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L’ uvre inachevée de la Fondation Moumié est à poursuivre!

Par Thierry Amougou, fondateur du Cercle de réflexions économiques, sociales et politiques

La Fondation Moumié s’est construite sur la base du constat suivant: les Camerounais et les Africains qui, au lieu de s’engager dans un travail de mémoire, mettent tous leurs espoirs mémoriels sur le devoir de mémoire des Etats camerounais et français, courent le risque d’être déçus par les actions à minima d’un Etat camerounais qui s’est construit politiquement comme antithèse de la mémoire qu’ils veulent honorer, et d’un Etat français peu enclin à assumer complètement son héritage répressif envers l’Afrique.

Le contentieux historique entre l’ancien Empire colonial français, la France et l’Afrique semble renaître de ses cendres au moindre évènement impliquant la France et l’Afrique contemporaines. Autrement dit, à l’instar du Mythe de Sisyphe, la mémoire de l’Empire semble marquée par un éternel recommencement de son procès. Elle est aussi indélébile que la violence somatique, psychique, structurelle et institutionnelle qui fit les fondations de l’entreprise coloniale. C’est une mémoire éclatée et antagoniste comme l’Empire lui-même dans son questionnement contemporain et son effectivité historique.

En effet, la France a sa mémoire de l’Empire, les anciennes colonies ont la leur et l’Empire en lui-même a la sienne. Où mettre le curseur dans l’analyse? Quelle vérité faut-il valider? Quelle subjectivité et (re)connaissances faut-ils respectivement ménager et assurer une fois le passé soumis à des lectures aussi multi variées et contradictoires?
Acteurs jadis dominés de l’entreprise coloniale occidentale pendant près d’un siècle, les Africains, et la dernière visite de François Hollande au Cameroun le démontre, éprouvent un besoin de reconnaissance de leurs malheurs passés par les descendants de ceux qui en furent les sombres auteurs. Ce besoin de reconnaissance est humain. Il relève de la psychologie des victimes et de leurs descendants à travers le monde. Il fait partie intégrante du devoir de mémoire car celui-ci implique de la reconnaissance, de la transmission et de la construction d’une identité de victime de certains à un moment donné de l’histoire de l’humanité. Nous ne sommes donc pas ici dans le domaine de l’histoire mais dans celui de la subjectivité des Africains et des Français par rapport à leurs statuts et à leurs implications pendant l’Empire colonial français et après le démantèlement institutionnel de celui-ci.

Pourquoi ce contentieux historique déborde l’horizon temporel de l’Empire colonial français?
La mémoire de l’Empire a ceci de particulier qu’elle déborde l’Empire et ses frontières temporelles. Cela parce qu’un Empire colonial n’est pas qu’une répression tous azimuts des indigènes par les colons. C’est aussi un ensemble de graines politiques, culturelles et mentales que la métropole met sous terre, et dont la germination continue sous différentes formes dans l’Afrique du XXIème siècle. Les externalités de l’Empire colonial français ne se sont donc pas estompées avec la colonisation effective. Leurs effets de débordement agissent, non seulement encore de nos jours, mais aussi ont déterminé le destin politique de l’Afrique. Par conséquent, lorsqu’un Africain pointe la France d’un doigt accusateur, il dit en même temps en filigrane que la répression coloniale et impérialiste a mis Mobutu au pouvoir et a enterré Lumumba, qu’elle a placé Ahidjo à la magistrature suprême et a éliminé Um Nyobè et qu’elle a jeté Olympio aux calendes grecques pour Eyadema. En dehors de cette liste volontairement minimaliste, les externalités de long terme de l’Empire colonial français ont aussi coupé court à l’ uvre de Thomas Sankara au profit de Blaise Compaoré sans omettre de nombreux conflits internes postcoloniaux comme celui du Biafra où la main de la France a été si visible qu’elle a constitué le point de départ de l’humanitaire politico-diplomatique moderne sous Bernard Kouchner.

