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L’appel de la fondation Moumié aux anciennes puissances coloniales

Le message est d’instituer efficacement le travail de mémoire des pays africains par la levée du «secret défense» sur plusieurs dossiers historiques

De nombreuses cérémonies et initiatives marquent l’année du cinquantenaire des indépendances africaines. A titre d’exemples, les Nations-Unies viennent de lancer un concours sur dix idées pour l’Afrique de demain. La France fait de 2010 l’année de l’Afrique. Le Sénégal reprend possession des bases militaires françaises sur son territoire. Le Président Kabila invite le roi des Belges. Le président camerounais, Paul Biya, a continué, le 20 mai dernier, avec cette histoire uniquement commémorative prochain. Il s’agit de célébrer, en grandes pompes, le cinquantenaire des indépendances africaines.

En outre, comme tout ce qui réactualise un aspect du moment colonial, ce cinquantenaire a deux faces, sans cesse présentes dans la trajectoire du continent noir: la dimension nationale et la dimension internationale. Sur le plan intra africain, la question qu’on peut se poser est celle de savoir s’il existe une différence fondamentale entre un Mobutu Sésé Seko célébrant l’anniversaire de l’assassinat de Lumumba, et les festivités que certains dictateurs organisent en 2010 ? Sur le plan externe, les anciennes puissances coloniales semblent ne pas sortir du traitement périphérique et instrumental de certains dossiers clés de l’histoire des luttes de libération africaines. La rencontre France-Afrique qui se tient maintenant en témoigne encore. Le cirque continu ne serait-ce que sur la symbolique pernicieuse «Françafrique».

Les contextes nationaux et la politique de la dépression des peuples
En 2010, la politique de la dépression des peuples africains, caractérise cette Afrique où les régressions sociopolitiques des lendemains immédiats des indépendances, marquent un sacré come-back au 21ème siècle. En effet, 50 ans plus tard, ceux qui, injustement, se sont autoproclamés les «pères des indépendances» pour s’accrocher au pouvoir, sont remplacés aujourd’hui par les « fils d’anciens présidents » et les adeptes de «la démangeaison institutionnelle» qui foulent aux pieds les Constitutions africaines. Que vont changer ces multiples cérémonies à cette situation?

Cinquantenaire des indépendances: la stratégie machiavélique des régimes africains
Ce qui domine, dans la quasi-totalité des initiatives intra africaines, est leur caractère ponctuel, étant donné qu’elles se limitent à 2010. Année phare où les États africains indépendants ont réussi à avoir cinquante ans d’existence, même si l’espérance de vie des citoyens y est inférieure à ce chiffre. C’est déjà une grande victoire d’exister comme États. 2010 est ainsi ce qu’on peut appeler un moment historique, même si le bilan du cinquantenaire se présente en clair obscur.

Ce qui domine aussi ces festivités et initiatives, c’est le moment politique que ce cinquantenaire représente pour les régimes africains en place. Ils considèrent ce cinquantenaire des indépendances africaines, comme une aubaine politique à capitaliser par eux et pour eux. C’est le moment de refonder, tant son capital politique, que son capital sympathie auprès des populations, avant que tout ne reparte de plus belle comme avant. Dans le cas du Cameroun, la stratégie de séduction du peuple par l’instrument historique, est claire. Il aurait été autrement qu’il serait paradoxal, pour le Renouveau National, de préparer la commémoration du cinquantenaire des indépendances, tout en continuant à utiliser les mêmes méthodes qui éliminèrent de la surface de la terre, les fils de ce pays qui s’engagèrent corps et âmes dans la lutte pour son indépendance réelle.

