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« La littérature camerounaise d’expression anglaise: heurs et malheurs d’un champ culturel en constitution »

Par Pierre Fandio, professeur de littérature, université de Buéa

La littérature camerounaise d’expression anglaise est née en exil. En effet, I Am Vindicated est publié chez Ibadan University Press au Nigeria alors que Sankie Maimo, l’un des rares ressortissants du Southern Cameroon à avoir fait des études supérieures à cette époque, est étudiant à l’université d’Ibadan. Si elle n’est pas nécessairement celle de l’exil, sa thématique initiale est bien plus proche de celle-ci que de la préoccupation des congénères des créateurs alors « sous mandat » britannique. Coloniale ou postcoloniale, la littérature camerounaise est, comme on le sait, généralement réputée engagée. Cependant, les premiers textes de la littérature camerounaise d’expression anglaise ne semblent point briller par leur encrage dans les préoccupations des populations qui les ont suscités. On pourrait même effectivement dire que cette dernière est plutôt déconnectée de la réalité ambiante. En effet, alors que René Philombe, Mongo Beti ou Daniel Ewandé connaissent la prison ou l’exil parce que leurs écrits heurtent de front le pouvoir de Yaoundé au lendemain de l’indépendance, alors que les accords de Foumban qui créent deux Républiques Fédérées du Cameroun et garantissent les libertés fondamentales aux citoyens des deux territoires sont mis hors-jeu par une série d’ordonnances et de lois d’exception anticonstitutionnelles (1961, 1963, 1966, etc.), alors que le régime du président Ahidjo exclue systématiquement l’héritage britannique pourtant déclaré officiellement comme faisant partie intégrante du patrimoine national de la vie publique, alors que sous prétexte de « pacification » du pays, la soldatesque du même Ahidjo, « assistée » par l’armée française, assassine à tour de bras les patriotes camerounais (plus de 400 000 morts dans les seuls Mungo, la Sanaga Maritime ou l’Ouest), bref, pendant que « Rome brûle », nombre de créateurs de la minorité anglophone semblent chanter, comme la cigale de la fable. Adventuring with Jaja (1962) de Sankie Maimo, A Few Days and Nights (1966) ou Because of Women (1968), Black and White in Love (1972) de Mbella Sonne Dipoko, Taboo Love (1980), de Joseph Ngongwikuo, par exemple, célèbrent la romance. Et, quand quelques écrits se départissent de l’amour et de ses déclinaisons, ils semblent se préoccuper essentiellement des thèmes « omnibus » qui, ainsi que les définit Pierre Bourdieu « intéressent tout le monde mais sur un mode tel qu’ils ne touchent à rien d’important[8]. » I Am Vindicated (1958), Sov Mbang the Soothsayer (1968) et The Succession in Sarkov (1980) de Sankie Maimo, The White Man of God (1980) et Lukong and the Leopard (1975) de Kenjo Jumbam, The Taboo Kingdom (1986) de Joseph Ngongwikuo, The Good Food (1977) de Nsanda Eba ouThe Footprints of Destiny (1985) de Azanwi Nchami traitent invariablement de l’éternel conflit entre la tradition et la modernité qui, ici, se termine à l’avantage de la première. Si sur le plan esthétique on peut relever que Bella Sone Dipoko ou Kenjo Jumban par exemple, font montre d’une maîtrise incontestable de la langue d’écriture ou de l’art de la poésie ou du roman et de la nouvelle, tandis que les autres ne brillent guère par la qualité intrinsèque de leurs textes, il reste que cette thématique éculée éloigne l’élite écrivante anglophone autant de leurs congénères de langue française que de la communauté anglophone avec qui elle partage la culture (coloniale) britannique.

