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La réponse aux problèmes économiques du Cameroun est politique

Christian Penda Ekoka

Par Christian Penda Ekoka, Président du mouvement AGIR-ACT

 

Huit ans après la présentation au gouvernement de son rapport « Cent propositions pour l’émergence » en 2012, propositions renvoyées depuis lors aux calendes grecques, le groupement patronal interprofessionnel « GICAM » vient de rempiler avec le « Livre blanc de l’économie camerounaise – L’impératif industriel du Cameroun », présenté récemment [le 19 octobre 2020] au Premier ministre. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il est fortement à craindre que ce document ne subisse le même sort.

En effet, il n’aura pas échappé aux rédacteurs que les réformes économiques préconisées par le Livre blanc étaient condamnées d’avance, car incompatibles avec l’ordre institutionnel en place qui les considère comme une menace au statu quo et à ses bénéficiaires. Un ordre institutionnel qui a donc le moins intérêt à les mettre en application. C’est la cause fondamentale de l’échec de plusieurs réformes préconisées depuis presque trois décennies par différentes organisations nationales et internationales, y compris entre autres celles de la Banque mondiale et du FMI au cours de la période de l’ajustement structurel et jusqu’à présent (1995 à nos jours), les « Cent propositions du GICAM pour l’émergence » (2012), la plateforme dialogue public privé pour l’amélioration de l’environnement des affaires proposée par la Banque mondiale et la SFI, plus connue sous le vocable de Cameroon Business Forum (CBF) (2010-2020). Le succès du CBF devait être mesuré par l’amélioration du rang du Cameroun dans le classement Doing Business du groupe de la Banque mondiale. C’est l’inverse qui s’est produit avec la détérioration continue du classement du Cameroun dans le Doing Business. Le CBF est devenu une structure fonctionnarisée au détriment de l’amélioration de l’environnement des affaires. Je doute fort que son remplacement par une autre structure dans la même coquille institutionnelle ne revienne à une opération cosmétique.

En 2003, une enquête de la Banque mondiale sur le climat d’investissement menée auprès des chefs d’entreprises au Cameroun fait ressortir les principaux facteurs identifiés par eux comme obstacles à l’amélioration de l’environnement des affaires, parmi lesquels on note la carence des infrastructures (énergie, transports), complexité du système fiscal, corruption…Dix-sept ans plus tard, force est de reconnaître que ces facteurs ont connu une aggravation notoire. Celle-ci a contribué à la mort de nombreux projets dans les secteurs miniers et industriels.

Sans amoindrir le rôle de l’Etat dans le secteur productif, le GICAM souhaite le voir être davantage un facilitateur qu’un acteur direct dans la production, en créant notamment un environnement infrastructurel et institutionnel incitatif aux investissements, à la production et à l’entreprenariat. C’était exactement une des recommandations majeures des réformes structurelles préconisées dans le cadre du programme d’ajustement structurel. Il n’a pas échappé aux observateurs avisés de l’économie camerounaise que dès que le point d’achèvement fut péniblement atteint en 2006 dans le cadre de l’initiative des pays pauvres très endettés (IPPTE), le gouvernement fit l’exact contraire par une extraordinaire frénésie de l’interventionnisme étatique tous azimuts. Celui-ci contribua à l’accélération de la dette publique pour le financement inter alia des éléphants blancs tels que les Tracteurs d’Ebolowa aujourd’hui dans la broussaille, une usine de manioc à Sangmélima sans manioc, un abattoir de volaille à Bafang sans poulets, le barrage hydroélectrique de Mekin de 25 mégawatts, dont le coût déjà exorbitant de 25 milliards FCFA en 2011 avoisine actuellement les 100 milliards sans que le barrage soit mis en service…La liste est longue.

Parmi les autres préconisations du rapport, on pourrait citer la réforme du système judiciaire pour souligner que les dévoiements de celui-ci sont constamment indexés dans les rapports internationaux comme l’un des principaux facteurs de dissuasion des investissements au Cameroun.

De même le rapport relève la nécessité de l’approfondissement de l’intermédiation financière par l’élargissement du spectre des instruments et produits mieux adaptés aux besoins de l’économie. Il n’aura pas non plus échappé aux auteurs du rapport qu’au lieu de créer une nouvelle banque publique des PME au sort incertain et douteux, il aurait été préférable d’adapter les missions de la Société nationale d’investissements (SNI), holding public d’investissements créé il y a plus de 55 ans, disposant d’actifs financiers et immobiliers, d’en revitaliser le management pour lui fixer un nouveau cap aux fins de relever les défis nouveaux de financement de l’économie, résultant des évolutions de notre environnement mondial, national et régional.

