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Joseph Bomda: «Les jeunes doivent être les architectes de leur avenir»

Expert en encadrement des jeunes, il donne son avis sur la situation des jeunes au Cameroun

Monsieur Bomda, vous êtes un expert en orientation scolaire, donc en permanence au contact des jeunes, quel bilan pouvez-vous faire de la jeunesse 50 ans après les indépendances?
50 ans après les indépendances, la jeunesse camerounaise est à l’image de la jeunesse africaine et de celle de nombreux pays en voie de développement. Politiquement, beaucoup semble être fait pour eux. Les textes officiels retracent et pullulent de multiples programmes et ministères destinés à les aider à se prendre en charge et à exercer leur droit de participation au développement national. Je ne me permettrai pas de les citer parce qu’ils sont nombreux. Mais dans les faits, il faut, avec froideur, reconnaitre que toutes ces actions politiques relèvent du proclamé et non nécessairement du vécu. Moins que ceux des années 60, les jeunes d’aujourd’hui sont les premières victimes de l’inadéquation formation emploi et des politiques de formation tatillonnes. Certes, des écoles se sont multipliées. Les universités aussi. Mais, sans prospective, sans planification et sans orientation précise, ces créations font de l’école formelle un système au service de l’économie informelle. L’enseignement général, trop promu, fait en sorte que sur 100 jeunes qui accèdent dans nos universités, moins de 5 y vont pour faire des formations techniques et professionnelles. Il y a là un problème sérieux qui interpelle et impose de tous de répondre à cette question d’un auteur que j’admire beaucoup, Professeur Fonkoua quand il se demande : « comment croiser les besoins de l’enfant ou de l’individu avec la nécessité de l’entreprise école, les exigences de la communauté, les contraintes d’un système économique, les limites d’un milieu naturel dans le but de favoriser son plein épanouissement ?» Plus que quiconque, les pouvoirs publics sont ici appelés à valoriser les activités de la prospective, de la planification et de l’orientation scolaire. Ceci permettra de former pour une finalité développementale anticipée dans le temps. Ce qui ne me semble pas être le cas. Il y a urgence que le fer de lance de notre chère nation cesse d’être formé dans le sens de servir ou d’être utilisé mais dans celui de créer, de faire créer et de participer à créer les emplois et les richesses. Faute de n’avoir pas fait cela, 50 ans après les indépendances, ces jeunes qui représentent plus de la moitié de notre population et qui souffrent le plus du chômage me semblent être une « bombe humaine » en dormance qui peut servir les intérêts belliqueux et criminogènes des politiques.

Lorsqu’on jette un regard vers les indépendances et l’époque qui les précède, on constate qu’il y a un clivage net entre la jeunesse hier et celle d’aujourd’hui. A votre avis, qu’est ce qui cause aujourd’hui un tel désintérêt des jeunes pour la chose politique?
Je ne suis pas spécialiste des sciences politiques. Mais en tant qu’observateur, je peux me permettre de dire qu’il y a là un désaveu et une interpellation. Les jeunes s’expriment par ce comportement. Bref, peut-on faire de la politique quand on a le ventre vide ? Peut-on continuer à faire de la politique quand on a pris conscience qu’on est utilisé par les politiciens ? Peut-on continuer à faire confiance à ceux qui ne pensent à vous que dans les déclarations et dans des actes en votre faveur peu suivis et peu évalués ? Une étude vient d’être finalisée dans la ville de Yaoundé et porte sur l’orientation scolaire et l’accès au marché du travail. Le financement du Réseau Ouest et Centre Africain de Recherche en Education (ROCARE), avec le soutien du projet Centre d’Excellence Régionale UEMOA et du Ministère des Affaires Etrangères des Pays Bas, a permis de comprendre en quoi la question d’orientation scolaire et professionnelle pourrait aider à vous répondre. On s’est rendu compte, sur un échantillon de 1356 enquêtés venant tant du privé formel, du public/parapublic que de l’informel (agricole et non agricole), que près de 95% n’ont jamais utilisé les services d’aide à l’insertion professionnelle. Ce qui est for curieux quand on sait que le politique ne cesse de parler de PAJER-U, FNE, PIASI, PIFMAS. et surtout s’y appuie pour dire comment la jeunesse est au centre de ses actions. Je pourrai encore m’appuyer sur cette étude pour trouver d’autres explications. Au vu de ceci, je crois que le désintérêt de notre jeunesse pour la politique est une alerte et une interpellation qui méritent une autocritique de la part des gestionnaires de notre pays. Et surtout de la part de ceux qui forment la jeunesse. Pour moi, s’il y a une seule chose qui peut rendre l’homme capable de participer à développer son milieu (sur les plans politiques et autres), c’est une formation qui lui permette de se connaitre, de connaitre son milieu et à s’y intégrer facilement. Mais, quand la reproduction socioprofessionnelle s’associe à la déliquescence morale de certains gestionnaires et que l’opération épervier frappe, notre jeunesse se questionne et questionne l’appel du politique.