Il a fallu donc attendre la fin des années 70, voire le milieu des années 80 pour que la littérature camerounaise d’expression anglaise devienne effectivement nationale au sens où l’entendent les promoteurs de la Harlem Renaissance ou même de la Négritude, dans la mesure où elle semble vouloir, enfin, traduire des préoccupations de nombre de ceux que Stephen Arnold appelle des « orphelins à la recherche de leur identité. » Il est vrai que cette période coïncide avec l’avènement d’un régime politique qui se veut plutôt libéral au Cameroun. En réalité, ce temps aura été surtout nécessaire pour que la politique volontariste que le premier gouvernement du Cameroun indépendant mène dans cette partie du territoire, en matière d’éducation et de formation, porte ses premiers fruits. En fait, en deux décennies d’indépendance, a pu enfin émerger une élite intellectuelle originaire de l’ex-Southern Cameroon, une population suffisante de producteurs et de consommateurs potentiels de la littérature écrite. Le corrélation entre le nombre de la population écrivante et la population lisante potentielles d’une part et la formation des producteurs et celles des consommateurs du livre est d’une importance capitale comme le montre bien Robert Escarpit. En effet, affirme l’auteur de La Révolution du livre. Ainsi, en dehors du nombre jamais atteint de lettrés en la langue de Shakespeare que connaît le Cameroun, la revue Abbia publiée par la Faculté des Arts, Lettres et Sciences humaines de l’Université Fédérale du Cameroun, aura permis à de nombreux Camerounais autant d’expression française que d’expression anglaise, de faire leurs premières armes, soit comme critiques, soit comme créateurs ou les deux à la fois, sous la direction clairvoyante de Bernard Fonlon. Nombre des ex-collaborateurs de Abbia sont d’ailleurs aujourd’hui des références incontestées de la critique littéraire camerounaise: Ambroise Kom, Nalova Lyonga, Bole Butake, etc. En effet, ce féru des lettres anglaises et françaises, et passionné de la littérature camerounaise originaire de l’ex-Cameroun Occidental et qui manie avec une aisance exceptionnelle la langue de la reine d’Angleterre et celle de Molière, a dirigé pendant 20 ans (1962-1982) la revue Abbia qui peut à juste titre être considérée comme l’une des toutes premières pierres de l’édifice de toute l’institution littéraire camerounaise.

Par delà les nouvelles thématiques qui pourraient caractériser cette « nouvelle littérature », se remarquent sur le plan de l’institution même de la littérature, des tentatives plus ou moins heureuses de mettre en place les instances qui permettent d’instituer la littérature anglophone. L’une des premières instances notables est celle de l’édition qui se rapatrie effectivement et se professionnalise plus ou moins. On sait que les premiers textes de la communauté anglophone sont le fait d’éditeurs étrangers, comme ceux de nombreux auteurs de la littérature francophone d’ailleurs. Mais après les premiers textes de Maimo et Dipoko notamment, la littérature anglophone est généralement le fait d’éditeurs locaux de fortune ou de publications à compte d’auteurs qui ne disent pas leur nom. J’ai d’ailleurs montré dans le chapitre quatre de mon essai La Littérature camerounaise dans le champ social. Grandeurs, misères et défis, comment les éditions Nouremac à l’origine de près du quart de la production avant le milieu des années 80 sont, en réalité, une modeste imprimerie basée à Limbe qui n’a aucune ambition éditoriale au sens où on entend habituellement ce mot. The Past Tense of Shit ou A Time of Hope, par exemple (qui ont en plus en commun d’être écrits en anglais), sont en réalité, seulement imprimés et non édités chez Nouremac, tadis que Rotcod Gobata et Tita Julius Che exploitent tous simplement le label de la maison qui jouit d’une notoriété certaine dans la région anglophone du Cameroun, pour vendre leurs textes. George Ngwane et ses collègues perpétuent ainsi tout simplement, avec une meilleure technologie, la tradition du « Shoesting Publishers », cheville ouvrière de la « Onitsha Market Literature ». C’est ce qui explique que la qualité technique de certains ouvrages ainsi mis sur le marché autant que la qualité esthétique propre des autres, laisse parfois franchement à désirer. Nombre de textes ainsi publiés ne connaissent d’ailleurs qu’une diffusion confidentielle : ils sont introuvables à Buea, capitale intellectuelle du Cameroun anglophone depuis l’avènement de l’université du même nom, située à 20 minutes de route de leur ville supposée d’édition.

