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Le rapport d’ICG sur le radicalisme religieux au Cameroun: un signal d’alarme à point nommé

Par Bertrand Magloire Ndongmo, Socio-politiste

Notre analyse du rapport de l’ICG sur le radicalisme religieux au Cameroun fait suite à la recrudescence des attaques terroristes de la secte islamiste Boko Haram (nouvellement dénommée Etat islamiste en Afrique de l’Ouest) dans le Septentrion Camerounais. La pertinence de ce rapport en ce moment crucial vient fondamentalement de ce qu’il met un accent majeur sur la nécessité de combattre le radicalisme religieux (soubassement du terrorisme) dès la base. La recrudescence des attaques terroristes dans le Septentrion Camerounais vient en effet attester de l’assise sociale dissimulée de cette secte dans cette région du pays, qui lui donne la possibilité de pourvoir persévérer et de recruter auprès des populations du Grand Nord.

Cette relecture analytique fait également suite aux critiques de Kodjo Tchioffo (publié ici à Camer.be et à le monde du 18 Septembre 2015) qui tendent à remettre en cause toute la pertinence d’un rapport donc l’ancrage empirique, l’approche pluridisciplinaire et la capacité de projection fondant ses recommandations sont indéniables.

e Prime abord, Kodjo Tchioffo ne saurait reprocher au rapport d’user d’une méthode englobante, car l’usage d’une méthode englobante (qui ne signifie pas monolithisme méthodologique) n’exclut pas la flexibilité méthodologique de l’analyste qui pourrait déployer les différentes variantes de l’unique méthode pour rendre compte d’une réalité sociale complexe et commune aux différents groupes religieux soumis ici à l’analyse scientifique.

De plus, la condamnation par Kodjo Tchioffo de la problématique développée par le rapport est non justifiée. En effet, l’orientation d’une problématique d’analyse n’est pas dogmatique, mais relève du choix délibéré de l’analyste qui au milieu de plusieurs possibilités de problématisation opte pour celle qui lui parait la plus pertinente, en fonction de l’objet d’analyse élaboré. Et à juste titre, après avoir déblayé plusieurs pistes d’analyse, le rapport de l’ICG opte pour le grand risque de choc des radicalismes, qui s’ajoute au climat sécuritaire préoccupant du Cameroun : ce qui d’un point de vue sociostratégique n’est pas dénué de pertinence.

A la lecture du détracteur de l’ICG, l’on se pose pertinemment cette question : comment l’existence de clivages intra religieux rime-t-elle en contradiction avec la nécessité de mettre en place des plateformes de discussions interreligieuses, qui permettent aux différentes dénominations religieuses de dépasser leurs clivages internes ou externes afin de travailler plus harmonieusement pour la paix au Cameroun ? En effet, tout mouvement religieux persévérant dans le fanatisme, comme le mouvement néo pentecôtiste camerounais, a tendance à se replier sur soi-même dans une logique d’auto justification d’une authenticité exclusive et à rejeter toute proposition de participation cuménique ou interreligieuse. La capacité actuelle du gouvernement à offrir aux différentes dénominations religieuses une opportunité de légitimation sociale à travers leurs participations aux cérémonies publiques organisées par les pouvoirs publics est une heureuse occasion dont dispose ces pouvoirs publics de faire communiquer ces différentes dénominations religieuses entre elles. C’est dans cette piste que s’inscrit l’ICG.

Les techniques de prosélytisme des églises revivalistes sont pertinemment analysées dans ce rapport, et traduisent en des termes les plus accessibles au grand public les stratégies de ces leaders religieux usant de tout moyens d’atteinte du grand public (affiches publicitaire le long des grands axes routiers et grands carrefours, presse et radios privés ou publics, télé- évangélisme, pratique du porte à porte, etc.) en exerçant sur le public ce que des auteurs camerounais qualifie de séduction évangélique, comme mécanisme d’influence et de prosélytisme.

Les rapports des églises de réveil au pouvoir en place sont des rapports d’allégeance à celui qui est reconnu comme autorité voulue par Dieu, nous le concédons à la suite de Kodjo Tchioffo. Pourtant, il n’est pas exclu qu’en situation de basculement du Régime en défaveur de ces églises, elles tournent leur radicalisme et leur violence pour le moment symbolique contre la société et constitue une sérieuse entrave à la paix dans le pays. A titre d’illustration, en octobre 2013, les préfets du Nfoundi et du Littoral, respectivement chefs des Régions des capitales politique et économique du pays avaient procédé à la fermeture de plusieurs églises illégales dans les deux capitales.

