Opinions › Tribune

La grande vadrouille de certains chefs d’Etat n’empêche par la grande trouille de leurs peuples

Par Jean-Pierre Bejot

L’Afrique a peur. Et le Nigeria, le plus puissant et le plus peuplé Etat du continent, est incontestablement celui qui a le plus de raisons d’avoir peur. Boko Haram dicte sa loi dans le Nord, la fièvre Ebola a fait son apparition dans le pays et rien, mais vraiment rien, ne laisse espérer que la situation pourrait évoluer positivement.

Quand le premier «Etat-charia» de la Fédération du Nigeria a été institué le 1er janvier 2000 (rapidement suivi par beaucoup d’autres, plus d’un tiers des 36 Etats de la Fédération sont aujourd’hui soumis à la charia), Olusegun Obasanjo, un chrétien «born again», était au pouvoir (cf. LDD Nigeria 012/Jeudi 21 août 2014). [i «Qu’attend le président Obasanjo pour dire que la charia est illégale [La Fédération du Nigéria est, constitutionnellement, un Etat laïc]. Il a cru qu’elle allait mourir d’elle-même, c’est possible, mais avant elle tuera le Nigeria»,] dira trois ans plus tard, le père Linus Awuhe, président de la Christian Association of Nigeria (CAN) dans l’Etat de Zamfara (cité par Pierre Cherruau, Le Figaro du 6 décembre 2002).

Depuis Umaru Yar’Adua, un musulman, aura pris sa suite en avril 2007. Ce qui n’aura pas empêché les massacres de Jos en 2008, au Centre-Nord du Nigeria. Goodluck Jonathan, après la mort de Yar’Adua (5 mai 2010) dont il était le vice-président (il lui succède officiellement le 9 mai 2010 après avoir assuré son intérim pendant sa maladie puis sera élu le 16 avril 2011), va être confronté à la radicalisation des actions menées par Boko Haram qui s’est nourrie de l’expérience de diverses sectes apparues dans les années 1990 : les Muhaijirun, les Yusufiyyah, les Talibans nigérians. Boko Haram a démarré son action armée le 24 décembre 2003, veille de Noël, dans l’Etat de Yobe, au Nord-Est du Nigeria, puis l’a étendue aux Etats voisins : Borno, Bauchi, Kano, Katsina. Le 16 juin 2011, un attentat-suicide (dit du 16/6) sera même commis au QG de la police dans la capitale fédérale, Abuja.

Noël 2012 va être, à nouveau, l’occasion d’un massacre de chrétiens ; les survivants sont sommés par Boko Haram de quitter le Nord du Nigeria, l’ambition étant d’y créer un califat. Goodluck Jonathan va alors dénoncer « certains [complices de Boko Haram] qui sont dans l’appareil d’Etat. Certains font partie du Parlement, d’autres encore agissent au sein du système judiciaire. D’autres encore sont au sein des forces armées, de la police et des services de sécurité ». Tout l’appareil politique, administratif, sécuritaire du Nigeria est gangréné. L’armée a soutenu financièrement des candidats adeptes de la charia obtenant ainsi que l’on ne mette pas le nez dans ses affaires.

Les analystes Américains au sein du Pentagone, qui suivent de près, depuis longtemps (le golfe de Guinée est un pôle d’ancrage primordial pour les compagnies pétrolières US), l’évolution de Boko Haram sur le terrain nigérian, rappellent que «les méthodes de certains gouverneurs», dont «les comportements politiques ont dérapé», mais aussi «la pauvreté, le chômage, l’injustice sociale et la corruption publique», qui affectent le Nigeria septentrional, expliquent que Boko Haram soit finalement comme «un poisson dans l’eau» dans l’ensemble du Nord du pays. D’où ce diagnostic: [i «Faire face à cette menace [celle de Boko Haram] nécessitera autant de volonté politique que de puissance militaire».] Or, ni la puissance militaire (même si elle existe sur le papier: le budget de la défense dépasse les 6 milliards de dollars !) ni la volonté politique ne sont au rendez-vous. Goodluck Jonathan continue de se comporter comme s’il dirigeait le pays le plus avancé du continent. Or, le Nigeria est une bombe atomique !