Ces derniers temps, des journalistes sont incarcérés, les demandes de démocratie reçoivent ELECAM comme point final de leurs aspirations de liberté, des organes de presse sont suspendues, des basses polices sont envoyées à l’étranger pour traquer les empêcheurs de tourner en rond, quand des ministres condamnent par contumace ceux de la diaspora camerounaise qui osent s’occuper de ce qui les regarde, leur pays. Cette attitude antinomique et d’une incompatibilité dirimante avec une réelle politique d’élimination des pratiques dictatoriales et policières qui tuèrent les héros camerounais et Africains des indépendances, montre bien que ces festivités qui se sont déroulées le 20 mai 2010 au Cameroun, sont purement un instrument de séduction du peuple que veut utiliser la dictature camerounaise.

Il va donc sans dire que l’espoir de voir instituer efficacement un travail de mémoire par des régimes africains qui ne s’occupent que de leur vie éternelle, en utilisant, comme escabeau, les héros historiques du continent noir, est très mince. Le Sénégal qui dit reprendre le contrôle des bases militaires françaises sur son territoire, ne fait pas exception pour peu qu’on s’intéresse à son président actuel qui réactualise l’exercice du pouvoir qu’il critiquât avec véhémence du temps de son statut d’opposant à Abdou Diouf. Kabila fils, quand à lui, invite au cinquantenaire de l’indépendance de la RDC, la descendance de celui qui coupa des milliers de bras congolais dans l’exploitation de l’hévéa pour enrichir la Belgique. Rien de bien sérieux ne se dessine dans cet ensemble d’artifices purement politiciens et sans portée intergénérationnelle. Les régimes africains ne se débarrassent toujours pas, cinquante ans après, du règne de la peur. Il permet de renforcer leurs populations dans une logique de l’inaction collective, dont les arguments de l’accomplissement réel sont les occasions extraordinaires de terreur générées par un exercice monopolistique du pouvoir politique.

Le contexte international: la «Ligne Maginot historique» persiste
Nous entendons par «ligne Maginot historique», tous les dossiers historiques auxquels n’ont pas accès les historiens et les peuples africains parce qu’ils portent sur les exactions des puissances coloniales sur les populations et les leaders africains pendant les luttes d’indépendance. C’est une ligne rouge qui constitue encore, 50 ans après les indépendances, une colonisation de l’histoire africaine par des États occidentaux dits démocratiques.

Levée «du secret défense» et responsabilité des anciennes puissances coloniales
Face au statu quo qu’annonce l’après cinquantenaire, peut-on penser au-delà de l’instant festif et du moment politique machiavélique qui se prépare en Afrique? Peut-on trouver des initiatives utiles pour instituer efficacement un travail de mémoire digne de ce nom, en se plaçant hors des purs calculs des entrepreneurs politiques de l’intérieur et de l’extérieur? Peut-on, cinquante ans après, franchir cette «Ligne Maginot historique»?

Le faire revient à poser les questions qui fâchent, mais qui sont les seules capables de refonder les liens, non seulement entre les Africains et leurs histoires, mais aussi entre les post-colonies africaines et les anciennes puissances coloniales. Un travail de mémoire que l’on veut instituer efficacement, consiste d’abord à laisser parler l’histoire pour que les peuples se la réapproprient. Seuls les faits historiques tangibles parlent mieux aux citoyens. Les politiques ne le font certainement pas mieux, étant donné qu’ils font de ce cinquantenaire des indépendances africaines, un appât à électeurs: les bonnes intentions ne sont jamais sans bas calculs impurs lorsqu’elles relèvent des politiques.

Seuls les faits historiques eux-mêmes permettent, non seulement de savoir ce qui s’est effectivement passé au sujet de nombreux héros africains disparus dans des circonstances jusqu’ici non encore élucidées. La responsabilité des anciennes puissances coloniales dans ce processus de réconciliation des Africains avec eux-mêmes et leur passé, consiste à interroger éthiquement, politiquement et moralement «le secret défense» qui empêche de savoir exactement tant les mobiles, que ceux qui ont effectivement tué par exemple Félix Roland Moumié, Patrice Lumumba ou encore Mehdi Ben Barka. Dire que 2010 est l’année de l’Afrique comme le fait la France, et ne pas prendre une telle initiative, ne sert à rien du tout, si ce n’est d’être un point de plus au folklore politique récurrent de la «françafrique». Si des pans entiers de l’histoire africaine sont gardés secrètement, depuis cinquante ans, et loin des historiens africains, dans les coffres forts d’anciennes puissances coloniales, alors l’Afrique n’est toujours pas décolonisée et respectée par elles.