L’Afrique et l’Africain souffrent donc aussi d’un effet d’hystérésis de l’Empire colonial, c’est-à-dire d’un mal qui continue de faire des dégâts à l’organisme du continent noir alors que sa cause initiale fondamentale a disparu. Lorsque François Hollande reconnait la répression meurtrière infligée aux nationalistes camerounais par l’Empire colonial français, il essaie de parachever le devoir de mémoire de la France. Il le fait cependant de façon incomplète car reconnaître les fautes de la France sans compensations, à tout le moins symboliques, ni excuses au profit des victimes ataviques de la France, est une seconde violence qu’il inflige aux Africains.

Dans le même ordre d’idée, l’Australie a par exemple demandé officiellement pardon aux Aborigènes et a entrepris un ensemble d’investissements publics destinés à réparer l’injustice historique dont ils ont été l’objet du fait de la colonisation. La France, comme dernièrement en Haïti, reconnait ses fautes passées, ne présente aucune excuse et ne prévoit aucune réparation aux victimes, réparations dont ont bénéficié les Juifs de la part de leurs bourreaux dont dernièrement de la SNCF qui a reconnu avoir transporté les déporté Juifs vers les camps de concentration. Même si la compensation ne répare jamais complètement la mal causé, elle a tout de même une fonction mentale consolatrice car elle renforce la reconnaissance du statut de victime, aspect central du devoir de mémoire. Pourquoi ce deux poids deux mesures entre les victimes de la Shoa et celles de l’esclavage? Entre les déportés de la solution finale et les vendus du commerce triangulaire? Entre les résistants africains assassinés par l’Etat français et les victimes juives dédommagées par le SNCF?

Ces questions mettent en forme politique le fait que les inégalités raciales et statutaires instaurées par l’Empire colonial français entre les populations noires et africaines en général et les populations blanches, restent résistantes dans la façon dont la France d’aujourd’hui traite les victimes de son histoire. Ces victimes ne sont pas logées à la même enseigne car certaines bénéficient d’une reconnaissance complète de leurs statuts de victimes, c’est-à-dire acceptation de fautes historiques de la France, présentation d’excuses publiques de la France aux victimes et dédommagement, quand d’autres, notamment noires et africaines, n’ont droit qu’à une reconnaissance du bout des lèvres, c’est-à-dire sans excuses, ni dédommagement. Dès lors, penser fort et libre pour l’Afrique et l’Africain revient à le dire et à réclamer de la justice dans le statut de victimes. Penser fort et libre revient à revendiquer que l’égalité, principe fort dans la devise française, soit aussi appliquée dans le champ du devoir de mémoire de la France et bénéficie aussi pleinement aux victimes africaines afin que la liberté et la fraternité, autres dimensions de cette divise hexagonale sans frontiériste, ne restent de vains mots.

Les Africains doivent passer du devoir de mémoire au travail de mémoire
Le devoir de mémoire est à distinguer du travail de mémoire. Le devoir de mémoire s’est matérialisé dans l’histoire du monde comme une affaire diplomatique, étatique et très politique. Ce sont des hommes politiques et très souvent des Etats qui, pour des objectifs politiques inavoués, s’emparent d’un épisode sombre de l’histoire pour en faire de la matière politique à capitaliser comme victimes ou bourreaux. Il ne faut pas oublier qu’être un descendant d’un peuple bourreau d’un autre dans l’histoire ou être dirigeant d’un Etat ayant commis des atrocités dans sa trajectoire, n’est pas toujours négatif pour l’entrepreneur politique. C’est pour lui une opportunité d’initier de nouvelles relations avec ceux qui estiment être les victimes d’une action passée de son pays. Et comme la politique est un domaine impur parce qu’auréolé d’un écheveau de motivations contradictoires et amorales, il est important que l’Afrique et les Africains de la société civile sortent du devoir de mémoire pour un travail de mémoire.

En effet, la mémoire est un travail. Un travail citoyen d’un peuple sur lui-même, sur l’histoire et les générations futures conçues comme maillons de transmission d’un certain esprit des faits passés. C’est un investissement de long terme où une société s’empare de son passé via des institutions civiles et publiques qu’elle transforme en incubateurs dans la construction d’une subjectivité nationale et internationale au sein de territoires donnés à l’aune d’une identité passée de victime à transformer en force présente. C’est ce travail de longue haleine qui permet la naissance et le renforcement d’une conscience nationale et diasporique sur la mémoire.

