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« Les tribulations d’un jeune séminariste », les bonnes feuilles!

Voici deux passages choisis dans le livre du jeune camerounais Jacques Fulbert Owono

J’avais fini de parler, c’était thérapeutique pour moi. A présent, j’étais seul à marcher dans la rue. J’avais vu mon rêve s’écrouler aussi facilement qu’un château de sable. C’était pourtant pour moi 16 années de sacrifices, 16 années de renoncement à soi, 16 années de poursuite acharnée et constante d’un même objectif. Et toujours, même au plus fort de la souffrance, du doute, de la maladie et du désespoir, il m’avait fallu puiser des forces nouvelles pour continuer le combat, trouver de nouvelles raisons de croire pour avancer. Mais alors que de petites fleurs à peines écloses semblaient tenir la promesse des fruits, tout avait volé en éclats. J’étais donc là à marcher, ne sachant exactement où mes pas me guidaient. Où devais-je d’ailleurs aller ? En intégrant le séminaire, on m’avait appris au fil des années à devenir étranger à ma famille. On m’avait taillé, modelé aux volontés de l’Eglise, celle-là qui devait suppléer ma famille d’origine. C’était le v u absolu du « tout quitter » pour marcher dans les pas du Christ.

Mais c’était quoi au juste l’Eglise-famille ? Celle-là qui, m’ayant arraché en toute innocence au sein maternel, se chargeait à présent de me jeter à la rue, sans explication aucune, sans jugement ? Celle-là qui me livrait au monde, sans secours ni assistance, consciente des dangers et des difficultés impitoyables qui m’attendaient ? Celle-là qui ne tenait à rendre de comptes à personne de son acte, pas même à ma famille après m’avoir utilisé pendant tant d’années ? On était loin des grands sermons sur la justice sociale, la défense des faibles, des opprimés et le martyre des innocents. Le recteur ne voulut s’expliquer devant personne de sa décision. Mais au fond, que pouvait bien valoir la vie d’un pauvre séminariste africain?

J’étais appelé à reprendre ma place au sein de ma famille, comme si rien ne s’était passé. Mais voilà, que pensais-je retrouver chez moi après 16 années d’absence ? Quelle part d’héritage me restait-il d’ailleurs ? Quel combat devait mener à présent ma famille pour m’assurer un quelconque avenir ? Et d’ailleurs, qui était à présent responsable de moi ? Par où devait-on commencer pour m’orienter de nouveau dans la vie ? Je n’avais pas encore discuté avec mon propre évêque, il n’y avait donc pas de raison d’être pessimiste. Il fallait pallier d’abord le plus difficile, à savoir informer ma famille…

« Comment donc continuer à accepter une Eglise qui, par son silence complice, accepte que l’humanité nous traite pour des moins que rien ? Ton histoire, me dit-il, est une pièce à conviction au dossier. Car, comment accepter que la vie d’un séminariste africain ne vaille même pas celle d’un chien européen. Il n’est plus rare de rencontrer en Occident des chiens hériter des fortunes colossales de leurs maîtres. Et si cela peut paraître une folie aux yeux de certains, cela a tout de même le mérite de porter à la postérité le souvenir d’une vie complice, quoiqu’animale, mais qui fut présente et active dans tous les combats, les joies et les peines des adjudicataires. Quel héritage un Africain attendra t-il en toute logique de la mère Eglise ? Il ne sera servi que lorsque les fils de prédilection, eux, se seront rassasiés, et même.Quel épiscope africain de bonne foi a jamais rêvé officier en lieu et place du souverain pontife à Rome ? L’incapacité de rêver de tout et de rien n’est-elle pas une atteinte à la liberté de base de tout individu ? Et si la vie n’est plus portée par le rêve et donc par l’audace d’espérer, avec quoi rythme-t-elle encore ? La vie même des peuples chrétiens africains qu’on assassine, extermine, surexploite et domine dans tous les sens suscite peut-être de beaux discours de condamnation, mais point d’engagement véritable et sacrificiel de l’Eglise. Il est des brebis pour lesquelles le bon berger aujourd’hui ne saurait plus verser son sang.

« Il n’est donc pas superflu de dire que l’Eglise actuelle ne reflète plus le visage du Christ. Pourtant le mouvement de Jésus valorisait les petites gens par le transfert vers le bas des valeurs de la couche supérieure. Les dirigeants de l’Eglise semblent ne plus avoir à c ur que la fonction administrative de cette dernière, le sort des pauvres, des nécessiteux, est abandonné à la fortune de quelques pasteurs courageux et des hommes de bonne volonté qui, comme la mère Theresa de Calcutta, Baba Simon, l’apôtre des Kirdis ou l’Abbé Pierre, savent encore partager le quotidien misérable et angoissant des populations. Le Souverain Pontife même ne semble se déplacer maintenant que pour être accueilli souverainement par les puissants de ce monde ; les pauvres, il les entrevoit parfois lors de ses passages populaires, loin là-bas sur leurs taudis de misère, où ils se sont hissés pour l’apercevoir, comme autrefois Zachée sur l’arbre qui désormais porte son nom, à la seule différence qu’il ne dînera pas avec eux ! Comment d’ailleurs imaginer une chose pareille : le Saint Père douillettement vêtu d’une soutane blanche immaculée, partager le repas avec les nécessiteux dans des ghettos ! Il n’est plus possible aujourd’hui de se sacrifier pour la brebis galeuse gisant à moitié morte sous les dunes de famine au Soudan ; de remuer ciel et terre pour sauver celle prise entre deux champs de tirs bien nourris au Congo, en Irak ou ailleurs dans le monde. On préfère capitaliser les 99 autres brebis bien portantes ou presque, qui sont en sécurité dans l’enclos. La sagesse des origines de la foi est devenue folie des hommes d’aujourd’hui. On se contente d’envoyer des messages d’espoir et de soutien, même si on est conscient qu’on ne sera jamais entendu ou lu, et qu’au contraire une descente sur le terrain vaut mieux que mille homélies ou encycliques. Lui, le Christ, n’a-t-il pas, au milieu des jets de pierre, risqué sa vie pour porter la bonne nouvelle ? Et s’il s’était fait construire un palace à Jérusalem et était resté dans sa tour d’ivoire pour contrôler la mission de ses disciples à travers le pays, qu’en serait-il aujourd’hui? Les temps ont certainement changé, les mentalités aussi, mais curieusement le message est demeuré le même, les souffrances aussi.


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