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Le pauvre, le riche et Dieu

Par Michel Tagne Foko

Il y a peu de temps de cela, j’Ă©tais Ă  LomĂ© (capitale de la rĂ©publique du Togo), dans le quartier Agoè, plus prĂ©cisĂ©ment vers le lycĂ©e qui porte le mĂŞme nom, aux alentours de l’endroit oĂą deux lions sculptĂ©s se dressent majestueusement sur un sens giratoire. Ici, ça se voit, il fait bon vivre : parfois le soir, parfois en journĂ©e. Les gens que j’ai rencontrĂ©s Ă©taient communicatifs, la joie de vivre et le sourire qui Ă©maillaient les visages me semblaient communs Ă  ceux des gens de Barranco, un des quartiers de Lima, capitale du PĂ©rou. Ă€ Thamel, Katmandou, au NĂ©pal. TsaralalĂ na, Antananarivo, Madagascar. PĂ©tionville, banlieue de Port-au-Prince, HaĂŻti, avec son quartier « Jalousie » suspendu en hauteur sur une architecture ressemblante aux favelas du BrĂ©sil. Patpong, Bangkok, ThaĂŻlande ou Sisowath, Phnom Penh, Cambodge. Etc.

Comme je le disais, il fait bon vivre dans ce milieu, c’est la raison pour laquelle j’ai acceptĂ© d’ĂŞtre logĂ© lĂ -bas. J’y suis allĂ© pour Ă©crire un livre, je n’avais mĂŞme pas encore Ă©crit une phrase, que j’Ă©tais dĂ©jĂ  enthousiasmĂ© Ă  l’idĂ©e de finir mon travail d’Ă©criture pour aller vers les gens, prendre mon temps pour les Ă©couter et pourquoi pas, faire un peu de tourisme.

Pendant que je bataillais avec moi-mĂŞme, Ă  la recherche des mots qui rĂ©sonneraient juste dans mon oreille, des phrases prĂ©cises et comprĂ©hensibles Ă  la première lecture, etc., un couple de voisins, un homme et sa femme, Ă©tait venu me souhaiter la bienvenue. C’Ă©tait sympa, ils Ă©taient en vacances, je les enviais. Ils parlaient si mal le français que je croyais que l’homme Ă©tait nigĂ©rian et la femme hindoue, albinos ou dĂ©capĂ©e. Pour dire vrai, je pensais que la dame Ă©tait du pays, mais qu’elle avait forcĂ© sur les produits Ă©claircissants qui se vendent comme des petits pains dans les nombreux petits marchĂ©s de la ville. Eh oui, je le pensais rĂ©ellement. Mais il y avait quelque chose de sĂ»r chez ces gens, quand on prenait le temps de bien les regarder, c’Ă©tait qu’ils Ă©taient mixtes. C’Ă©tait un couple mixte. Ça se voyait qu’il y avait un mĂ©lange, de quoi ou de qui ? Je ne le savais pas, mais c’Ă©tait clair !

Vu que je commençais Ă  lui parler Ă  un dialecte camerounais-nigĂ©rian, appelĂ© pidgin, il m’annonçait tout d’un coup qu’il est togolais. Oui, un Togolais pas nĂ© au Togo. Un Togolais amĂ©ricain. Un amĂ©ricain de parents togolais. Et elle, une AmĂ©ricaine tout simplement. De parents mulâtres. J’ai failli m’esclaffer, je me suis retenu, ils auraient cru que je me moquais d’eux, pourtant je ne suis pas de ce genre, j’avais juste eu l’image d’un livre que j’ai adorĂ© : « DĂ©livrances », de l’auteure amĂ©ricaine, Prix Nobel de littĂ©rature, Tony Morrison. Dans ce livre, une femme mulâtre accouche d’un enfant noir. Elle dit de son nouveau-nĂ© : « Elle m’a fait peur, tellement elle Ă©tait noire. Noire comme la nuit, noire comme le Soudan. Moi, je suis claire de peau, avec de beaux cheveux, ce qu’on appelle mulâtre au teint blond, et le père de Lula Anna aussi ».

