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Les ennemis de l’intelligence économique en Afrique (1)

«Les trois ennemis de l’intelligence économique sont la corruption, la contrefaçon et la fuite des capitaux»

En Afrique, la recherche, le traitement et la sécurisation d’informations à des fins de compétitivité économique ne marchent pas à l’occidentale. Dans un contexte où l’Etat est souvent le principal acteur d’une économie informelle à plus de 50%, les trois ennemis de l’intelligence économique sont la corruption, la contrefaçon et la fuite des capitaux.

La corruption
«Si Judas vivait, il serait ministre d’État» en Afrique pourrait-on dire avec Barbey d’Aurevilly. Les conclusions du rapport de Transparency présenté le 22 novembre 2011 à la presse africaine sont assez éloquentes sur le sujet. Parmi les 6000 entretiens individuels conduits dans six Etats : Afrique du Sud, Malawi, Mozambique, RDC, Zambie et Zimbabwe, 62% des personnes interrogées considèrent que la corruption s’est aggravée au cours des trois dernières années. 56% d’interviewés ont dû payer des bakchichs dans les 12 derniers mois, dont 68% de Mozambicains et 42% de Zambiens. Les analystes de Transparency notent que dans l’ensemble des pays étudiés, le corps judiciaire, les partis politiques, les parlements et le système éducatif ont assez mauvaise réputation. Ici, la corruption est aux entreprises ce que le monde de la finance est à François Hollande : un adversaire sans visage.

Comment ça marche? – Dans une précédente publication nous avons identifié cinq techniques de corruption parmi celles qui ont le plus d’impact sur le climat des affaires et la compétitivité des entreprises en Afrique: les «pourboires», les «cadeaux», les «pourcentages», les «aides» et le «consulting off shore». Celle contre laquelle l’intelligence économique va en guerre avec le plus d’efficacité est la technique du «consulting». Très utilisée au cours des 10 dernières années, cette technique de corruption agit sur l’entourage d’une Personnalité Politiquement Exposée. Pour brouiller les pistes, le proche collaborateur d’un décideur est recruté comme consultant par un cabinet basé dans un paradis fiscal. Ici, les cinq destinations préférées des Africains sont : le Luxembourg, Chypre, Malte, Hong Kong et Singapour. En échange d’informations confidentielles, le «consultant» est rémunéré dans une banque située, elle aussi, dans un paradis fiscal. Au cours d’un voyage à l’étranger, le collaborateur du décideur peut alors entrer en possession des fonds.

Quel impact sur la compétitivité?– En Afrique, la formule de Robert Klitgaard (Corruption = Monopole + Pouvoir – Transparence) fonctionne comme un théorème. Entre la grande corruption (de haut niveau où les décideurs politiques chargés d’appliquer les lois utilisent leur position officielle pour promouvoir leurs intérêts personnels) et la petite corruption (à forte connotation bureaucratique dans l’administration publique), l’impact est extrêmement difficile à chiffrer. Lorsqu’on additionne la falsification de données, les versements de pots de vin à des responsables officiels pour les encourager à agir de manière rapide et favorable, l’argent obtenu par la contrainte, la distraction des fonds publics par des fonctionnaires et le poids du favoritisme, la somme est faramineuse. Ce d’autant plus qu’elle emprunte plus ou moins les mêmes canaux que la fuite des capitaux que nous évoquerons plus loin.

La réponse de l’intelligence économique– La lutte contre la corruption est un combat mondial qui mobilise la plupart des appareils étatiques. En Afrique, la contribution de l’intelligence économique est surtout décisive pour les grandes entreprises qui craignent de perdre des contrats et de se mettre à dos des autorités corrompues en refusant d’en être les corrupteurs. Ce travail exceptionnel s’appuie sur les informations confidentielles fournies par des «honorables correspondants» occupant des postes clés au sein des administrations. A l’instar de Knowdys, des agences ayant un code d’éthique ne mobilisent aucun moyen illégal pour remplir pareille mission. Un consultant en intelligence économique agissant au profit d’une entreprise privée évitera donc les intrusions dans la vie privée, les écoutes indiscrètes ou le piratage informatique pour collecter le renseignement utile au client. Dans des pays comme le Cameroun, le Ghana, le Kenya et le Nigeria où d’importants procès pour corruption sont en cours d’instruction, les avocats d’entreprises lésées et le ministère public ont besoin de conseils en intelligence économique pour cartographier les différents acteurs de l’échiquier concerné en se basant sur des preuves recevables devant la justice.

