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« Les Fossoyeurs »

Par Christian Penda Ekoka

Plus de 80% de la population camerounaise de 21 millions d’habitants ont moins de 30 ans, c’est-à-dire plus de 16 millions de nos compatriotes. De cette population, plus de 50% vit aujourd’hui dans les villes, qui connaissent une urbanisation accélérée, au rythme annuel d’environ 7%, bien supérieur au taux de croissance démographique de l’ordre de 2,6% par an. Comme par enchantement, certains découvrent, du fond de la nasse, les défis et enjeux liés à ces évolutions, en termes de services d’éducation et de santé, d’emplois, de logements, de fourniture d’infrastructures de base (électricité, eau potable, assainissement, transports, etc.). la faveur de cette subite illumination, ils dénoncent le système dont ils ont été hier – et pendant des décennies – les fervents artisans et architectes. Quelle outrecuidance, de la part de ceux-là mêmes qui nous combattirent lorsque l’on osait dire qu’il fallait opérer des ruptures ou des sauts qualitatifs – pour ne point dire quantiques comme les physiciens – dans la manière de faire.Ils voulaient nous envoyer au bûcher comme du temps de l’inquisition parce que l’on plaidait simplement pour l’intérêt des populations, pour le renforcement de leurs capacités, afin qu’elles puissent davantage être maître de leurs destins. Les mêmes donnèrent à un mortel, président de la République et d’un parti politique, les attributs de Dieu. Et dans ce processus de déification, ils s’exonérèrent des possibilités de le conseiller et de lui apporter assistance dans l’accomplissement de sa souveraine mission, malgré leurs statuts de proches collaborateurs. Car, convient-il de le rappeler, on ne conseille pas Dieu. IL est omnipotent, omniscient et omniprésent. Et si c’était un subterfuge, afin que demain, comme d’autres déjà aujourd’hui, ils puissent revendiquer leur innocence et leur irresponsabilité dans la conduite des affaires publiques .Dans les temps difficiles qu’ils prédisent déjà, il est tout aussi aisé de prédire qu’ils lui imputeront tous les torts et l’accableront d’opprobre, ne lui reconnaissant aucun mérite, même pas celui de les avoir choisis pour servir leur pays, tellement ils s’estiment providentiellement indispensables. Quelle cécité sur soi-même ! Oui, manifestement ils n’avaient aucun pouvoir, sauf probablement celui de jouir des ors du palais, d’user et d’abuser des délices du pouvoir, de détourner le pouvoir d’Etat à des fins personnelles.

Oui, ils n’avaient aucun pouvoir, sauf celui de gérer les concessions, les privatisations, les entreprises publiques, d’accorder des droits et passe-droits, de faire nommer à des postes publics les amis et les copains, selon leurs intérêts propres et au mépris de l’intérêt général. On comprend aujourd’hui que, dans ces sphères d’en haut, ils ramaient délibérément à contre-courant de celui dont ils étaient censés concrétiser la vision politique. Ainsi, favorisèrent-ils la création et la consolidation de situations de monopole dans plusieurs secteurs d’activité, en dépit du fait que le contexte et les fondements des réformes y afférentes commandaient de libéraliser l’économie pour la rendre davantage compétitive, au bénéfice des usagers. Le résultat, tout le monde le voit aujourd’hui, fut naturellement en deçà de la vision de l’autorité politique suprême, seule élue et censée rendre compte. Nous avons l’habitude de souligner que si OBAMA excelle, c’est parce que ses collaborateurs sont excellents, et participent de ses combats. Plus que jamais nous sommes habités par cette conviction ! D’autres découvrent, par la même force de transfiguration, les vertus de la société de confiance, alors même que bien avant, et tirant des enseignements de nos travaux sur le développement, nous avons appelé par nos différents écrits à la mise en place des conditions pour une société de confiance. A la différence que nous avons cité l’auteur de cette expression Alain Peyrefitte qui, dans la « Société de Confiance » (éditions Odile Jacob, octobre 1995), écrivait ceci : Le ressort du développement réside en définitive dans la confiance accordée à l’initiative personnelle, à la liberté exploratrice et inventive – à une liberté qui connaît ses contreparties, ses devoirs, ses limites, bref sa responsabilité. Malheureusement, en revendiquant l’avènement d’une Société de Confiance, on pourrait s’inquiéter qu’il ne s’agisse davantage d’une posture de ruse et d’imposture que de véritables convictions, tellement nous avons été habitués à leurs pratiques du pouvoir d’Etat, dont les abus ne pouvaient contribuer qu’à avilir et à infantiliser les populations, alors même que le processus de développement exige d’en renforcer les capacités, afin qu’elles puissent être les véritables agents de leur émancipation et les maîtres de leurs destins. Les populations furent asservies quand on devait les servir, au point de contribuer à créer une Société de Méfiance : méfiance entre compatriotes, méfiance entre générations et, enfin, méfiance des citoyens envers leurs dirigeants. Qui plus que les parties prenantes à l’exercice du pouvoir contribuèrent à l’émergence d’un tel environnement. Y avait-il une charte à l’entrée de la congrégation qui obligeait à mépriser ceux-là mêmes qu’on devait servir ? Dans son ouvrage « Development as Freedom », le prix Nobel d’économie, l’Indien Armatya Sen, présente les libertés comme fins et moyens du développement. Concept beaucoup plus large qui inclut les libertés économique, sociale, politique, technologique, culturelle, religieuse, etc. L’élimination de différentes contraintes dans chacun de ces secteurs de la vie sociétale contribue ainsi au développement total de l’individu. Par exemple, l’humanité doit à la science et à la technologie de l’avoir sortie du fatalisme et de l’obscurantisme dans lesquels l’avaient réduite les religions et toutes sortes de féodalités. Si l’on admet par ailleurs que le renforcement de la croissance est la clé devant permettre à notre jeunesse de réaliser la plénitude de ses aspirations économiques et sociales, si déterminantes pour la pleine jouissance de leurs droits et libertés, il serait plutôt facile de ne pas vouloir endosser sa part de responsabilité dans les contreperformances de notre économie.

