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« Le cas ETO’O, parlons-en » par Charles Mongue-Mouyeme

Le consultant en communication mène la réflexion sur la polémique à propos du joueur Samuel Eto’o Fils

Pour beaucoup de camerounais, Samuel Eto’o est véritablement devenu un «cas» au sens péjoratif du terme. On lui attribue ainsi sans hésiter tous les maux des Lions Indomptables notamment au motif que la star qu’il est devenu se croit tout permis. Depuis l’attribution du dernier ballon d’or de la CAF, le «cas ETO’O» s’est manifestement étendu à l’Afrique, certaines personnes estimant que la couronne remise à Drogba est plus une «punition» servie à ETO’O que la récompense du mérite de l’attaquant ivoirien en 2009. En Occident ETO’O est pourtant cité comme exemple de professionnalisme. Deviendrait-il le diable en personne chaque fois qu’il foule le sol de ses ancêtres? Et si c’est nous qui n’étions pas à la hauteur de Samuel ETO’O?

Au sein de l’équipe nationale du Cameroun, ETO’O est devenu un «problème» pour beaucoup, parce que, dit-on, c’est lui qui décide de presque tout: ceux qui doivent être écartés (ex: WOME), ceux qui doivent être convoqués (ex: WEBO), ceux qui doivent être alignés (ex: KAMENI), ceux qui doivent sortir au cours d’un match (ex: EMANA). On estime qu’il se positionne comme un joueur à part, qui n’est pas astreint aux mêmes contraintes de discipline que les autres. Si nous ne nous arrêtons qu’à ces quelques griefs, nous avons là une bonne première raison pour soutenir que ce n’est peut-être pas ETO’O le problème, mais bel et bien les dirigeants des Lions Indomptables. Car, à supposer que ces «accusations» soient vraies, cela voudrait dire que le Ministère des Sports qui revendique la paternité des Lions Indomptables, la FECAFOOT qui en assure la tutelle technique, le staff d’encadrement de notre sélection nationale, et les autres joueurs ne sont que des pantins face au superpuissant ETO’O. Alors d’ETO’O et de tous ceux-là, qui est le vrai problème?

D’où vient le superpouvoir d’ETO’O?
La question qu’il faut se poser face à une telle situation est celle de savoir sur quoi repose la toute puissance supposée d’ETO’O dans les Lions Indomptables. Est-ce le fait qu’il évolue dans de très grands clubs? Pas sûr, puisque NJITAP a été au Réal de Madrid et à Chelsea, JEMBA JEMBA à Manchester United, sans qu’ils aient pu acquérir un tel pouvoir. Ce n’est pas son ancienneté dans l’équipe nationale non plus qui serait la justification ici, puisque Rigobert SONG BAHANAG et NJITAP, plus anciens que lui, n’ont pas ces superpouvoirs. Le brassard de capitaine serait-il monté à la tête d’ETO’O? Difficile de le croire, puisque certaines des frasques impunies qui lui sont reprochées datent d’avant son capitanat. Quand on se penche sur la question sans fards ni faux-fuyants, on se rend compte que la superpuissance attribuée à ETO’O dans les Lions Indomptables tient à l’argent. Oui, le Cameroun n’a jamais eu un footballeur qui est milliardaire tous les trois mois par son salaire. Que de discussions de carrefour ou de salons nous avons jadis tenues autour des revenus faramineux des footballeurs européens et sud-américains, en estimant que ce genre de choses étaient très loin de nous! Et là, nous avons un des nôtres, un enfant de New-Bell que nous avons vu grandir, qui est cité parmi les grandes fortunes du foot mondial.

Personne au Cameroun n’avait été confronté à une telle réalité avant Samuel ETO’O, celle d’être en face d’un joueur immensément riche, et avoir une attitude normale. Le ministre des sports sait que, à moins de frapper dans les caisses de l’Etat, il lui faudrait plusieurs vies pour gagner un mois de salaire d’ETO’O. Avouons qu’il lui faut une sacré personnalité pour ne pas oublier que c’est lui qui représente l’autorité de l’Etat quand il est en présence d’ETO’O. Quel armement moral a-t-on donné aux responsables en charge de la discipline au sein des Lions pour qu’ils puissent rappeler à l’ordre un multimilliardaire duquel ils rêvent de recevoir régulièrement des gifles en Euros? Quels arguments a-t-on fourni au président de la FECAFOOT et à son staff pour pouvoir ne serait-ce qu’inquiéter un joueur dont les juteux sponsors exigent la présence au sein des Lions Indomptables avant la signature des contrats? Les sélectionneurs de notre équipe nationale sont-ils suffisamment outillés pour donner de la motivation à un joueur qui n’est plus en quête de reconnaissance ou de «pauvres» primes de sélection? Quel jeune joueur des Lions Indomptables a été préparé à gérer ses rapports avec un coéquipier qui a la notoriété des BECKENBAUER, ZICO, ou ZIDANE qu’il estimait ne pouvoir regarder qu’à la télé et dans les journaux?