Peut-on instituer efficacement le travail de mémoire au Cameroun si par exemple, on ne connait pas qui a tué Félix Roland Moumié? Comment peut-on avancer sereinement sans faire la lumière sur cette affaire qui, rappelons-le, s’est soldée par un non lieu. C’est-à-dire qu’il ne s’est rien passé malgré le fait que Moumié fut empoisonné au thallium dans un restaurant à Genève par des services secret d’une ancienne puissance coloniale. Peut-on sereinement célébrer le cinquantenaire de l’indépendance du Cameroun si les armes et les exactions violentes et atroces subies par les nationalistes sont toujours une chose taboue dans nos livres d’histoires? Comment est-ce que le Maroc peut faire la paix avec lui-même, si l’assassinat de Ben Barka est toujours une énigme, au même titre que son corps dont on est toujours sans traces en 2010, alors que ce brillant mathématiciens et militant tiers-mondiste disparut en plein Paris en 1965?

Thierry Amougou
africapresse.com)/n

Faire preuve de responsabilité et de respect envers le cinquantenaire des indépendances africaines, exige que les anciennes puissances coloniales offrent la levée du «secret défense» sur ces dossiers, comme cadeau d’anniversaire aux peuples et historiens africains. La Fondation Moumié lance cet appel vibrant et patriotique à toutes les bonnes volontés éprises de liberté en Occident, étant donné qu’il n’est pas exclu que les régimes africains eux-mêmes soient contre cette idée. C’est pourtant par de telles initiatives pures et saines pour la mémoire et la transmission de l’histoire aux générations futures, que l’on peut faire honneur à ces Africains morts honorablement dans des guerres justes et légitimes qu’ils menèrent pour la liberté de l’Afrique.

Justice et vérité font partie du parachèvement d’un travail de mémoire digne de ce nom
Les choses qui durent au sein des sociétés sont généralement celles qui allient justice et vérité, deux normes interdépendantes et nécessaires à la pérennité des institutions. Pour que la justice, dans le domaine de la mémoire soit justice sociale et non simplement un arrangement qui convient aux uns et aux autres après un conflit ou un désaccord, il faut qu’elle s’adosse sur la vérité de faits historiques. Les institutions qui ne se construisent pas avec pour fondement les paramètres de vérité et de justice entre acteurs sont, tôt ou tard, frappées de dégénérescence institutionnelle. C’est-à-dire qu’elles perdent leur pouvoir instituant parce que la société qu’elles veulent réguler leur retire son estime. «La Ligne Maginot Historique» qui existe encore au sujet des investigations sur certains aspects de la décolonisation en Afrique, ne participe pas à l’instauration d’un climat de confiance et de vérité.

Des avancées existent: La Fondation Moumié encourage les anciennes puissances coloniales qui en sont à l’origine
Il ne s’agit pas, à travers cet appel, d’une initiative de vengeance qui serait à la poursuite d’un crime passé. Il s’agit d’une demande de respect de l’Afrique par les anciennes puissances coloniales qui, en levant «le secret défense» qui obstrue des aspects importants de son histoire, reconnaitront le droit des Africains à la vérité et à la justice. Faire uvre de transmission comme l’exige l’institutionnalisation d’un travail de mémoire, exige que cette transmission soit basée sur des faits historiques non amputés de leurs substances réelles. La demande de la Fondation Moumié aux anciennes puissances coloniales n’est pas inédite dans le champ du travail de mémoire des peuples.

