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« Le triple problème agricole, industriel, foncier et communautaire de la Vallée du Ntem [Par Serge Alain Godong]

Le journaliste et analyste décrypte les enjeux de la bataille en cours entre NEO INDUSTRY et les autochtones de la Vallée du Ntem (région du Sud du Cameroun), sur un projet d’expropriation pour cause d’utilité publique aux fins d’une exploitation industrielle.

LA QUESTION INDUSTRIELLE

Historiquement, l’usine de Sic Cacaos est la seule qui, au Cameroun, fait la première transformation des fèves de cacao (poudre, beurre et autres constituants), pour les grandes enseignes internationales du chocolat à l’essentiel situées en Europe. Cette usine, qui approche les 50 Mds F CFA de CA en 2019 (90% de la production exportée et le reste acheté localement par CHOCOCAM), est un élément décisif du bassin industriel national et de sa projection dans l’industrie chocolatière des segments supérieurs. A cette entité traditionnelle de la ville de Douala, se sont ajoutés deux projets concurrents, depuis cinq ans. L’usine ATLANTIC COCOA CORPORATION (ACC) de Kribi et l’usine NEO INDUSTRY (NI) de Kekem. Chacune de ces usines préempte un bassin de production spécifique. ACC qui veut capter les zones du Centre et du Sud ; et Kekem qui veut embrasser, prioritairement le Sud-ouest. L’ambition de toutes les deux ? Cherche à répondre au plan stratégique du gouvernement en faveur de l’industrialisation (confère Plan directeur de l’industrialisation/MINMIDT). Leur modèle économique et opérationnel est le même que SIC CACAOS : faire localement le premier raffinage des fèves, et exporter avec le peu de valeur ajoutée constituée vers les marchés captifs d’Europe mais aussi, de plus en plus, d’Asie. L’usine ACC de Kribi (financements majoritairement ivoiriens) est profilée pour 60 Mds F CFA d’investissements et une capacité projetée de 60 000 tonnes raffinées par an. Celle de Kekem, de taille à peu près équivalente, qui a coûté 52 Mds F CFA (dont une subvention MINEPAT de 01Md F CFA) pour 40 000 tonnes de fèves brutes traitées tous les ans. Avec ces trois usines, le Cameroun ferait déjà un pas intéressant vers l’industrialisation de cette filière, bien que très loin de ce que Ivoiriens, Ghanéens et Nigérians ont déjà installé comme unités de production, du même modèle, dans ces pays respectifs.

LA PRODUCTION AGRICOLE

Problème cependant de toutes ces unités industrielles camerounaises : la grande faiblesse des volumes de fèves produites localement. En effet, le Cameroun, c’est environ 260 000 tonnes de cacao à ce jour (échec de la politique du gouvernement qui prévoyait dans sa stratégie globale de relance et de dynamisation de la filière, d’en être à 600 000 tonnes aujourd’hui – confère CICC ET ONCC – en comparaison, la CI fait 2M de tonnes, le Ghana 600 000 et le Nigeria 800 000 tonnes). De plus, la production est très éparse, du fait d’une occupation spatiale des terres très atomisée, désorganisée. Pour ACC comme pour NI, acquérir des fèves dans ces conditions est donc particulièrement difficile, entre autres à cause de la faiblesse, voire  de l’inexistence des circuits formels et de traditions de collecte institutionnalisés. L’une comme l’autre font donc face au même problème : acquérir de la matière première (fèves de cacao brutes, directement des planteurs), sur un marché qu’elles ont manifestement surestimé/mésestimé. A ce jour par exemple, ACC n’a de garantie que sur à peu près 10 000 tonnes annuelles, ce qui est l’une des raisons du retard au démarrage de l’usine (déficit de 50 000 tonnes!) . Deux solutions dès lors, pour sortir de l’impasse : soit stimuler la production directe des agriculteurs originels (stratégie qui, en plus de divers risques d’échec) présente pour improbabilité que les agriculteurs déjà chahutés par les prix instables (moins de 1000 F CFA le kg actuellement), n’y voient aucun intérêt donc, ne cultivent rien (ce qui est l’une des raisons de l’échec de CICC et ONCC). Deuxième solution : s’engager soi-même dans la production, dès la base. ACC et NI sont exactement sur la même ligne et veulent, tous les deux, faire la même chose, et ont TOUS LES DEUX, demandé des terres pour. NI est le premier à avoir eu quelque chose ; reste ACC. La question étant clairement de leur survie : sans matière première suffisante, syndrome usine manioc Sangmelima ou usine tomates Foumbot ou, plus loin, CELLUCAM Edea. Or, le propre du capital est de se déprécier lorsqu’il est mal ou insuffisamment valorisé.