La question de l’emploi aussi est une préoccupation constante. Les jeunes diplômés manquent d’emploi. Qu’est ce qui selon vous en est la cause ?
Le problème de l’emploi de la jeunesse camerounaise est un problème systémique. Chacun a sa part de responsabilité à l’intérieur : parents, Etat, jeunes. Mais, dans l’ensemble, l’Etat me semble être le plus gros responsable de ce mal. Je veux dire, les services de la prospective, de la planification et de l’orientation scolaire des ministères de l’éducation (MINEDUB, MINESEC, MINESUP, MINEFOP) à qui il a confié la responsabilité de former une jeunesse qui participe au processus de développement. Demandons-nous simplement : pourquoi va-t-on à l’école au Cameroun ? Et, en répondant honnêtement, on se rendra compte que l’école formelle camerounaise n’est plus un gage de réussite sociale ? Pourquoi, parce que les services que je permets d’incriminer ici pèchent tant dans la création des établissements que dans la promotion des filières de formation. Jadis, dans les années 70, l’accès à l’université était inscrit dans la politique des plans quinquennaux. Ça veut dire quoi ? Simplement que ces services anticipaient sur les besoins en matière des ressources humaines dans le développement national. Est-ce encore le cas ? Non. J’ai peur qu’en faisant la promotion de la libre orientation scolaire, l’Etat participe au malheur de nos jeunes sous-employés, dés uvrés et chômeurs. De fait, le système économique pour exister doit s’appuyer sur des jeunes biens formés, bien orientés et surtout architectes de leur réussite socioprofessionnelle. Trop de jeunes réfléchissent comme des assistés permanents. Ils attendent entrer à la fonction publique, trouver la sécurité salariale dans des structures déjà existantes. Je dis : c’est la faute d’une orientation globale de notre politique de formation depuis les années 60. En 60 on formait pour remplacer le colon qui partait. Je ne pense pas que dans le fond cette politique ait changé même si dans les textes on peut croire que c’est le cas.

Si vous devriez donner des conseils aux jeunes aujourd’hui que lui diriez-vous?
Simplement qu’ils apprennent à comprendre qu’ils doivent être les architectes de leur réussite. Pour cela, ils doivent apprendre à prendre conseil et surtout éviter de croire que la manne tombera du ciel. Ils doivent aller vers les services d’aide à l’orientation et à l’insertion socioprofessionnelle. Les faire travailler et au besoin, se plaindre parce que ces services ne leur ont pas rendu service. Ceci donnera aux Pouvoirs publics de réviser ses actions dans ce domaine. Parce que, il faut dire, pour s’en féliciter, des efforts sont faits par les Pouvoirs publics dans ce sens. Seulement, il y a des problèmes de communication, de visibilité et de lisibilité des actions posées. Le défaitisme n’aide pas. Et quand on s’est rendu compte que l’autre ne peut nous aider à nous réaliser, il faut pouvoir le contourner. Mais ce contournement doit s’appuyer sur des conseils avisés. Et, le conseiller d’orientation scolaire, le consciencieux, est là pour ça.

Certains experts estiment que c’est tout le système éducatif camerounais qu’on devrait revoir, mais aussi avec un réexamen de tous les systèmes de valeur, vous partagez cet avis?
Je suis parfaitement d’accord. Et à l’occasion, je dois insister pour dire que les politiques d’orientation de l’éducation primaire et secondaire (de 1998) et de l’enseignement supérieur (de 2001) méritent d’être implémentées et surtout réévaluées au regard des ambitions de Cameroun horizon 2035. Il s’agira de traverser le stade de la spontanéité et de l’imprévisibilité dans la création des écoles, des lycées et des universités. Plus que jamais, les services de la prospective, de la planification et de l’orientation scolaire doivent agir avec efficience pour donner à notre système éducatif de participer réellement au développement national. Les politiciens et les Elites qui créent ou font créer des écoles pour des raisons politiques doivent comprendre qu’il est temps de s’appuyer sur l’expertise des services de la prospective, de la planification et de l’orientation scolaire. Le Cameroun doit promouvoir une éducation de création d’emplois et non de consommation d’emplois existants. Et là, c’est à pas à discuter ou à négocier. Il le faut. Et pour y arriver, je suis pour l’inversion des tendances actuelles. Je veux dire qu’il faut créer plus de lycées techniques et professionnels et au besoin fermer certains lycées d’enseignement secondaire général et des filières de formation existants dans nos universités. L’accent devra être mis sur une politique d’orientation scolaire et professionnelle qui fait du jeune un maillon pensif, créatif, actif et compétitif de la société. Ce service, bien que for réglementé, continue malheureusement d’être la fille pauvre de notre système éducatif.