Les deux principales attitudes qui font problème au sein de notre équipe nationale aujourd’hui sont dues au pouvoir de l’argent: la soumission des dirigeants, et la «rébellion» de certains joueurs à ETO’O. On peut en effet penser que les uns perçoivent le moindre avis, la moindre suggestion d’ETO’O comme autant d’injonctions et d’ordres, et les autres décodent chacun de ses gestes, chacune de ses expressions, comme étant de la condescendance et du mépris.

Qui était préparé à « gérer » une vraie star de si près?
Ceux qui amplifient le «cas ETO’O» à tort ou à raison, ce sont les journalistes et hommes de médias. Eux aussi ont du mal à réaliser que c’est leur compatriote qui tutoie les Christiano RONALDO, KAKA, RONALDINHO et autres, qu’ils croyaient appartenir à un monde à part. Nos journalistes ont souvent soutenu que les stars planétaires peuvent avoir un traitement spécial dans leurs sélections. Ainsi, ils n’ont jamais trouvé scandaleux que MARADONA vienne en sélection d’Argentine avec son préparateur physique personnel, son médecin, ou son cuisinier. Que Zidane exige la sélection de DUGARRY en 1998 pour la coupe du monde, c’est conforme à son rang. Que STOICHKOV aille vers le banc de touche de Bulgarie en plein match à l’époque pour demander le remplacement d’un coéquipier, sa stature le lui permettait. Une star planétaire (au vrai sens du terme, avec argent et gloire), ce n’était pas pour le Cameroun. Puis vint Samuel ETO’O, et les choses qui arrivaient aux autres commencent aussi à nous arriver. Nos hommes de médias n’étaient pas préparés à ça non plus, et ils n’ont jamais vraiment su sur quel pied danser avec ETO’O Fils.

Certains ont cru devoir adopter une posture de fan, déifiant à la limite le numéro 9 des Lions Indomptables, estimant ainsi rendre la pareille aux occidentaux qui nous ont saoulés avec les Thierry HENRI, DEL PIERRO, RAUL et autres dans leurs médias. D’autres ont adoptés la posture de lèche-cul, espérant bénéficier de la grande générosité de Samuel ETO’O. Il s’agissait de l’encenser au maximum dans ses papiers, puis de s’organiser à être dans ses «18mètres» pour lui «poser son problème». La troisième catégorie des journalistes est celle des jaloux, qui dénigrent la star en permanence, transformant la moindre incartade d’ETO’O en problème national. L’idée qui les obsède, c’est «pourquoi lui?». Ils ne sont pas préparés à accepter que quelqu’un qui était comme eux, et même qui n’a pas atteint leur niveau d’études, puisse gagner tant d’argent honnêtement, et être auréolé d’autant de gloire dans le monde. La dernière catégorie de journalistes que nous évoquons ici est celle des revanchards, déçus de ne pas avoir réussi à attirer l’attention d’ETO’O malgré les multiples articles-appels du pied produits: ils n’ont pas cultivé assez de sang froid pour supporter l’indifférence d’une superstar submergée de sollicitations.

Samuel ETO’O lui-même n’a pas été formaté pour gérer toute la gloire qu’il a aujourd’hui, et la richesse matérielle qu’il a engrangé (et ça continue). Comment vivre sereinement lorsqu’à chaque apparition on provoque un mouvement populaire? Comment ne pas se prendre pour un être extraordinaire, lorsque son nom est chanté partout, et que chaque quartier veut avoir son «carrefour ETO’O»? Peut-on facilement maintenir les pieds sur terre quand des gens qui ont l’âge de vos grands-parents vous affublent de «Papa ETO’O»; ou quand des généraux d’armée vous déroulent le tapis rouge? Lorsque les foules vous suivent partout, et que même des hommes d’église se mettent quasiment à genoux devant vous, le risque n’est-il pas grand que vous vous preniez pour Dieu?

Et si ETO’O manquait de coaching?
Personne n’a préparé ETO’O à vivre une telle existence, et on n’a pas l’impression qu’il est véritablement coaché jusqu’à présent. Il n’est donc pas surprenant qu’il s’engouffre dans les espaces de pouvoir qui s’ouvrent à lui au sein des Lions Indomptables, sans qu’il ait eu à faire des efforts spéciaux pour cela. Les Lions allaient bien, c’était l’Eto’omania : il était porté aux nues. Les Lions vont mal, il lit dans le regard et les propos de tous que c’est lui seul qui peut sauver la situation. Même le nouveau sélectionneur lui confie le brassard de capitaine pour le lui confirmer. Lequel d’entre nous, sans un encadrement psychologique efficace, ne disjoncterait pas, prenant tout sur lui, quand on lui dit que le succès des Lions Indomptables repose sur lui? N’est-ce pas de cette manière qu’on fabrique les dictateurs? A force de ne trouver aucune résistance sur son chemin, ETO’O n’en est-il pas arrivé à considérer la moindre contradiction comme une offense?

