Opinions › Tribune

Le Cameroun et les Camerounais, Une propriété privée de Paul Biya

Par Mann Muntu

Convoquée à Berlin en 1884 par Otto Von Bismarck, la conférence éponyme resta tristement célèbre pour avoir partagé l’Afrique, entre puissances coloniales européennes, en l’absence des Africains eux-mêmes. Ça, tout le monde le sait ! Ce qui n’est pas souvent ressassé, c’est le cas insolite du Congo (ex-Zaire) qui, à la différence des autres pays africains, n’était la propriété d’aucun Etat, mais celle d’un individu. «Le Congo sera la propriété privée du roi belge», peut-on lire dans le document! Cette clause sous-entendait que toutes les terres, toutes les rivières, toutes les forêts, tous les animaux, tous les oiseaux, tous les poissons, tous les pièges, tous les champs, toutes les maisons, tout le vent, toutes les pluies et, bien entendu, tous les êtres humains qui se trouvaient au Congo appartenaient à un seul pervers narcissique pas moins voué à la mortalité !

Beaucoup d’Africains en rient certainement sans savoir qu’ils sont dans la même situation, celle d’une propriété privée d’un individu. Les Camerounais, les Equato-guinéens et les Tchadiens lucides ne le démentiront pas, bien qu’ils ne soient pas juridiquement des sujets d’un monarque dans un royaume reconnu constitutionnellement comme tel, à l’image du Maroc ou du Swaziland. Au Cameroun, nous appartenons tous à Monsieur Paul Biya ; il en est de même de tout ce qui est bien, de chaque succès et de chaque acquis. Ce qui est mauvais ne lui revient pas! D’aucuns pourraient, par malhonnêteté intellectuelle ou par manque d’humilité, trouver immodéré notre propos. Mais sans radicalisme ni angélisme, réfléchissons-y.

Le Pr Jacques Fame Ndongo, linguiste-sémioticien, a été le premier à faire ce constat lorsqu’il estima que «nous», les Camerounais, étions tous les «créatures» du sieur Biya, une assertion qui fut tout de suite relayée et réaffirmée par le Pr Pascal Charlemagne Messanga Nyamding, juriste-politologue. La réplique ne se fit pas longtemps attendre lorsque le Pr Achille Mbembe, historien-politologue-philosophe, et le Pr Sindjoun Pokam, philosophe-égyptologue, contribuèrent à tourner en ridicule ce rapport au prince qui avait tout de la relation maître-esclave. Pour M. Fame Ndongo, pouvons-nous l’insinuer, si vous êtes promu, par vos efforts, à un poste, remerciez M. Biya ; si sur la base de vos résultats académiques ou scolaires, vous obtenez une bourse pour étudier à l’étranger, vous le devez au propriétaire exclusif de votre intelligence, M. Paul Biya.

En effet, la question que l’on était en droit de poser aux théoriciens de la dialectique «créateur-créatures» fut celle de savoir ce qui restait de l’effort personnel et de l’accomplissement de la Raison de chacune des créatures. Tout portait à croire que les Camerounais étaient attachés quelque part, attendant que leur Zoro, Paul Biya, fasse tout pour eux ! Bon Dieu, à quoi auront donc servi ces nuits blanches, ces litres de sueur, ces trébuchements, ce militantisme de conviction, etc. qui ont émaillé chaque parcours individuel ? M. Fame Ndongo, la politique du ventre ne devrait pas vous abêtir, car l’individu Paul Biya passera, mais le Cameroun restera ! Tournons la page.

Deuxième illustration. Fin août 2014, l’on annonce à coup de trompettes et de cloches, une redistribution spéciale des droits d’auteurs aux artistes camerounais ; l’humanisme de M. Paul Biya et de son épouse est aussitôt vanté (par certains journalistes, mais aussi par le pouvoiriste Roméo Dika et autres imposteurs comme lui), ce d’autant plus que ce couple présidentiel était annoncé comme les philanthropes de l’opération. Friands des compliments, ils ne le démentirent pas, leurs collaborateurs non plus (puisqu’ils savent que leurs créateurs aiment des points gratuits). Même la CRTV (Cameroon Radio Television, compagnie publique de radiodiffusion), véritable pourvoyeuse de ces fonds, n’osa pas «arracher» la vedette au couple Hérode. La CRTV n’a pas tort, car elle sait pertinemment qu’elle est une propriété privée de M. Biya, propriété à lui léguée par son défunt milliardaire de père. Toutefois, comme le droit est têtu, il nous rappelle bruyamment qu’il s’agit bien du «droit» des artistes, le produit de leur travail, ce à quoi ils ont «droit». Ce n’est guère de la philanthropie, sauf à reconnaitre que même le fruit des efforts des artistes est une propriété privée de M. Paul Biya !

Troisième fait marquant d’une carrière atypique de tétra-propriétaire. A la suite des échéances électorales de l’an 2013, une commission dirigée par M. Peter Mafani Musonge est mise sur pied par le RDPC (Rassemblement Démocratiquement du Peuple Camerounais, parti au pouvoir) pour tabler sur les faits d’indiscipline ayant entaché les élections. M. Biya n’en fait guère partie, mais à la grande curiosité des personnes intellectuellement incorruptibles, c’est bien lui qui sanctionne les progressistes et protège ceux qui conservent gloutonnement le pouvoir comme lui! Bah, le RDPC est sa propriété, un legs de son défunt oncle et maître, Amadou Ahidjo! Les Rdpcistes sont aussi sa propriété privée, tout comme l’université, les affaires, le sport, l’art, le paysannat, l’air, le soleil, la parole, etc., dès lors qu’ils se trouvent à l’intérieur de l’espace territorial et maritime camerounais.