La crise sanitaire résultant du COVID-19 est une autre occasion de voir l’incompétence de notre système de gouvernance à apporter les soutiens requis aux ménages et aux entreprises exposées aux effets néfastes de cette pandémie, en dépit des fonds importants mis à sa disposition par la coopération internationale multilatérale et bilatérale.

Dans son allocution de la fin d’année 2013, Paul BIYA s’étonne, comme le commun des mortels, du paradoxe entre le riche potentiel de notre pays et l’atonie de ses performances. C’est un véritable tragédie de leadership que les spécialistes observent en cette fin d’année où le leader avoue son incompétence. Car en réalité le leadership politique camerounais avait failli dans l’impératif de réformer les institutions politiques du pays pour les adapter aux enjeux et défis préconisés par les réformes structurelles dans le cadre des ajustements. Sur ce plan, les choses se sont aggravées, le pays n’ayant pas entrepris le changement de paradigme institutionnel qu’imposaient les défis et les enjeux du moment.

En réalité, l’organisation et le fonctionnement de l’Etat n’avaient pas changé. En effet, pour que la nouvelle vision porte des fruits, chaque acteur devait en respecter la répartition prescrite des rôles, dont l’une des vertus était de ne plus exposer l’Etat, comme autrefois, aux risques propres des entrepreneurs. Les entreprises s’engageraient dans la production et paieraient les impôts à l’Etat pour lui permettre de financer les infrastructures sociales et économiques, tout en créant des infrastructures physiques et institutionnelles au bénéfice des entreprises et des ménages.

Or, abandonnant son rôle d’arbitre, l’Etat s’est remis graduellement à jouer, c’est-à-dire à investir et à prendre des risques dans les secteurs productifs, dès les premiers signaux de la diminution de l’endettement public. Il s’en est suivi un déroutement du modèle préconisé qui a conduit au grippage de nombreux moteurs et ressorts de la croissance, en bridant la concurrence, l’initiative, l’innovation et l’émulation des talents. Ce phénomène est également attesté par la détérioration continue des entreprises publiques ou parapubliques – CAMTEL, SNI, SNH, DSX, CHANTIER NAVAL, etc. – qui sont devenues une source d’appauvrissement continue au détriment de la collectivité.
La déliquescence économique et sociale du Cameroun est en cohérence avec les résultats des meilleures recherches en matière de développement, notamment sur les raisons de l’essor et du déclin des nations. Ces recherches ont établi une forte corrélation entre la qualité des institutions politiques et la dynamique de prospérité ou de pauvreté. A cet effet, des institutions politiques inclusives créent des incitations favorables à l’émergence d’institutions économiques performantes, tandis que des institutions politiques extractives, marquées par le penchant à la rente et à la prédation génèrent des stimulants pour le développement d’institutions économiques enclines à l’immobilisme et aux manœuvres de corruption.

L’interrogation que pose le GICAM au chapitre 3 du Livre blanc « Plaidoyer pour un Etat-stratège et un dialogue économique et social rénové et efficace » (p. 149) sur le type de société que nous voulons être : « Est-il pertinent de continuer à être des sociétés de rentiers et consommateurs en bout de chaîne ? » ou « Ne serait-il pas mieux de devenir des sociétés de producteurs ou de créateurs de valeur dans tous les domaines de l’aventure humaine ? » est la question capitale de cet ouvrage, et elle est essentiellement politique, car sa réponse engage notre avenir. De sa réponse également découleront de nombreuses orientations en matière d’éducation, de stratégies économiques ou industrielles.
Le deuxième scénario qui semble clairement l’option du GICAM est sous-tendue par la promotion des valeurs de remise en cause, d’innovation et créativité qui sont les traits de l’entrepreneur. Ces valeurs sont manifestement aux antipodes des pilotes qui tirent la dynamique institutionnelle actuelle du Cameroun, caractérisée essentiellement par le maintien du statu quo, la promotion d’une culture d’extraction de rentes, de passivité, de résignation, de fatalisme…

En conclusion, si l’industrialisation du Cameroun est un impératif, alors l’urgence doit être davantage l’édification d’institutions politiques inclusives, promotrices d’une société de confiance, de courage, d’audace et de liberté. Ce n’est qu’à ce prix qu’émergeront une véritable race d’entrepreneurs et de capitaines d’industries mus par l’innovation, la créativité et la remise en cause, vertus propres des entrepreneurs. Pour le moment loin s’en faut ! Georges Clémenceau, homme d’Etat Français, disait que la guerre est une affaire trop sérieuse pour la confier aux seuls militaires. Dans cet ordre d’idée, nous serions enclins à dire que l’industrialisation est un enjeu politique trop important pour la ravaler à un débat technique. C’est une question hautement politique.


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