C’est face à la menace de leurs pasteurs de soulever leurs fidèles contre le Régime en place que le Chef de l’Etat avait instruit de les rouvrir, et depuis lors, l’allégeance des églises à l’égard du pourvoir reste une attitude de reconnaissance. Pendant ce temps, toutes ces églises persévèrent dans l’illégalité, en attendant qu’on tente un autre jour de les ramener à l’ordre pour subir à nouveau leur chantage de destruction de la paix publique. Ceci nous amène à dire que ces églises, quoiqu’elles ne soient pas une menace réelle pour l’instant constitue une forte menace potentielle. Leur forte assise sociale et leur caractère centralisateur atour du charisme de leurs leaders font qu’en fonction des manipulations de ces derniers, ces églises sombreraient facilement dans la violence si le positionnement sociopolitique des pasteurs venait à le favoriser. De surcroit, de la violence symbolique à celle physique, il n’y a qu’un pas à franchir: celui du bouleversement du contexte sociopolitique local ou national, comme on l’a vu en République Centrafricaine avec les anti-balaka.

De plus, un grand nombre d’églises de réveil telles que la Winner Chapel International ou Life Ministry International obéissent comme le wahhabisme au schéma du financement et de la dépendance à l’international. Le radicalisme religieux des églises revivalistes comme celui des musulmans wahhabites au Cameroun, constitue un fort potentiel de violence physique, qu’il ne faudrait pas sous-estimer. Le soutien de ces églises au pouvoir en place pour bénéficier de sa tolérance et des financements de ses barons, pour certaines d’entre elles, ne constituent pas une garanti infaillible et éternelle.

L’analyse de la situation sécuritaire à l’heure des attaques terroristes au Cameroun est un immense chantier qui pourrait être l’objet de plusieurs colloques pour démystifier les jeux et les enjeux de ce champ, dans ses aspects les plus diversifiés. Et chaque analyste qui arrive dans ce champ ne pourrait s’y prononcer qu’en fonction de ses sensibilités culturelles et scientifiques. Proposer une piste d’analyse est un acte de souveraineté, à condition que celle-ci s’avère pertinente aux yeux de plusieurs. Pourtant, contrairement aux prétentions quelque peu exacerbées de Kodjo Tchioffo, la proposition d’une piste d’analyse que l’on juge subjectivement plus pertinente n’autorise pas à discréditer et à disqualifier les autres pistes d’analyse.

Tout radicalisme extrémiste est une menace pour l’harmonie du vivre ensemble. Et c’est en fonction des contestes, des jeux et des enjeux des situations que même les radicalismes les plus subtiles se transforment en de puissantes armes de destruction de la paix.

Au-delà de la proposition de consolidation des forces vives de la nation autour des forces de maintien de l’ordre (que ce soir l’armée conventionnelle ou les forces spéciales comme le BIR), le rapport propose de travailler pour une paix plus durable, à travers des espaces de dialogue harmonieux entre les différentes confessions religieuses. Ce qui n’est pas dénué de pertinence, car la situation de crise actuelle est une situation ponctuelle (nous le souhaitons) tandis que la coexistence de ces confessions est plus permanente et conditionne l’entrée ou non en conflit.

Le soutien des forces religieuses revivalistes au statu quo camerounais ne saurait être saisi comme une condition incommensurable de la paix sociale, dans la mesure où ce statu quo est lié à un régime politique qui non seulement manque de légitimité sociale mais qui plus est, constitue lui-même une menace potentielle pour la paix. Ce qui disqualifie la thèse de Kodjo Tchioffo qui voit dans ce soutien fort intéressé une condition infaillible de la paix au Cameroun.

Le pentecôtisme et l’islam fondamentaliste évoluent dans des mondes à part en termes de modèle économique, de schéma de radicalisation et de basculement dans la violence, cela ne fait pas de doute. Ce que le rapport de l’ICG ne manque pas d’ailleurs de reconnaître, car ne pas voir ces différences de trajectoire sociohistorique et cet écart culturel c’est faire preuve d’aveuglement intellectuel. Cependant, au-delà de ces écarts, l’islam fondamentaliste et le pentecôtisme camerounais ont des caractéristiques communes et une finalité commune, centre d’intérêt de ce rapport: le radicalisme religieux et par ricochet le prosélytisme aveuglant, quoi qu’à des degrés variés et usant des méthodes différentes.

Aller au-delà des propositions à court terme pour faire des propositions de construction d’une paix durable, c’est faire preuve de visionnaire, c’est dépasser la pléthore de recommandations qui fusent de partout, pour poser des touches d’originalité et inviter le gouvernement camerounais et les leaders sociaux à faire un travail de fond et en profondeur sur les dispositions psychosociales, véritables sources des conflits au sein d’une nation.

En somme, il faudrait admettre en toute honnêteté que ce rapport de l’ICG, comme toute analyse, n’est pas exhaustive (et ne saurait d’ailleurs prétendre à l’exhaustivité) ; mais il rend compte avec grande pertinence des réalités sous-jacentes au radicalisme sournois au Cameroun qui pourrait se greffer à long terme au climat sécuritaire camerounais. Le rapport débouche sur des recommandations fortes et appropriées qui mériteraient une grande attention du gouvernement camerounais et des partenaires du Cameroun.


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