Pendant de longues décennies, où ces barons – ainsi les appelait la presse – étaient censés aider le pays à relancer son économie, le taux de croissance peinait à atteindre celui de la démographie, entraînant une paupérisation réelle, en dépit du constat quasi unanime de la plupart des expertises sur l’important gisement de croissance et d’emplois du Cameroun, dont l’exploitation optimale devrait lui permettre d’améliorer le pouvoir d’achat, de combattre la pauvreté et la cherté de la vie, de faciliter l’accès des populations aux services d’infrastructures de base. Qu’avez-vous fait ? Dans notre contexte institutionnel, les leviers d’une telle dynamique, animée par plusieurs moteurs, se trouvent sous le contrôle de la haute administration. Parmi ces moteurs on peut citer notamment : l’équipement en infrastructures pour rendre notre pays attractif aux investissements ; une politique monétaire et de crédit visant à faciliter la mobilisation de l’épargne vers des utilisations productives ; des politiques de stimulation des exportations et de la concurrence, pour éviter les abus des monopoles; la promotion de la culture entrepreneuriale et de production, par opposition à des logiques de rente ; l’amélioration de l’efficacité budgétaire et des entreprises publiques ; l’amélioration de l’environnement des affaire caractérisée par la simplification des procédures administratives, de création d’entreprises, du traitement fiscal, d’octroi de diverses autorisation, etc. Tente-t-on de rendre le Chef de l’Etat responsable de cette gestion ? Possible, si l’on admet la totale déresponsabilisation du gouvernement. Mais alors, n’était-ce pas de la responsabilité des principaux collaborateurs du Chef de l’exécutif de l’assister dans le contrôle de l’action gouvernementale, ou dans le contrôle d’exécution de ses décisions ? N’étaient-ce pas de la responsabilité du gouvernement de concrétiser la vision du Politique ? Qu’avez-vous fait pour aligner l’action de cette Administration avec la vision de l’autorité politique que vous étiez censés appuyer, malgré ses appels répétés à plus de réactivité à l’endroit d’une Administration, qui manifestement peinait à concrétiser ses orientations. Peut-on se désolidariser si facilement du leadership d’un pays ou d’une entreprise auquel on a participé de manière aussi intime et pendant de longues années, en pointant l’index sur les autres? Face aux dérives dénoncées, pourquoi n’avez-vous pas suscité la mise en place de systèmes de veille stratégique, axé sur des indicateurs pertinents, susceptibles de permettre l’évaluation des performances de l’Administration et des entreprises publiques. Si cela est refusé, on prend ses responsabilités et on démissionne. Les émeutes de la faim de février 2008, les déficits alimentaires et en logements, le retard en matière d’infrastructures interpellent le bilan de votre participation à l’exercice du pouvoir.