Boko Haram 2014 ne saurait être comparé au Boko Haram 2011 quand Goodluck Jonathan a été élu président. Non pas que groupuscule ait fondamentalement évolué mais le contexte régional et international n’est plus le même. Le Nigeria n’est pas qu’une mosaïque d’Etats (36 dont les gouverneurs sont «les rois du monde»). C’est aussi une mosaïque de mouvements rebelles. Si Boko Haram, dans son fief du Nord-Est, est le plus connu pour sa barbarie, le Sud est partagé entre le Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger (MEND) du côté de Port-Harcourt, le Mouvement pour une réactualisation de l’Etat souverain du Biafra (Massob), le Congrès du peuple d’Oduduwa (OPC) autour de l’axe Lagos-Ibadan. Pendant des années, c’est du côté du delta du Niger que le Nigeria semblait devoir vaciller alors que la piraterie dans le golfe de Guinée devenait une préoccupation majeure de la «communauté internationale».

Aujourd’hui, c’est autour du lac Tchad que la situation est à risques. Quatre pays en sont riverains : Niger, Tchad, Cameroun, Nigeria. Au Nigeria, c’est l’Etat du Borno, dont la capitale est Maiduguri (fief du fondateur de Boko Haram, le prédicateur Mohamed Yusuf, tué en juillet 2009) qui est frontalier du Niger, du Tchad et de l’Extrême-Nord du Cameroun ! Ajoutons que le Bénin est également frontalier des Etats du Nord-Ouest nigérian qui appliquent la charia.

Niger, Tchad, Cameroun, Nigeria, Bénin. La boucle est bouclée. Et Paris, engagé au Mali et en Centrafrique, n’entendant pas être débordé en Afrique de l’Ouest comme en Afrique centrale par le «cancer» qu’est Boko Haram (selon les mots de Goodluck Jonathan), a entrepris de réunir les chefs d’Etat de ces cinq pays à L’Elysée. Une invitation qui ne se refuse pas. Et même Paul Biya, bien plus adepte des vacances à l’étranger avec sa cour et son arrière-cour que des conférences internationales, a fait le déplacement à Paris. «L’important de cette réunion est qu’elle démontre que les présidents de la région ont pris en compte le danger que représente Boko Haram et qu’ils sont tous là», affirmait-on alors dans l’entourage du président François Hollande, organisateur de ce «sommet» régional.

Entre 200 et 300 jeunes filles venaient d’être enlevées (14 avril 2014) et l’opinion publique occidentale s’était mobilisée pour dénoncer la «lenteur tragique et inacceptable» de la réaction d’Abuja. Les présidents africains, adeptes de «la grande vadrouille», n’ont pas refusé l’invitation parisienne (samedi 17 mai 2014). Ils sont même venus avec leurs chefs des services de renseignement reçus, eux, par Bernard Bajolet, patron de la DGSE. Paris ne manquera pas de souligner que ce mini-sommet avait été convoqué sur une «base bilatérale», le chef de l’Etat du Nigeria ayant demandé à son homologue de l’organiser.

C’est que Paris, Londres et Washington doutent non seulement du savoir-faire et du même coup de l’efficacité de l’armée nigériane (dont les méthodes sont jugées «particulièrement brutales» et dont on dit qu’elle «fait autant partie du problème que de la solution») mais plus encore de la volonté d’aboutir d’Abuja («à cause des soupçons qui pèsent sur l’infiltration des structures de l’Etat par les membres de Boko Haram»). Wendy Sherman, représentante du département d’Etat US à ce sommet, dira en deux mots ce que Washington pense d’Abuja: «Confiance limitée». Au-delà d’Abuja, c’est aussi la capacité des pays de la région à collaborer en matière de renseignement qui était en question à Paris, les relations étant tendues entre Yaoundé et Abuja du fait du contentieux territorial sur la péninsule (pétrolière) de Bakassi.


levif.be)/n


A SAVOIR

- Les opinions et analyses présentées dans cette rubrique n'engagent que leurs auteurs et nullement la rédaction de Journalducameroun.com.

- JournalduCameroun.com n'est pas responsable des affirmations qui y sont présentées et se réserve le droit de modifier ou de retirer un article qui diffamerait, insulterait ou contreviendrait au respect des libertés publiques.

À LA UNE


SondageSorry, there are no polls available at the moment.
Back top
error: Contenu protégé