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Les aventures de Faka Bilumba, par François Zoomevele

«. Moi, Mongo Beti qui te parle, je peux te garantir, Enoh Meyomesse, pas que tu seras ressuscité comme le Christ, puisque tu vis toujours dans ta prison.»

Ils s’étaient assis autour d’un feu de bois, ces amis d’antan, que le hasard avait réunis. Ils se délectaient de leurs souvenirs qui n’étaient d’ailleurs pas toujours gais. Mais c’étaient leurs souvenirs, des choses de leur vie ordinaire; certaines étaient devenues des faits historiques, d’autres des événements dont personne, à part eux, ne pouvait soupçonner l’existence. Certains refaisaient le monde, d’autres écoutaient, et moi Faka, pour ne pas changer, j’étais là, afin de vous mettre au parfum. «Quant au fin fond de notre forêt équatoriale, nous poussions à tue-tête ces chansons qui pour nous n’avaient ni queue ni tête, nous étions certains que nous devenions de vrais petits écoliers modèles. Nous chantions le printemps:


Printemps, nous saluons ta venue
Ton sourire et ton abondance
Bientôt nous allons en vacances
Pour célébrer ta bienvenue,
La joie pour l’indépendance.

Je me représentais le printemps comme la petite saison sèche, je crois qu’un de nos maîtres d’école avait dû nous le dire. Le plus difficile était de nous représenter l’hiver et sa neige et son verglas; notre grande saison des pluies, qui était censée être son équivalent chez nous, n’avait rien de semblable. Alors, aujourd’hui, quand on nous parle du printemps de Prague, de printemps arabes, je me dis que les dirigeants d’Afrique bus-saharienne peuvent dormir sur leurs lauriers, car, n’ayant pas de printemps chez eux ils ne risquent pas ce genre d’émeutes.»

«Arrête de dire des âneries, Amadou Ahidjo ! Pour commencer, tu n’es pas de la forêt équatoriale, tu es du Sahel. Ce n’est pas parce que tu as été scolarisé dans le Sud forestier que tu te peux te prendre pour un Sudiste. Et puis, quand tu tenais ton pays d’une main de fer, tu as fait payer ceux du Sud parce qu’ils étaient plus scolarisés que les tiens du Nord. En fait, tu es le père du tribalisme institutionnalisé. Si les colons t’ont porté au pouvoir, c’est justement parce que tu venais d’une région sous-scolarisée dans laquelle il ne risquait d’y avoir aucun lobby s’élevant contre eux. Mais toi, complexé d’avoir tous tes collaborateurs sudistes sur-diplômés, tu as établi pour te venger un favoritisme flagrant, avec les fameuses listes A et listes B de la Fonction Publique. Tu inscrivais ainsi en lettres honteuses l’institution tri-baliste dans ton pays. Elle y règne jusqu’à ce jour. Mais moi, tout syndicaliste que j’étais, je n’ai jamais compris le vrai sens de cette chanson que je hurlais le 1er mai avec mes camarades ; nous disions et chantions : « Garde l’usine et garde l’atelier ! Garde la mine du port et du chantier ! » Puis, nous enchaînions dans un charabia qui me fait rire jusqu’à aujourd’hui : « Et toi, figée la terre qui fait pousser du pain, venez z’avec nous, venez z’avec nous…». En fait c’était ceci :


Gars de l’usine
Et gars de l’atelier,
Gars de la mine,
Du port et du chantier.
Potache solitaire
Plongé dans ses bouquins,
Et toi, fils de la terre,
Qui fait pousser du pain…

En fait, nous faisions exactement comme ces élèves d’une école de brousse au temps colonial. Ils avaient, pendant la visite du commandant blanc et de sa délégation, entonné une chanson que les Blancs prenaient pour la langue indigène et les Indigènes pour le français. Ferdinand Oyono, qui raconte cette histoire, conclut en disant que tout le monde avait applaudi. » Mon cher Charles Assalé, moi j’ai été le plus traumatisé, car j’ai vécu un drame dans mon enfance. Il nous avait été enseigné, dans notre chorale protestante qui faisait la fierté de notre établissement huppé, ce beau chant :


Jérusalem, cité des cieux,
Quand pourrai-je franchir ton seuil ?
Et recevoir dans ton saint lieu
De mon Sauveur un doux accueil ?
Plus haut plus loin que l’azur infini,
Mes yeux verront mon Rédempteur béni,
Dans son palais d’or pur étincelant,
Où tout dit gloire au grand Roi triomphant.

Cet hymne me faisait rêver, et, les Ecritures nous enseignant qu’au dernier jour on allait s’élever au son de la trompette de l’archange, je ne pouvais que rêver de cette nouvelle Jérusalem que nous chantions. C’était si beau, c’était si doux. Alors, les amis, mon drame arriva, quand, un jour, on annonça à la radio que Jérusalem avait été bombardée pendant la guerre des Six jours ! J’étais aux abois, et je ne comprenais pas que les adultes ne paniquent pas ! Jérusalem bombardée, c’était inconcevable, puisque Jérusalem était au ciel ! Je m’habituais ainsi, peu à peu, à quelques désillusions ; quand on m’appris aussi, plus tard, qu’en fait l’anniversaire de Jésus n’était pas tout à fait le 25 décembre, et que la majorité des gens de son peuple ne croyait pas en lui, n’étaient donc pas chrétiens ! C’est pourquoi, je te le dis, mon cher Enoh Meyomesse, ce n’est pas pour te consoler en cette période où même les non-croyants fêtent la mort et la résurrection du Christ, moi, Mongo Beti qui te parle, je peux te garantir, Enoh Meyomesse, pas que tu seras ressuscité comme le Christ, puisque tu vis toujours dans ta prison, mais que bientôt sonnera le triomphe de tes vérités. Ton peuple sera libre. »

C’était le petit matin. Le feu s’éteignait et les dernières braises brillaient encore. Ces âmes étaient parties, mais pas tout à fait, car ça se passe en Afrique où, comme on dit là-bas, les morts ne sont pas morts….

François Zo’omevele Effa
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