Quatrième preuve d’omnipropriété: les routes, le trafic et la sécurité. Fait insolite et unique dans le monde, le trafic, les routes et la sécurité du Cameroun appartiennent aussi à un seul individu, le sieur Paul Biya. Ses sorties s’apparentent à une situation de guerre: tout s’arrête pendant des heures, les routes sont réquisitionnées et bloquées, des milliers de militaires, de gendarmes et de policiers enragés se mobilisent et ce pendant longtemps; quelquefois, au bout d’une longue attente et d’un immobilisme forcé, le dieu du Cameroun prend un hélicoptère et s’envole au-dessus de Yaoundé pour l’aéroport. Ce n’est pas un mensonge, cher M. Fame Ndongo ; de grâce, ne le démentez pas. La mort dans l’âme, les Yaoundéens essayent de s’y habituer ; mais comment ne pas plaindre le traumatisme des habitants de Douala lors de la pose de la première pierre du nouveau pont sur le Wouri ? Cloîtrés pendant des jours chez eux, ils ont dû y rester durant tout le séjour du prince dans leur ville, où tous les effectifs militaires nationaux étaient mobilisés, pendant que Séléka tuait des Camerounais à l’Est du pays et que Boko Haram s’installait confortablement dans le septentrion. «Le président de la République est une institution», nous diront ses griots, oubliant au passage que nulle part dans le monde, pareil spectacle n’est vécu, même pas aux USA, ni même en France, notre fameux pays-modèle!

Voilà les faits qui renforcent le mythe Biya, un homme souvent qualifié à tort de charismatique – ce que je ne partage pas, si tant est que dans les mêmes conditions d’enrégimentement, de mobilisation de la sécurité et de concentration du pouvoir autour d’un seul individu, eh bien, même une chèvre bénéficiant de tels soins passerait pour charismatique, voire pour un dieu ! Qu’est-ce donc qu’une personne charismatique ? Disons d’emblée qu’elle se différencie d’une personne intimidante ; elle s’impose non par la terreur militaire ni décisionnelle, mais par ce quelque chose souvent inné ou «travaillé» qui en fait une personne «scotchante», magnétique, qui fait imposer respect et admiration du fait de ce qu’elle est, non de la menace des représailles. Les experts de la question du charisme nous enseignent également que celui-ci (le charisme) se différencie aussi de la beauté, de la richesse, de l’intelligence ou de l’élégance, même si ces atouts peuvent aussi se trouver chez une personne charismatique. Jésus était charismatique, Hugo Chavez, Nelson Mandela, Mao Tsé-Tung et Mitterrand l’étaient aussi, tout comme Barack Obama et deux célèbres intellectuels camerounais (médiatisés depuis quelques années) que je ne citerai pas à cause des jalousies dont ils pourraient être victimes. Personne parmi ces personnalités charismatiques n’est intimidant ; elles sont plutôt aimables et en leur faveur le respect s’impose de lui-même, quand bien même elles peuvent avoir des adversaires.

Je partage à 70% l’opinion de ceux qui estiment que le souverain camerounais actuel est un humaniste – si je le compare aux charognards qui l’entourent – . Je pense qu’il l’est, bien que pas totalement! Mais promeut-il la justice et l’égalité ou en partage-t-il l’absolue observance à la manière d’un Nelson Mandela ou d’un Julius Nyerere ? L’honnêteté intellectuelle et l’observation participative m’imposent un NON catégorique ! Car M. Paul Biya, tout en respectant la personne humaine, s’en fout du respect de ses droits ; d’ailleurs il m’a l’air de détester les victimes qui «pleurent» trop ! Voit-il en ces pleurs quelque critique de son système ? Je crois, oui ! C’est la marque du timide inefficace : s’il est humaniste, votre souffrance l’attriste, mais il considère que la publicisation de celle-ci l’expose ; par conséquent, il risque de retourner son amertume contre la victime bavarde, tout en protégeant le bourreau. Vos pleurs auront ainsi été contre-productifs. Par contre, le timide efficace agit vite dans le sens de la rectification du tort, afin que ne soit pas sali son nom. C’est le cas de Mitterrand.

Voilà ce que nous voulions, en toute honnêteté, partager comme réflexion, face au constat de notre appartenance commune, ici au Cameroun, à un seul homme. Ayant mis à nu cette réalité, nous nous libérons de la nasse. Je vous exhorte à me lire sans passion ni angélisme, mais avec un esprit critique, non de critique!


Droits réservés)/n


A SAVOIR

- Les opinions et analyses présentées dans cette rubrique n'engagent que leurs auteurs et nullement la rédaction de Journalducameroun.com.

- JournalduCameroun.com n'est pas responsable des affirmations qui y sont présentées et se réserve le droit de modifier ou de retirer un article qui diffamerait, insulterait ou contreviendrait au respect des libertés publiques.

À LA UNE


SondageSorry, there are no polls available at the moment.
Back top
error: Contenu protégé