La France, sous Jacques Chirac, a largement travaillé dans ce domaine en posant deux actes fondamentaux sur la Shoa et l’esclavage. Ont ainsi vu le jour, non seulement la reconnaissance du rôle du gouvernement de Vichy dans la déportation des juifs de France, mais aussi la loi n°2001-434 du 21 mai 2001, sur la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité (Loi Taubira). La France a aussi réduit à néant les intentions de certains politiciens zélés qui voulaient refaire l’histoire, en proposant d’introduire dans les livres d’histoires français, ce qu’ils appellent «les aspects positifs de la colonisation». Cependant, dans le cas du Cameroun, l’assassinat de Félix Roland Moumié reste top secret autant que les opérations de la répression du mouvement nationaliste. Le cas du marocain Mehdi Ben Barka reste aussi toujours une énigme plus de 40 ans après sa disparition

La Belgique a également fait un grand pas en reconnaissant son rôle central dans l’assassinant de Patrice Emery Lumumba. Néanmoins, plusieurs zones d’ombre demeurent sur le rôle des États-Unis et des services secrets américains dans ce crime ignoble. Et puis, il y a une différence entre reconnaitre sa responsabilité et ouvrir les archives aux populations et aux historiens africains. Sur le plan extra occidental, l’Australie vient aussi de reconnaître les atrocités infligées aux Aborigènes, populations autochtones de ce continent. Cette reconnaissance de sa responsabilité dans le mal être et les situations subalternes de celles-ci, s’est accompagnée des excuses publiques du gouvernement et de l’État australien.

Appel solennel de la Fondation Moumié aux anciennes puissances coloniales
1. Considérant les points ci-dessus développés;
2. Considérant que l’État colonial était basé sur un régime de terreur qui entretenait la peur entre colons et colonisés, lesquels se regardaient en chiens de faïence dans un climat de prévisibilité impossible par deux parties ne se faisant pas confiance;
3. Considérant que cet État colonial n’a plus lieu d’être par le maintien, cinquante ans après, d’une «Ligne Maginot» sur des aspects de l’Histoire de la décolonisation;
4. Considérant que l’accès à la justice et à la vérité historiques sont des droits de l’Homme;
5. Considérant que les Africains et l’Afrique sont adultes et capables de maîtriser certaines vérités dont l’obstruction les infantilisent et les maintient sous le joug colonial;
6. Considérant que le salut des peuples demeure la loi suprême et que les sacrifices des leaders africains pour un tel salut peuvent être appréciés à leur juste valeur par des informations supplémentaires venant étayer leur parcours pro patria;
7. Considérant que la raison d’État qu’évoquent les anciennes puissances coloniales pour garder la «Ligne Maginot Historique», assujettit le passé de l’Afrique et des Africains à leur toute puissance, et s’exerce à l’encontre de leur épanouissement;
8. Considérant que l’Afrique et les Africains ne peuvent mieux comprendre leur présent qu’en disposant d’une connaissance large et sans restrictions de leur passé;
9. Considérant que l’histoire se distingue par sa capacité à interroger la mort en fonction de la vie, et acquiert ainsi une fonction sociale qui consiste à organiser le passé en fonction du présent;
10. Considérant que la Fondation Moumié demande aux pays africains d’instituer efficacement le travail de mémoire par une journée panafricaine des martyrs des indépendances;
11. Considérant que l’immortel qu’est le peuple africain ne peut se laisser emprisonner par des schémas archaïques du passé, et qu’il se veut libre comme doit l’être l’histoire des hommes;

La Fondation Moumié demande solennellement et patriotiquement aux anciennes puissances coloniales d’ouvrir aux historiens africains et aux peuples africains, les archives tenues secrètes sur les dossiers des luttes de libération et les assassinats de nombreux leaders africains. Instituer efficacement ce travail de mémoire dépend de la transgression de cette «Ligne Maginot Historique» qui est d’un autre temps et empêche à l’Afrique de faire complètement son deuil de cet épisode douloureux.


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