Pendant cette campagne, nous avons entendu peu la question de la décentralisation, pivot d’un processus de développement effectif. Pourtant nous avons entendu des candidats aux responsabilités locales promettre des choses qu’ils ne pouvaient pas faire au regard d’une hyper-centralisation institutionnelle. Car, la décentralisation effective est un facteur d’accélération du développement. Dans un contexte de décentralisation des compétences, la région de l’Est regorgeant de ressources minières et forestières, gérée par des exécutifs régionaux et communaux soumis à l’obligation de rendre compte et à l’urgence de besoins spécifiques, n’apparaîtrait plus comme une région pauvre. Les solutions seraient plus rapides et adaptées aux potentialités régionales. De la même manière, on en serait probablement au troisième pont sur le Wouri, tellement les institutions locales légalement habilitées par la Constitution seraient soumises à la pression des populations locales. Rentrant désormais dans les compétences des régions, la construction des infrastructures de base et partant l’accès à l’électricité, à l’eau potable et à l’assainissement pour les populations en serait facilité, voire accéléré. Les exemples de ce genre peuvent se multiplier à souhait. Mais qui était en charge de la décentralisation. Par exemple, s’agissant des impacts environnementaux de certains projets sur nos écosystème, ce n’est pas le Président de la République qui en instruit les dossiers et délivre les certificats de conformité environnementale. Sera-t-il simplement au courant que, dans certains cas, ce fut des certificats de complaisance, délivrés à des projets à fort impact négatif sur nos écosystèmes. Il en est ainsi pour de nombreux domaines où la compétence et la réactivité des départements ministériels auraient largement contribué à faire avancer le développement du pays. Que ce soit pour proposer au Chef de l’exécutif des réponses appropriées à la problématique de la concession des terres agricoles, des réponses qui tiennent compte aussi bien des intérêts des investisseurs que de ceux des communautés et des populations riveraines. Que ce soit dans le domaine de l’amélioration de l’environnement des affaires pour faciliter le déploiement des investissements, et notamment de nos jeunes entrepreneurs et des PME, en matière de facilitation du régime fiscal, de financement, de création d’entreprises et d’octroi de différentes autorisations. Les solutions ne sauraient être du ressort d’une seule personne, , sauf effectivement à l’avoir érigée au rang de Dieu ! Qu’on ne s’y méprenne pas ! Le Chef de l’Etat découvrira ce texte probablement après beaucoup d’entre vous.Car son message est au-dessus de nos propres contingences. S’inscrivant dans le temps long, il s’adresse à l’avenir de notre pays et des futures générations. Il est nécessaire de témoigner devant l’Histoire, car la mémoire collective sous la poussée des événements a tendance à oublier.Juste le temps de quelques petites années, les acteurs d’hier pourraient se faire passer pour les victimes, voire les martyres, d’un système à l’architecture et à la construction duquel ils participèrent fortement. Restons vigilants !

Jeunes gens, vous représentez la majorité de la population de ce pays, vous êtes son avenir et vous êtes notre pari ! Un pays qui a perdu confiance en sa jeunesse a perdu confiance en son avenir. Votre avenir vous appartient. N’ayez pas peur ! Ne vous laissez pas aveugler par les oiseaux de mauvais augures de tous bords. Ne vous repliez pas sur vous-mêmes, soyez ouverts au monde et à ses opportunités, soyez ouverts à la science et à la technologie, rejetez les féodalités et le repli sur les ethnies, qui sont en contradiction avec l’édification de la Nation. Ne vous laissez pas aller au pessimisme, au défaitisme, au fatalisme et au doute, qui sont les pires ennemis de la réussite. Demandez des comptes aux pouvoirs publics centraux et locaux.Ils vous le doivent. Indignez-vous devant les actes administratifs ou politiques inadmissibles ! Dénoncez les faits de corruption, cette gangrène qui grève nos ressources et nos moyens de développement. Sachez surtout que, jamais dans son histoire, l’humanité n’a disposé – aux plans politique, économique, scientifique et technologique – de conditions aussi favorables pour éradiquer la pauvreté et la misère. Nous pouvons, vous pouvez, pas demain : Ici et maintenant !


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