LA QUESTION DES TERRES

Se refusant depuis 1970 à engager une réforme d’ampleur du droit foncier qui le rend compatible avec les évolutions considérables de la société camerounaise depuis lors et l’adapter aux contraintes du développement du capitalisme agricole, un grave déficit de transparence s’est installé sur les modalités d’accès aux grandes exploitations. Du coup, les maux habituels ont pris le dessus : clientélisme, corruption, vols des biens publics et communautaires. Or, l’un des fondements philosophiques du capitalisme est la liberté d’accès à la propriété et sa nécessaire protection par l’Etat. Du moment où la légalité et l’égalité d’accès à ce bien de production sont établies, nul ne peut donc se voir empêché d’exploiter des terres légalement obtenues. Mais dans le même temps, comment rendre compatibles les règles du capitalisme avec la nécessaire protection du droit de préemption des communautés (qui est ici revendiquée, mais avec de très mauvais arguments, par les ressortissants enragés de la Vallée du Ntem) ? Telle est la question philosophique, morale, anthropologique, économique et bien sûr politique de ce débat. Lequel débat est amplifié par la situation particulière de la densité d’occupation spatiale de la Vallée du Ntem. En effet, le Sud est la région la plus dépeuplée du Cameroun (6 hbts/km2), où les terres sont donc nominalement le plus accessibles, plus encore à la culture du cacao (qui ne pousse que dans les zones forestières humides). Et la Vallée du Ntem présente une densité encore plus faible, moins de 4 hbts/km2). En clair, s’il y a un endroit au Cameroun où l’on peut/doit faire de la culture du cacao, actuellement, c’est bien au Sud et, plus encore, dans la Vallée du Ntem ! Car  c’est bien la zone par excellence où sa productivité relative serait meilleure, et son coût (notamment humain) de mise en œuvre, maîtrisé. En clair, la Vallée du Ntem est tout  simplement un endroit béni pour NI ! Telle est donc la complexité de questions qu’il faut affronter, aujourd’hui et demain, pour la mise en œuvre  des politiques publiques, dont on peut s’attendre à ce qu’elles se retrouvent de façon croissante mises au défi de ce genre de situations :

– La terre est-elle un bien de production comme un autre ?

– A qui appartient la terre, aux individus, aux communautés ou à l’Etat ?

– la terre doit-elle prioritairement revenir à celui qui la met en valeur (philosophie mise en œuvre en CI par Houphouet Boigny)

– entre le droit d’usage communautaire et le droit d’exploitation d’économie productiviste, que privilégier ?

– de l’agriculture paysanne ou de l’agriculture industrielle productiviste : laquelle choisir pour la modernité économique du Cameroun (et de l’Afrique) ?

– comment faire de la terre un avantage comparatif dans la réflexion d’ensemble concernant le tissu productif national, sa capacité à exporter et son désir d’industrialisation ?

– comment articuler la cohérence, la complémentarité et la mobilité des facteurs de production autour et en fonction de la terre, et de ses produits ?

