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L’Etat et la rĂ©pression de la dĂ©mocratie au Cameroun

Par Enoh Meyomesse

L’Etat au Cameroun, probablement plus qu’ailleurs, est un Etat essentiellement rĂ©pressif. Il a continuĂ© dans la lancĂ©e de l’Etat colonial. Cela est une consĂ©quence directe de la dĂ©colonisation singulière qu’a connue le pays. Toutes les fois qu’il y a eu des manifestations publiques, il a frappĂ©, et les morts se sont comptĂ©s par dizaines, voire par centaines, sans que nul ne soit inquiĂ©tĂ© en quoi que ce soit du cĂ´tĂ© des «forces de maintien de l’ordre». L’Etat leur garantit une totale impunitĂ©. Il est ainsi, par ce comportement, un des plus grands murs contre lequel se heurte l’exercice de la dĂ©mocratie au Cameroun.

A – Pleins pouvoirs et candidature unique Ă  l’Ă©lection prĂ©sidentielle
Paris a commencĂ© par imposer Ă  l’AssemblĂ©e LĂ©gislative du Cameroun, ALCAM, le 29 octobre 1959, l’octroi des pleins pouvoirs Ă  Ahmadou Ahidjo, afin de lui permettre d’appliquer la première constitution du pays, totalement anti-dĂ©mocratique, et vĂ©ritablement monarchique, conçue par la France. Le point de vue du dĂ©putĂ© Kemajou Daniel, est assez Ă©difiant sur ce point:

« M. Kemajou : Le projet gouvernemental sur les pleins pouvoirs soulève de notre part plusieurs observations. Les pleins pouvoirs permettraient (.) d’Ă©laborer le projet de Constitution hors de l’AssemblĂ©e, de prĂ©parer une loi Ă©lectorale, de rĂ©soudre par des Ă©changes de lettres les problèmes d’ordre international, d’Ă©laborer des conventions avec la puissance tutĂ©laire qu’est la France, et, enfin, de concentrer, entre les mains d’une seule et mĂŞme personne les pouvoirs lĂ©gislatifs, exĂ©cutifs et judiciaire, c’est-Ă -dire d’instaurer une dictature, le pouvoir personnel ou, en d’autres termes, le règne du bon plaisir, de l’omnipotence policière, des camps de concentrations, des dĂ©portations, des arrestations et emprisonnements arbitraires, des exĂ©cutions sommaires, des pendaisons, des licenciements arbitraires et abusifs des fonctionnaires, des persĂ©cutions des Ă©tudiants dans les lycĂ©es et collèges, du chĂ´mage, de la misère noire, des injustices sur injustices, de l’esclavage, etc, etc, etc.» (1)
(.) Au nombre des cibles privilĂ©giĂ©es de l’Etat dictatorial mis en place par Ahidjo, figuraient en bonne place les Ă©tudiants.

1973-1976-1981: «l’ordre rĂ©gnera par tous les moyens»
1973. Fin novembre, dĂ©but dĂ©cembre. Grève Ă  l’UniversitĂ© de YaoundĂ©. Les Ă©tudiants se plaignent pour diverses raisons. Jean FochivĂ©, le terrifiant patron de la police politique du rĂ©gime, est le premier sur les lieux. Comme Ă  l’accoutumĂ©e, son diagnostic, connu d’avance, est Ă©noncĂ© : les Ă©tudiants sont manipulĂ©s par les opposants au rĂ©gime, ces «pĂŞcheurs en eau trouble» qui, bien que vaincus,«n’ont pas baissĂ© les bras». C’Ă©tait le genre de propos qu’adorait entendre Ahmadou Ahidjo. AussitĂ´t, l’armĂ©e est dĂ©pĂŞchĂ©e sur les lieux. Elle tire. Combien de morts il y-a-t-il eu ce jour-lĂ  ? Le samedi d’après la fusillade, le ministre des Forces ArmĂ©es, Sadou Daoudou, au cours de l’Ă©mission de Radio Cameroun consacrĂ©e aux militaires, «Honneur et fidĂ©lité», justifie l’action de l’armĂ©e :

«.ce pays a beaucoup trop souffert pour obtenir la paix, nous ne transigerons pas devant les fauteurs de troubles. Ce n’est pas parce que l’on est Ă©tudiant que l’on peut se permettre de faire de la subversion. Si c’Ă©tait Ă  recommencer, nous recommencerons.» (2)
Inutile de dire que cette dĂ©claration du ministre d’Ahmadou Ahidjo avait glacĂ© d’effroi la population (.)