Est ce que vous pensez qu’un délaissement permanent des jeunes est de nature à conduire au Cameroun à des crises comme celle vécu en Tunisie?
Qu’est ce qui manque aujourd’hui aux jeunes camerounais pour qu’il puisse redevenir comme l’ont été leur parent avant eux?

Je vous ai dit plus haut, et je voudrai insister dessus. Les jeunes constituent actuellement plus de la moitié de la population camerounaise. Laquelle est à près de 40% frappée par la pauvreté économique et vivrait avec moins de 650 F CFA par jour. Conséquemment, ils sont les premières victimes du chômage, du dés uvrement et du sous-emploi. Ceci fait d’eux, et il faut le dire sans honte, une « bombe humaine » en dormance qui peut servir les intérêts belliqueux et criminogènes des politiques. En Tunisie tout est parti d’un jeune débrouillard, comme ceux de la Rue Kennedy à Yaoundé. Il s’est immolé comme certains camerounais, sauveteurs de Mokolo, courageux, dépités et abusés pourraient tout aussi le faire du fait des actions d’embellissement urbain du Délégué du Gouvernement. Je ne le souhaite pas. Mais qui sait ? Et pour que nos jeunes soient comme leurs parents d’hier, ils doivent tout en étant l’architecte de leur avenir, savoir profiter des opportunités existantes. Encore, des efforts sont faits par les Pouvoirs publics pour les aider à mieux s’orienter sur les plans scolaires et professionnels. Ils doivent faire travailler ces services et faire valoir leur droit à l’information et à l’orientation scolaire et professionnelle. Les conditions économiques d’aujourd’hui ne sont plus celles d’hier. Et comme disait Sartre, le Jeune d’aujourd’hui doit être dans la vie ce qu’il veut bien être. Que les jeunes fassent valoir leur combativité dans le sens de l’auto construction !

Selon un chanteur désormais très célèbre au Cameroun, le pays tue les jeunes et cela justifie l’immigration. Vous qui êtes souvent dans des stages, colloques et séminaires en Europe, vous pensez aussi que l’immigration est une solution ?
J’imagine que vous parlez de Valsero !

Oui, en effet !
Eh bien ! L’immigration, sans être une solution, est souvent une contrainte venue de l’intérieur de notre pays. Pour ne prendre que quelques exemples, que voulez-vous qu’un jeune camerounais, brillant, fasse quand il est dans un département universitaire où depuis 15 ans, aucune soutenance de doctorat n’a eu lieu alors qu’on y compte des professeurs ? Que voulez-vous qu’un jeune sans espoir de mobilité sociale au pays pense quand un de ses pairs, moins percutant que lui, rentre d’Europe avec une richesse qui insulte sa misère ? Que voulez-vous qu’un jeune, brillant, pense quand son camarade de classe, faible, du fait de ses réseaux sociaux réussit à s’insérer dans le monde professionnel et lui pas ? Que voulez-vous qu’un diplômé ou un déperdu scolaire qui a pris une dette dans la tontine de ces parents pour faire le petit commerce ait en tête quand il ploie sous les impôts ? Avec ces questions, je veux dire, sans justifier l’immigration, que, comme pour le désintérêt pour la chose politique, il y a là un appel à l’écoute, un appel à un dialogue franc. Les Pouvoirs publics et les Acteurs sociaux doivent cesser de fustiger cela et chercher à comprendre pour anticiper. De fait, sans être aussi extrême que le chanteur Valsero que j’aime bien écouter, je dirai plutôt qu’en dépit des efforts des pouvoirs publics, notre pays, possède encore sous certains plans des germes qui peuvent donner aux jeunes de croire que le pays les tue. Mais qu’est-ce que ce sont ces germes ? Comment tuent-elles les jeunes ? Il y a là un projet de recherche qui mérite d’être conduit par des experts attitrés.

Joseph Bomda
Journalducameroun.com)/n


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