LA COHÉRENCE INSTITUTIONNELLE

Déjà, revoir le droit foncier et l’articuler à une philosophie claire, même déficitaire mais claire, pour permettre aux individus et surtout aux acteurs économiques de savoir à quoi s’en tenir. Ensuite, que d’absurdités ! Le même Etat se rend dogmatique sur la politique industrielle, le même Etat dit encourager les acteurs à s’investir dans les hauts segments de la division internationale de la valeur, le même déploie toutes sortes de facilités et d’exonérations pour les nouvelles implantations (rôle de la DGI et de API), le même accorde 01 Md F. CFA de subventions à NI de Kekem (MINEPAT), le même accorde les 26 000 ha de terres de la Vallée du Ntem et le même ne sort pas du bois pour expliquer aux populations de quoi il en retourne, laissant le pauvre industriel de NI se dépêtrer seul dans les miasmes tribaux, sans discours officiel pour protéger ces engagements que lui-même, Monsieur L’Etat, à pris par divers actes légaux, plus en amont ? Quel est le rôle de l’Etat si ce n’est d’abord, celui d’exercice de la fonction de parole, pour formuler, expliquer, articuler, ventiler, argumenter, défendre, se justifier, convaincre ? Comment expliquer que, ici, ni le MINEPAT, ni le MINFI, ni le MINDCAF, ni le MINADER, ni le MINMIDT, les structures les plus directement engagées dans cette affaire, ne prennent la parole pour proposer aux populations un cadre de compréhension global de ce problème et, au mieux, le faire accepter ? Comment ne pas expliquer aux populations de la Vallée du Ntem que ce projet participe fondamentalement du développement de leur région par son insertion dynamique dans le système productif national et sa répartition des revenus ? Qui pour dire que cette usine ne serait pas forcément justifiée dans la Vallée du Ntem, comme cela est sottement affirmé ? Comment le même Etat peut ruiner par un bout des efforts colossaux qu’il a déployés plus en amont ? Quelle crédibilité avoir (et plus encore, les attirer) devant des investisseurs si on n’est pas capable, même à minima, de les accompagner jusqu’au bout des engagements moraux, institutionnels et financiers que l’on prend ?

LE CADRE MACROÉCONOMIQUE

Le Cameroun fait actuellement près de 6M de tonnes de produits exportés, par an. Dont, en volume, 80% d’agriculture. Le cacao est le deuxième source de devises, après le pétrole. CICC et ONCC remuent ciel et terre depuis dix ans, dans l’indifférence générale, pour faire augmenter les volumes sur le cacao. Si le Cameroun veut rentabiliser ses investissements récents dans les ports (Kribi seul coûte, avec la deuxième iajse en cours, environ 720 Mds F CFA ; et Douala est entrain de mettre dans les 400 Mds sur les prochaines années, au titre de sa modernisation), il se doit d’augmenter en volume et en valeur ses exportations. Question vitale de rééquilibrer sa balance commerciale, actuellement déficitaire de 1500 Mds F CFA en 2019 (et un service de la dette devant bientôt dépasser les 1500 Mds F CFA par an, puisque le stock global de la dette publique externe est de 8700 Mds F CFA, selon la CAA). Il n’y a donc pas, dans ce cadre là, de politique économique qui ne passe par la mise valeur significative de son principal outil de production : la terre, dont à peine 20% des 19M d’hectares de surfaces arables sont actuellement cultivées, et une population active fortement oisive (80% de sous-emploi). Face au marasme, le gouvernement se doit donc de prendre des risques, de faire montre D’INNOVATION POLITIQUE. Pour articuler ces différentes problématiques, dans le sens de politiques publiques dépassant largement le cadre de la satisfaction d’intérêts clientélistes. Cela suppose que, désormais, la programmation de la dépense publique accorde plus de robustesse à l’agriculture, à laquelle seulement 95Mds F CFA sont accordés au budget 2020, auxquels il faut ajouter les quelques 30 Mds F CFA du MINEPIA.

Le chantier est grand, et la pente forte, disait jadis Ruben Um Nyobe. Qui, s’il avait pris le pouvoir, aurait mobilisé avec sagacité de ce cadre d’analyse, et traduit l’ensemble de la politique économique suggérée, avec une élégance de métronome, par-devant laquelle Ossende Afana, ministre de l’économie aurait aurait éclos comme le génie précoce qu’il a été.


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