, par notre pays, de la Convention des Nations Unies relative au Droit de l’Enfant (Art 28 & 29) et protégé par la constitution camerounaise (Art 45) et les lois d’orientation de l’éducation et de l’enseignement supérieur N°98/004 du 14 avril 1998 (Art 29) et N°005 du 16 Avril 2001 (Art 6.2).
Par ailleurs, le RESEN établit qu’un élève qui, au terme du BEPC, du Probatoire ou du Bac s’engage dans la formation professionnelle et technique a 11% de chance d’être recruté par rapport à celui qui se serait lancé dans l’enseignement général. De fait, la fonction publique ne peut recruter tout le monde. Des Niches d’Emplois sont identifiées au Cameroun et connues tant des conseillers d’orientation du MINEFOP que des Gestionnaires du Projet PARETFOP au MINESEC. Ils peuvent se rapprocher d’eux pour se faire assister dans leurs choix.

Quels sont les risques pour l’Etat de mal orienter ce qu’on doit considérer comme la génération la plus performante du Cameroun, du moins sur le plan académique?
La génération de 2006 avec 59,32% était bien au-dessus de celle-ci! Mais passons! Pour répondre à votre question, je dirai que quand vous lisez le rapport du Haut conseil français de l’éducation sur l’orientation en France en 2008, vous êtes frappé dès l’introduction par une recommandation faites aux états membres de l’UE réunis à Lisbonne en 2000: faire de l’Europe le pôle de savoir le plus compétitif au monde d’ici 2010 en s’appuyant sur les services d’information et d’orientation scolaire et professionnelle de qualité. C’est parce qu’en fait, un enfant bien informé, bien orienté et bien formé est une richesse gagnée pour la matérialisation des projets nationaux en matière de développement. Pour vous répondre donc, je dirai qu’un Etat qui méprise l’orientation scolaire et professionnelle ne sait pas là où il va ni pourquoi il doit exister et se faire considérer au chapitre des Nations. Tout est à la base question de prospective, de planification et d’orientation professionnelle et, d’éducation orientée dans le sens des objectifs poursuivis au niveau national voire international. Voilà pourquoi dans les commissions d’orientation des années 70 au Cameroun, il y avait toujours autour de la table un délégué du ministère du plan et du développement. Qu’en est-il aujourd’hui? J’ai peur que l’État camerounais ne se cache derrière le respect de la liberté d’orientation des élèves pour se dédouaner de ses responsabilités. Il pourrait se défendre! Ce qui sera compréhensible quand on sait que les OMDs disent lutter contre la pauvreté sans qu’aucune de ses rubriques ne soit en rapport direct avec la question de l’emploi et encore moins avec l’orientation des compétences dans la productivité nationale. Plutôt, en matière d’éducation, 50% des budgets nationaux devraient être consacrés à l’éducation de base! Pourtant, c’est le produit du secondaire et du supérieur qui participe à la production; l’un exécutant et l’autre concevant à travers la recherche!


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