La fin des années 80 et surtout les années 90 voient, quant à eux, émerger des éditeurs professionnels : Buma Kor, Patron Publishing House, Cosmos Educationnal Publishers, etc. qui font de l’édition un véritable métier ; tandis que les Editions CLE de Yaoundé, après une hibernation de près d’une décennie, inscrivent quelques titres dans leur catalogue : Lake God and Other Plays (CLE, 1999) de Bole Butake,Change Waka and His Man Sawa Boy (CLE, 2001) et Three Plays (CLE 2003) de Bate Besong, The Death Cerificate (CLE, 2005) de Alobwed’Epie, etc. L’activité éditoriale professionnelle remarquée est appuyée par une presse littéraire qui, pour être modeste, ne manque pas, dès la fin des années 80, « d’apporter un soutien à la cause.» Des émissions de radio comme Literary Half Hour du poste national de la radio d’Etat, non seulement présentent des ?uvres d’auteurs camerounais anglophones, mais aussi invitent très régulièrement ces mêmes auteurs et parfois des acteurs de théâtre qui discutent de leur art, de leurs ?uvres ou des performances des autres. Dans le même ordre d’idées, Cameroon Report qui est rebaptisée plus tard Cameroon Calling, l’émission de la radio d’Etat la plus écoutée par la communauté anglophone, ne manque pas, à l’occasion, d’inviter des intellectuels anglophones dont des écrivains qui parlent des publications ou des auteurs du champ : Bole Butake, Bate Besong, Epie Ngome, Eyoh, George Ngwane, etc. A la télévision nationale, en dépit d’une programmation de plus hasardeuses et des plus irrégulières (qui ne sont d’ailleurs pas l’apanage des seules dites tranches d’antenne), en plus de la présentation des textes, des acteurs ou des auteurs comme Literary Half Hour, Focus on Arts diffuse régulièrement des extraits de pièces jouées par des troupes locales qui sont commentés à l’occasion par des dramaturges, des critiques ou des metteurs en scène et acteurs divers : Hansel Ndumbe Eyoh, Bole Butake, Gilbert Doho, Victor Epie Ngome, Bate Besong etc. La presse privée d’expression anglaise qui a fleuri depuis le début des années 90 accorde, elle aussi, une certaine audience aux écrivains qui par ailleurs sont généralement des leaders d’opinion. Bate Besong est ainsi, depuis le milieu des années 90 jusqu’à sa mort en 2007, l’écrivain anglophone le plus présent dansCameroon Post, The Herald ou même Cameroon Life, il est vrai, pas seulement pour des raisons littéraires. La librairie Cosmopen Booshop a, elle aussi, été de tous les combats pour la connaissance et la reconnaissance de la littérature camerounaise d’expression anglaise dans la capitale culturelle et intellectuelle camerounaise, Yaoundé, avant l’avènement d’autres universités à l’intérieur du pays. Tirant partie de toute l’exposition médiatique des acteurs de la littérature anglophone camerounaise, elle aura ainsi, et très efficacement, jusqu’à la fin des années 80 au moins, apporté solution à l’essentiel de la demande des consommateurs de la littérature anglophone, notamment aux étudiants et aux enseignants de l’université de Yaoundé avec lesquels elle a longtemps entretenu d’excellentes relations de complémentarité.

Cette vitalité est parachevée par une critique universitaire endogène qui s’exprime dans des revues qui, malheureusement, comme de nombreux enfants du Tiers-monde, disparaissent avant d’avoir fêté leur premier anniversaire. Après la disparition de la revue Abbia, nombre de critiques et d’universitaires qui, pour la plupart, ont fait leurs premières armes dans le support irremplaçable de Bernard Fonlon, n’ont cessé d’essayer de (re)donner vie à la critique littéraire et à la littérature camerounaises exprimées dans la langue de Shakespeare. Toutefois, siThe Mould, African Theatre Review, Cameroon Literay Journal, New Horizons, Fako,Sosongho, Weka, etc. ont rarement dépassé le cap de 5 numéros, chacune aura, à la manière de Légitime Défense ou L’Etudiant noir, en leur temps (toute proportion gardée), marqué la vie intellectuelle de la communauté des créateurs et des critiques camerounaise.


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