La fuite des capitaux
«Point d’argent, point de Suisse», écrivait Jean Racine. Avec la fuite de capitaux vers les paradis fiscaux, l’Afrique perd 10 fois plus d’argent qu’elle n’en reçoit chaque année par le biais de l’aide internationale. Le rapport Illicit Financial Flows from Developing Countries: 2000-2008 publié en janvier 2011 par Global Financial Integrity (GFI) a révélé que la fuite des capitaux africains se chiffrait à 854 milliards de dollars entre 1970 sur la période étudiée

Guy Gweth, Expert en intelligence économique,
Journalducameroun.com)/n

Comment ça marche? Ayant compris que l’Afrique est la nouvelle frontière de la croissance mondiale, des dealers en col blanc et légendes fraîches, débarquent chaque jour d’Amérique du nord, d’Asie et d’Europe avec l’intention d’investir sur le continent. Au cours des cinq dernières années, ces «nouveaux investisseurs» se sont intéressés aux terres arables, à l’agroalimentaire, aux minerais, aux banques, ainsi qu’aux technologies de l’information et de la communication. Mais quel est leur profil en dehors des légendes fraîches de Google? D’où partent-ils, quelle est l’origine des fonds qu’ils investissent? Quelle est leur stratégie? Ces questions auxquels répondent efficacement les experts africains de l’intelligence économique ne peuvent cependant occulter les milliards de dollars que perd le continent chaque année à travers l’évasion fiscale, la sous-évaluation des recettes d’exportation, la surfacturation des produits importés et surtout le détournement des fonds publics.

Quel impact sur la compétitivité? Au cours des 40 dernières années, l’Afrique centrale et de l’ouest ont été les sous-régions les plus touchées par cette hémorragie. Depuis 1970, le Top 5 de la fuite des capitaux africains est constitué du Nigéria (89,5 milliards USD) de l’Egypte (70,5 milliards USD), de l’Algérie (25.7 milliards USD), du Maroc (25 milliards USD) et de l’Afrique du sud (24.9 milliards USD) pour l’ensemble des sommes comptabilisées. Les ressources destinées au développement s’envolant vers d’autres cieux, nous convenons avec GFI que «tant que l’hémorragie continue sur le long terme à un rythme rapide, les efforts pour booster la croissance économique vont être contrariés dans la mesure où la distribution des revenus sera de plus en plus biaisée». Et cela aura un impact désastreux sur la compétitivité économique et la stabilité politique du continent.

La réponse de l’intelligence économique – Face à la complexification de la criminalité financière, les consultants expérimentés mobilisent plusieurs outils et sources d’informations commerciales et publiques tels que l’Index sur la corruption de Transparency, les rapports d’évaluations mutuelles du GAFI, Factiva, World check, et d’autres) dont le croisement donne des résultats de grande qualité. Ils permettent notamment de mapper l’environnement des personnalités politiquement exposées (PPE) et d’analyser les risques de blanchiment d’argent liés à ce type de clientèle. Une part importante de ces travaux s’appuie sur les typologies de blanchiment d’argent élaborées par le MROS et le Groupe d’Ermont. L’analyse comparée des cas égyptien et tunisien, 365 jours après la chute de leurs dictatures respectives, indique l’apport décisif de l’intelligence économique dans la bataille pour la récupération des fonds dérobés par ces dirigeants qui «aimaient» leur pays.

12 mois après la chute de Hosni Moubarak, 450 millions de dollars appartenant à l’entourage de l’ancien Raïs ont été bloqués par la Suisse. Les conseils en intelligence économique et financière sont entrés en jeu après que les nouvelles autorités égyptiennes ont introduit une première demande d’entraide judiciaire, fin mars 2011, et essuyé un rejet au motif qu’elle était incomplète. La mission des conseils africains et suisses était d’aider les autorités égyptiennes à démontrer, à travers des procédures pénales, l’origine illégale des avoirs gelés par Genève. Malgré les lenteurs judiciaires provoquées par les avocats de l’ex président, ce dossier devrait connaître un heureux aboutissement dans les prochains mois. 12 mois après la chute de Ben Ali, l’Association des Tunisiens de Suisse qui prétendait pouvoir récupérer les fonds de l’ancien dictateur et de son entourage, par leurs seuls moyens, ont fait choux blanc. Ou presque. Depuis janvier 2011, Genève n’a bloqué que 80 millions de dollars sur un pactole estimé à cinq milliards USD à travers le monde. Me Enrico Monfrini dont la réputation n’est plus à faire – depuis qu’il a récupéré 1,3 milliard de dollars détournés par l’ancien dictateur nigérian Sani Abacha, au pouvoir de 1993 à 1998 – peine à faire émerger le dossier tunisien des eaux du lac Léman. Les dirigeants voyous apprennent vite, innovent vite et s’entourent de blanchisseurs rusés, ce qui complexifie les enquêtes et nécessite l’intervention de conseils en intelligence économique aguerris. Cette expertise est d’autant plus décisive que la dernière mode pour les cibles est de se faire représenter par des sociétés écrans basées dans des paradis fiscaux. On peut, de ce fait, comprendre que l’intelligence économique soit perçue comme l’ennemie intime des dirigeants voyous.

A suivre

Expert en intelligence économique
Journalducameroun.com)/n


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