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La crise russo-ukrainienne et ses consequences économiques et sociales en Afrique

journalducameroun.com
Jean-Luc Stalon, Représentant Résident du PNUD, Cameroun.

« En Afrique, les effets de la crise russo-ukrainienne menacent gravement des pays déjà durement éprouvés par la pandémie de la Covid-19 ».

 

Après avoir subi une large contraction en 2020 du fait de la pandémie de la Covid-19, les économies de l’Afrique Sub-Saharienne ont enregistré un rebond de croissance en 2021 avec un taux de croissance du PIB se situant à 3.5%. Bien que relativement modeste en comparaison avec les autres régions du monde, cette reprise économique était alimentée par la hausse des cours des matières premières qui a amélioré les perspectives économiques des pays exportateurs ainsi que par la revitalisation du commerce mondial suite à l’assouplissement des restrictions liées à la Covid-19.

Alors que les prévisions de croissance en 2022 se situaient à 3,8 % pour l’Afrique Sub-Saharienne, la crise russo-ukrainienne risque de briser l’élan de reprise en accentuant la fragilité des économies qui se relèvent à peine des effets de la Covid-19. En effet, les sanctions infligées à la Russie par la communauté internationale ainsi que les perturbations au niveau des chaînes d’approvisionnement mondiales du fait des dommages subis par les infrastructures logistiques en Ukraine (ports, routes, ponts, aéroports, etc…) ont engendré des effets multiples et immédiats sur les échanges commerciaux internationaux, parmi lesquels, la flambée des prix des produits agricoles et des hydrocarbures. Sur le continent Africain, les conséquences ne se font pas sentir partout de la même manière, selon qu’il s’agisse d’un pays exportateur ou importateur net de produits comme le pétrole, le gaz naturel, le blé et autres céréales, l’engrais, le charbon, l’or et d’autres métaux précieux dont les prix sont directement impactés par les effets de la crise.

« L’Afrique subit de plein fouet la guerre en Ukraine »

Si les effets de la crise russo-ukrainienne et ses conséquences restent à évaluer sur le moyen et le long terme, les enjeux socio-économiques à court terme dépendent largement du contexte de chaque pays. Sur les économies Africaines, on peut s’attendre à des effets considérables, notamment dans les secteurs des hydrocarbures et de l’agroalimentaire. Pour ce qui est des hydrocarbures, les pays producteurs et exportateurs nets de pétrole tels que l’Angola, le Nigéria, la Guinée-équatoriale, le Congo ou dans une moindre mesure le Cameroun, pourraient s’attendre à une augmentation de leurs recettes d’exportation du fait de la hausse des cours sur le marché international. Le cours du baril de pétrole a explosé passant de 97 dollars le 23 février 2022 à 139 dollars le 07 mars 2022, avant de baisser tout en restant supérieur à 100 dollars ces dernières semaines. Toutefois, cette embellie sur lesdites recettes pourrait être illusoire pour certains de ces pays pour qui, afin de maintenir la stabilité des prix des produits de première nécessité issus de l’importation, les gouvernements sont amenés à les subventionner massivement. Au Bénin par exemple, les mesures prises par le Gouvernement pour maintenir le prix de certains produits de grande consommation grâce à des exonérations s’évaluent à 80 milliards de francs CFA (12 millions d’euros environ) pour une durée de trois mois.

Dans le domaine de l’agroalimentaire, la guerre provoque à la fois un choc inflationniste, mais aussi une raréfaction des céréales, des intrants et autres produits alimentaires pour lesquels la Russie et l’Ukraine sont les premiers exportateurs vers l’Afrique ; à savoir le blé, l’engrais, l’huile de tournesol, l’huile de soja, etc. A titre d’exemples, le Bénin dépend à 100% du blé Russe, le soudan à 70%, le Cameroun à 46%, pendant que l’Egypte importe près de 90 % de son blé de Russie et d’Ukraine, le Sénégal importe 65% de son blé de Russie et d’Ukraine, la Libye importe 43 % de sa consommation totale de blé d’Ukraine et le Kenya importe l’équivalent de 75 % de son blé d’Ukraine et de Russie, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Le renchérissement des coûts mondiaux de ces produits de grande consommation et la perturbation des chaines d’approvisionnement dans les 2 pays en guerre engendre de ce fait la pénurie et la hausse des prix à la consommation aux niveaux domestiques. D’une manière générale, on s’attend à une forte accélération de l’inflation en Afrique, portée en premier lieu par les prix des denrées alimentaires. En zone CEMAC, l’inflation se situerait à 3,6% en 2022 contre 1,6% en 2021, selon la Banque Centrale. Au Cameroun par exemple, de septembre 2021 à mars 2022, le prix de vente d’un sac de 50 kg de farine de blé sur le marché est passé de 19.000 francs CFA à 24.000 francs CFA, pendant que le prix de la tonne d’engrais est passé de 334.000 francs CFA à 540.000 francs CFA.