Les Juifs réussissent à se faire respecter via des reconnaissances complètes des préjudices à eux infligés par certains dans le passé, parce qu’ils ont fait un travail de mémoire et de lobbying qui a transformé leur Etat et leurs diasporas en groupes de pressions politiques sur d’autres peuples et d’autres Etats. C’est ce travail de mémoire, uvre très souvent civile, qui oblige le devoir de mémoire, uvre politique conduite par les Etats, à être complet, franc et cohérent car le travail de mémoire l’y aura obligé. L’individu qui veut un jour diriger les USA ou la France ne peut blaguer avec le devoir de mémoire sur la Shoa alors qu’ils peuvent être élus en faisant peu de cas de l’esclavage, du commerce triangulaire et de la colonisation. La faute au manque de poids politiques et donc d’organisation en groupes de pressions politiques de ceux qui en Afrique et ailleurs s’estiment victimes de ces aspects-là de l’histoire.

L’ uvre inachevée de la Fondation Moumié est à poursuivre
La Fondation Moumié s’est construite sur la base du constat suivant: les Camerounais et les Africains qui, au lieu de s’engager dans un travail de mémoire, mettent tous leurs espoirs mémoriels sur le devoir de mémoire des Etats camerounais et français, courent le risque d’être déçus par les actions à minima d’un Etat camerounais qui s’est construit politiquement comme antithèse de la mémoire qu’ils veulent honorer, et d’un Etat français peu enclin à assumer complètement son héritage répressif envers l’Afrique. Il fallait donc que des incubateurs du travail de mémoire voient le jour pour échapper à ce piège, d’où la Fondation Moumié. Le prix qu’elle a institué avait pour but de faire d’une pierre deux coups.

Premièrement, exalter dans le monde entier le travail historique des pères fondateurs des indépendances africaines en mettant au-devant de la scène leurs figures archétypales et leurs parcours politiques. Deuxièmement, sélectionner et récompenser par un prix Moumié ceux des Africains contemporains dignes de cet héritage de courage, de fierté et de militantisme pour une Afrique libre et prospère.

Un deuxième chapitre du travail de mémoire de la Fondation Moumié a consisté à demander l’ouverture au public des archives françaises relatives à l’histoire de l’indépendance du Cameroun afin que les historiens et les étudiants puissent y travailler. De multiples correspondances ont été adressées à l’UE et à la France dans ce sens par le Fondation Moumié dans les années passées : une réponse vient d’y être donnée par les déclarations de François Hollande au Cameroun. D’autres correspondances, restées sans réponses, ont été envoyées aux députés camerounais à qui la Fondation Moumié demandait d’accorder une pension alimentaire tant à la veuve de Félix Moumié alors encore en vie, qu’aux descendants directs des figures centrales du combat pour l’indépendance du Cameroun.

A ces premier et deuxième chapitres du travail de mémoire devait suivre un troisième à long terme. Ses buts précis consistent à transformer les sépultures de nos héros en monuments publics dignes de ce nom, à construire un panthéon camerounais pour les héros africains des indépendances et de la résistance à la colonisation en faisant un travail de lobbying auprès des autorités camerounaises et internationales de tous les domaines. Et à instituer un Musée de la mémoire camerounaise puis à décerner des bourses d’études pour des travaux de recherche sur la mémoire. Tous ces projets qui existent toujours sur le papier attendent la mobilisation de tous. Ils sont la meilleure façon de parachever notre travail de mémoire sans attendre qu’un Président français vienne faire une déclaration à minima lors d’un voyage au Cameroun. Cette uvre exaltante et noble débutée par la Fondation Moumié reste aujourd’hui inachevée. Tout ce que l’on peut souhaiter est que la Fondation Moumié retrouve un nouveau souffle et bénéficie du soutien des Africains et Camerounais de tous les milieux afin que la mémoire africaine garde sa place dans le panthéon de la mémoire de l’humanité.

Inspirons-nous du feu intérieur qui habitait les figures historiques africaines des luttes de résistances à la colonisation, et construisons un panthéon à leur gloire. Inclinons-nous chaque fois que nous y accéderons afin que tout invité de marque passant par le Cameroun soit dirigé vers ce passage obligé et s’incline aussi devant eux. C’est une façon de nous faire à nous-mêmes ce que nous aimerions que la France fasse pour nous.


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