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Les pratiques alimentaires au Cameroun vues par des chercheurs

La ville de Dschang a abrité un séminaire international sur la question le 29 mai dernier, y compris les repas mystiques

«La nourriture sert à intégrer ou à exclure». Le propos est de l’anthropologue culturel italien, Ivan Bargna. La communication de ce professeur de l’université de Milano Bicocca a mis fin au séminaire international sur les pratiques alimentaires en zones urbaines et rurales au Cameroun. La rencontre a eu lieu le 29 mai 2014, au Musée des civilisations de Dschang. Elle a été organisée en partenariat avec la fondation italienne Feltrinelli.

Les communications sont venues de chercheurs de divers domaines. La zone rurale est la première à avoir été convoquée. Le Dr Dorothy Fon Engwali de la Faculté d’Agronomie et des Sciences agricoles de l’Université de Dschang, a présenté une étude sur l’apport des femmes rurales à la production agricole Elle observe que 70% de la nourriture issue de la terre camerounaise vient des femmes rurales. Elles restent pourtant très pauvres.

Pour ce qui est de la Région du Nord-Ouest, champ de son investigation, le Dr Fon Engwali relève que les femmes rurales participent à toutes les opérations liées à la production. Elles ont cependant des difficultés d’accès à la terre, aux financements bancaires, aux fertilisants et aux informations sur l’amélioration des pratiques culturales. 61.50% de l’espace cultivée par les femmes rurales du Nord-Ouest ne leur appartient pas, seules 06.7% de ces dames ont accès à l’information agricole, seulement 01.16% d’entre elles ont accès au crédit bancaire pour le financement agricole. La chercheuse recommande aux pouvoirs publics d’associer ces femmes rurales au processus de prise de décisions sur les politiques publiques, en matière d’agriculture.

Repas mystiques
Toujours en zone rurale, l’exposé sur les repas mystiques dans les Grass Fields a retenu l’attention. Le Dr Basile Ndjo et Bruno Bekolo, anthropologues de l’université de Douala en sont les auteurs. Pour eux, dans cette région, on peut manger l’âme d’un individu dans son rêve. « Manger dans le rêve annonce un événement malheureux. Parce que le rêve occupe une place capitale. Si on a accepté de consommer une nourriture dans un rêve, cela veut dire qu’on a accepté le poison lent », affirment-ils. Il peut arriver qu’un esprit maléfique se déguise en un de vos proches pour faire en sorte qu’on mange dans le rêve. Et lorsqu’on se voit en train de manger dans un rêve, la réaction au réveil, c’est d’aller voir « un crypto-médecin », plus connu sous le nom de guérisseur. D’après les exposants, ce poison mystique touche davantage l’âme, l’esprit que le corps. En fonction des aires culturelles, il peut durer entre 0 et 50 ans avant d’achever sa victime.

Comme conséquences, les repas mystiques peuvent conduire à la folie, aux avortements, si on n’est pas pris en charge. C’est ainsi qu’on voit des gens marcher avec des écorces, pour se prémunir contre ces poisons. Au plan social, on peut avoir des accusations de sorcellerie dans les familles. Le Dr Basile Njoh et Bruno Bekolo ont observé certaines pratiques de thérapie pour soigner ce poison : « la consommation de beaucoup d’eau au réveil, de ses propres urines et de la reine des arbres ».

Vin de raphia
Le vin de raphia quant à lui, fait l’objet d’un usage quasi-religieux chez les Bamiléké. « Au-delà de la fonction nutritive, il s’est imposé comme un instrument culturelle et cultuelle », affirme Flaubert Nouaye Taboue, conservateur de patrimoines, dans son exposé. On utilise cette denrée pour sceller les liens de mariage, pour purifier et bénir le village à l’occasion des cérémonies traditionnelles et pour initier le chef et les notables dans le Lah’kam.

Flaubert Taboue note que le vin de raphia a malheureusement perdu du terrain. La rapide fermentation, la disparition progressive des vignerons, le marketing agressif des boissons brassicoles, les migrations vers les centres urbains, la mixité des mariages entre Blancs et Noirs et l’ignorance de la population en sont les facteurs. Heureusement, souligne-t-il, qu’il y a un regain d’intérêt de la diaspora Bamiléké pour cette boisson. L’on apprend aussi qu’une entreprise basée à Bafou (département de la Menoua) procède déjà à son conditionnement, pour l’exporter dans les centres urbains.

Flaubert Taboue décortique le vin de raphia
West Regional News Agency)/n

Restaurants de rue
À propos de ces centres urbains, Monica Dal Pos, étudiante en anthropologie à l’Université Ca’ Foscari de Venise, a présenté un exposé sur l’alimentation de rue à Bonanjo, quartier administratif de la ville de Douala. Il s’agit d’un espace géographique perçu à Douala comme « un monde à part », une sorte de paradis local où sont regroupés les Européens, les administrateurs et quelques hommes d’affaires. L’Italienne y a observé les vendeurs à la sauvette, les « vendeurs à la sauvette plus évolués » et les vendeurs sur place. Les premiers sont «sans destination et sans clientèle fixes», les deuxièmes sont « des tournedos, les gargottes et les vendeuses de poissons à la braise » et le dernier groupe est constitué de « begnetariats, de cafétérias et de petits restaurants ».

Les vendeurs à la sauvette sont perçus à Bonanjo comme « des vendus », pour parler des esclaves qui n’ont pas leur place dans ce quartier chic. Car, les résidents de Bonanjo ont un pouvoir d’achat «modéré» et voient cette restauration de rue comme «un miroir de la pauvreté». Du coup, les « tournedos » sont abandonnés aux man uvres et petits travailleurs qui sont employés quotidiennement dans le quartier. D’ailleurs, les pouvoirs publics, affirme la chercheuse, perçoivent cette restauration de rue sous l’angle négatif. Ils accusent ses acteurs d’être à l’origine du désordre urbain à Bonanjo. D’où les nombreuses casses qu’on y enregistre. La nourriture ici constitue donc un facteur d’exclusion sociale. Et pourtant, cette économie informelle, rappelle Pos, fournit 90% des nouveaux jobs en zone urbaine. Et cette restauration résout les problèmes d’alimentation en ville. Au lieu de combattre, il faut simplement réguler, a conclu la chercheuse. Dans son propos conclusif, le Pr Yvan Bargna a souligné que « le premier malentendu, c’est de considérer que le goût est une affaire de riches ». Car, on mange du ndolè, aussi bien dans de restaurants luxueux que dans de restaurants de rue.

Cette conférence sur les pratiques alimentaires a été organisée en prélude à la participation du musée des civilisations de Dschang à l’exposition universelle 2015. Elle se tiendra à Milan, en Italie sur le thème : «nourrir la planète».

Mme Pos en pleine démonstration sur la restauration de Bonanjo
West Regional News Agency)/n

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