Samuel Eto’o
pressedelanation.com)/n

Ce jeune homme, occupé par un métier très accaparant, n’a pas vraiment eu le temps de vivre sa jeunesse, cette période insouciante où on sait qu’on peut toujours compter sur les aînés et les parents pour se relever de mauvais pas: c’est lui qui est devenu le papa de tout le monde, tous les problèmes des siens devant être solutionnés par lui. ETO’O est passé presque sans transition des besoins primaires (se nourrir, se vêtir) au besoin de reconnaissance, d’accomplissement de soi, brûlant ainsi les autres marches (sécurité, appartenance) de la pyramide des besoins de MASLOW. Il s’estime ainsi investi d’une mission pour son peuple, et cela transparaît à chacune de ses conférences de presse, quand il essaye de rassurer le peuple et lui lance des appels au calme, à la sérénité, et à l’espoir. N’est-ce pas dans cette peau que s’est trouvé Georges WEAH lorsqu’il s’est porté candidat à la magistrature suprême du Libéria (Attention, nous n’avons pas dit qu’ETO’O lorgnait vers Etoudi, nous savons à quel point certains compatriotes sont chatouilleux sur ce sujet)? ETO’O, c’est clair, «prend trop sur lui». Mais pouvait-il en être autrement du moment où ni lui, ni ses compatriotes n’ont été préparés à vivre son statut de star planétaire.

«Dr Jekyll et Mr Hyde» malgré lui
A Barcelone comme à Milan, ce n’est pas le même homme, entend-on souvent. Il semble plus concentré, plus humble qu’au Cameroun. C’est qu’il se trouve dans un milieu où on a appris à gérer les stars de sa trempe. On lui réclame des autographes et non de l’argent. Les entraîneurs lui donnent un rôle précis, et attendent un rendement tout aussi précis de ses prestations, alors qu’ici on lui cherche le «coéquipier idéal» qui doit s’adapter à son jeu. Par nos attitudes et comportements, nous avons conduit Samuel ETO’O à s’enflammer, comme ce joueur qui réussit un beau dribble applaudi, et qui pense qu’il va pouvoir dribbler toute l’équipe adverse. Cela a conduit l’attaquant -vedette de l’Inter de Milan et des Lions Indomptables à tenir parfois des propos incorrects qui ont donné de lui une image de garçon irrévérencieux et vantard. C’est ce qui fait croire à certains que le ballon d’or africain 2009 qui lui échappe est plus une sanction à lui infligée par certains votants, qu’une réelle consécration pour DROGBA. Ils ont dû se dire avec ses trophées et toute sa gloire, il est devenu prétentieux au point de s’attribuer le ballon d’or 2009 avant l’heure, comme pour nous forcer la main. Si on le lui donne, nous n’allons plus respirer ici en Afrique. Nous allons donc lui remettre les pieds sur terre.

Il y a donc deux ETO’O: le Samuel ETO’O de l’Occident, et l’ETO’O Fils du Cameroun. Là-bas, il vit dans un environnement où les gens ne deviennent pas tous des mendiants quand ils sont en face des superstars; ici, tout le monde lorgne sur sa fortune, pensant qu’il doit en distribuer une portion pour chacun. Là-bas, il est dans une société où ni le statut social, ni la fortune ne vous mettent au- dessus de la loi; ici, c’est le règne de l’impunité, la loi n’est dure que pour les «sans galons» sociaux. Là-bas, le mot compétence a encore un sens pour réussir; ici, ne croient en la compétence que ceux qui n’ont rien compris au «système». Ainsi, quand il est là-bas, il est le «travailleur tranquille», respectueux des conditions de travail imposées, et soucieux de préserver ses revenus; ici, il se retrouve comme un colon en terrain conquis, sur qui la législation et les usages locaux n’ont aucune emprise.

Oui, ETO’O est un «cas», mais plus un cas pour psychosociologue qu’autre chose. Il y a une Eto’o-réalité qui doit conduire à une Eto’o-attitude. Il s’agit de canaliser le comportement de notre première véritable superstar du Cameroun, et d’apprendre à régler nos attitudes vis-à-vis d’elle. En clair, nous devons faire preuve de caractère (et ça se cultive) pour permettre à ETO’O de briller sans faire ombrage à personne, c’est-à-dire que nous devons l’aider à passer de superstar à grand homme qui ne proclame pas son entrée dans l’histoire. Nous savons qu’il n’est pas aisé de rester humble face à la gloire (caractéristique principale des grands hommes), surtout dans un pays où les gens n’ont plus honte de s’humilier pour obtenir des strapontins et avantages sociaux, s’adonnant à la flagornerie comme sport favori. Mais souvenons-nous des leçons de l’ancien maître d’école primaire qui nous enseignait à être fier de notre condition, et à ne pas être envieux. Nous devons avoir le courage de notre pauvreté, et savoir rester dignes même devant une star mondiale.

Une séléction des Lions indomptables
Les Lions du Cameroun)/n



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