Mes chers voisins avaient pris l’habitude de venir me rendre visite. Ils Ă©taient en vacances, mais pas moi, j’essayais sans y arriver de me faire comprendre. Leur prĂ©sence incessante m’Ă©nervait, mais par politesse, je me suis rĂ©solu Ă  ne plus protester. Je les laissai me raconter leur vie. Ça se voyait qu’ils prenaient du plaisir Ă  le faire. Ils savaient que j’Ă©crivais des livres. Sans me le dire ouvertement, je comprenais qu’ils voulaient figurer dans l’un de mes uvres. Ils m’invitaient Ă  sortir, Ă  boire des verres et Ă  dĂ©couvrir les lieux qui nous entouraient. Ă€ ma grande surprise, j’ai dĂ©couvert que, dans ce quartier, il y avait des très riches et des très pauvres. Je trouvais ça assez paradoxal, mais c’est comme ça.

Les pauvres, les plus en vue, sont ceux qui animent le quartier par les petits commerces qu’ils tiennent pour subsister. Les autres, plus ou moins dĂ©munis, se dĂ©mènent comme ils peuvent. Il y en a qui sont des gens Ă  tout faire, des employĂ©s de maison, gardiens, mĂ©caniciens, etc. Pour un salaire prĂ©caire qui les maintient quand mĂŞme en vie. D’autres sont lĂ  Ă  ne rien faire, Ă  rĂŞver par exemple de football, dirent vouloir rentrer dans les villages, que LomĂ© ce n’est pas facile, etc. Mais le soir venu, au bar du coin, les visages changent. Tout le monde, ou presque, devient gai.


Les riches, quant Ă  eux, ne se mĂŞlent pas Ă  ces « petites gens ». Ils ne le disent pas ainsi, mais ça se voit. C’est comme ça et pas autrement. Ils restent dans leurs belles maisons et sortent parfois dans leurs vĂ©hicules de luxe. Ils rient entre eux, se bagarrent entre eux, vivent entre eux. Ils se marient ou divorcent, entre eux. C’est dans les supermarchĂ©s qu’ils font leurs emplettes, et quand il leur arrive d’avoir une conversation avec les pauvres, celle-ci se dĂ©roule dans une certaine condescendance. Il est clair, Ă  ce moment-lĂ , que le pauvre est appelĂ© Ă  rester Ă  sa place. Ă€ sa situation de pauvre, d’impuissant, de rien du tout. Quelqu’un qui reçoit la salutation du riche comme un don, quelque chose de très prĂ©cieux. Oui, oui, oui. Ă€ Agoè LycĂ©e, les gens connaissent et respectent les statues sociaux, sauf quand il s’agit de marchander un service auprès de dames galantes, ce sont les quelques seules fois oĂą se monde se croise parfois pour quelques instants.

J’avais arrĂŞtĂ© de chercher Ă  Ă©crire, je subissais le programme de mes chers voisins. Ils ne me parlaient plus de leur vie de tous les jours. Ils avaient pris un virage Ă  290°, ils me parlaient dorĂ©navant de leur relation avec Dieu, du fait qu’ils Ă©taient de l’Église Ă©vangĂ©liste, etc. ça m’intriguait, j’avoue que ça me donnait de la matière Ă  dĂ©velopper le sujet dans l’un de mes livres.

Un dimanche matin, comme sur un coup de tĂŞte, ils me demandaient de les accompagner dans une Ă©glise. Oui, vous l’avez sĂ»rement compris, ça leur plaisait de changer de temps en temps de lieu de prières. Comme je n’arrivais plus Ă  Ă©crire, mĂŞme pas une phrase, alors je me suis dit que ça allait me distraire un peu. Ensemble, dans la voiture, on se mit Ă  la recherche d’une Ă©glise. Ă€ ma grande surprise, dans cette Ă©glise, riches et pauvres Ă©taient assis cĂ´te Ă  cĂ´te, sur un mĂŞme banc. Il y avait mĂŞme un ministre, aucun protocole, tout le monde chantait, dansait et priait. Hallucinant !!! Le riche, celui-lĂ  mĂŞme qui ne dĂ®ne pas avec son domestique, encore moins sur une mĂŞme table, est pourtant lĂ , en train de prier avec lui. Tout Ă  coup, c’Ă©tait comme s’il n’y avait plus de rang social, le pauvre et le riche se croisaient. Se parlaient-ils pour autant ?


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