Sur le plan social, l’envolée des cours sur le marché mondial induit des conséquences non négligeables aussi bien du côté des populations que sur les entreprises. La flambée des prix des denrées alimentaires et autres produits de grande consommation et des intrants restreint les moyens de subsistance des ménages les plus vulnérables et décourage les investissements au niveau des entreprises. La hausse des prix déjà enregistrée dans plusieurs pays pourrait s’accentuer et affecter très négativement le panier de la ménagère. Au Cameroun, selon l’Institut National de la Statistique (INS), l’évolution des prix des produits de grande consommation qui représentent en moyenne 30 % du panier de la ménagère explique mieux le niveau d’inflation enregistrée, à l’instar de la baguette de pain dont le prix est passé de 125 francs CFA à 150 francs CFA. De ce fait, cette conjoncture pourrait faire planer le spectre de l’insécurité alimentaire dans certains pays, et principalement sur les ménages les plus vulnérables qui consacrent la plus grande part de leurs revenus à l’alimentation.

Si les prix des denrées alimentaires et des produits de grande consommation continuent d’augmenter, cela entrainerait une baisse du pouvoir d’achat des populations qui, pour maintenir leur niveau de consommation, seraient amener à faire des réallocations des postes de dépenses avec un risque de réduction des dépenses de santé et d’éducation au profit des dépenses alimentaires. De même, de nombreuses économies Africaines étant fortement tributaires du secteur agricole (17% du PIB en 2020 pour le Cameroun par exemple), la hausse des coûts des intrants agricoles entraînera une baisse des investissements, particulièrement pour les petits exploitants agricoles et par conséquent une baisse du rendement et des revenus qui aura des effets préjudiciables sur les niveaux de vie des plus démunis. Ceci pourrait in fine contribuer à un accroissement du chômage et des inégalités sociales auxquels font face la plupart des pays, augmentant ainsi les risques de tensions sociales et sécuritaires sur l’ensemble du continent, si des mesures urgentes ne sont pas prises.

« Agir en urgence pour renforcer la résilience des économies Africaines aux chocs externes »

En définitive, cette crise offre l’opportunité de rappeler l’urgence des mesures et actions à prendre pour permettre aux économies Africaines d’accroître leur résilience aux chocs extérieurs et d’accélérer leur développement. L’un des principaux défis pour l’Afrique est d’accroitre sa part du commerce mondial qui peine toujours à dépasser les 3 %. De plus, la configuration actuelle des exportations Africaines qui sont pour la plupart primaires (agriculture, forêt, mines, pétrole) et composées à près de 40% de matières premières devra être inversée si l’on veut améliorer le positionnement de l’Afrique dans l’économie mondiale et réduire sa dépendance et sa vulnérabilité. Dans cette perspective, les solutions sont bien connues à savoir la réduction de la dépendance aux importations pour les produits de première nécessité à travers la modernisation de l’agriculture, la transformation locale des matières premières (l’Afrique ne représente que 1 % de la production manufacturière mondiale), la mise en œuvre de politiques d’import-substitutions et plus généralement la transformation structurelle des économies, ainsi que le renforcement de l’intégration régionale en tirant profit des opportunités offertes par la Zone de Libre Echange Continentale Africaine (ZLECAf).

Les leçons apprises de cette crise devraient nourrir le déploiement d’un plan d’actions d’urgence pour l’Afrique qui permettrait d’accélérer la mise en œuvre des solutions existantes pour faire face à la volatilité de l’environnement international. L’Afrique doit être capable de sortir de la logique des crises humanitaires chroniques lorsque surviennent des chocs en proposant des solutions endogènes, crédibles et durables pour son développement. Pour se faire, l’Offre du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) en faveur de l’Afrique, « The African Promise », se présente comme un « one stop shop » et une opportunité unique intégrant un ensemble de recettes telles que l’amélioration de la gouvernance, la transformation structurelle des économies, la promotion et la valorisation des jeunes et des femmes pour tirer profit du dividende démographique, la transition vers des énergies plus durables et à coût abordable, la promotion de la paix et de la sécurité. Aussi, pour assurer un déploiement optimale et efficace de l’Offre en faveur de l’Afrique, des facteurs d’accélération ont été identifiés – à savoir la transformation digitale, les mécanismes financiers innovants et durables, et le renforcement de la coopération Sud-Sud – pour servir de catalyseurs à l’action du PNUD aux côtés des Etats et aider à construire cette Afrique plus forte et plus résiliente aux chocs dont le monde et les Africains sont en droit de rêver.


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