1976: nouvelle grève des Ă©tudiants. Cette fois-ci, des tracts du Manifeste National pour l’Instauration de la DĂ©mocratie, Manidem, de Woungly Massaga, avaient inondĂ© le campus. Ils y avaient Ă©tĂ© distribuĂ©s en l’espace d’une nuit. Sans autre forme de mesure, l’armĂ©e avait de nouveau Ă©tĂ© dĂ©ployĂ©e sur les lieux. Il s’en Ă©tait suivi de nombreuses arrestations d’Ă©tudiants. La rĂ©pression qu’avaient subie ces malheureux avait Ă©tĂ© terrible. Cette fois-lĂ , par bonheur, l’armĂ©e n’avait pas trouvĂ© le moyen de tirer, car la cible Ă©tait inexistante. NĂ©anmoins, elle avait fracassĂ© de nombreuses portes de chambrettes d’Ă©tudiants, tout autour de Ngoa Ekele, Ă  la recherche de tracts. Ce faisant, elle avait bastonnĂ© un grand nombre d’Ă©tudiants, violĂ© des jeunes filles. Les malchanceux identifiĂ©s comme «meneurs», s’Ă©taient retrouvĂ©s entre les mains du sinistre Jean FochivĂ©. Une camarade d’enfance de l’auteur de ce livre, prĂ©nommĂ©e RitĂ©, est tombĂ©e hĂ©miplĂ©gique, Ă  la suite des effroyables tortures subies, pendant plusieurs annĂ©es, dans les geĂ´les de la BMM. Sa vie est, aujourd’hui, dĂ©truite.

Au mois de juin de la mĂŞme annĂ©e, quelque temps après ces arrestations, Ahmadou Ahidjo s’Ă©tait retrouvĂ© en vacances en France. Entre deux promenades, il avait accordĂ© une interview Ă  France Inter, (ne pas confondre avec RFI), au cours d’une Ă©mission dĂ©nommĂ©e Radioscopie, animĂ©e par un journaliste du nom de Jacques Chancel, et diffusĂ©e quotidiennement Ă  17 h. La communautĂ© camerounaise en France, dans sa grande majoritĂ©, l’avait suivie, de bout en bout.

Nous nous trouvions, Ă  l’Ă©poque, Ă  la citĂ© universitaire de Rouen, dans le Nord-Ouest de la France. A la question posĂ©e sur la nature de son rĂ©gime et les Ă©vĂ©nements de l’universitĂ© de YaoundĂ©, celui qui aimait se faire appeler «père de la nation», avait ainsi rĂ©pondu, tout de go : «.l’unitĂ© nationale et la paix sont fragiles au Cameroun, il faut, en consĂ©quence, de la fermetĂ© pour prĂ©server ces prĂ©cieux acquis du peuple camerounais.» (3)

(.) 1991: Paul Biya est dĂ©jĂ  au pouvoir. Les Ă©tudiants de l’universitĂ© de YaoundĂ©, dans leur majoritĂ©, sont plutĂ´t partisans de la tenue d’une ConfĂ©rence Nationale Souveraine. Le rĂ©gime ne l’entend pas de cette oreille. L’armĂ©e est dĂ©ployĂ©e dans le campus. Sa barbarie est telle qu’elle demande aux Ă©tudiants d’entonner un chant qu’elle avait spĂ©cialement composĂ© pour ceux-ci :

«.mon C.E.P.E. dépasse ton baccalauréat, chante ! encore ! mon C.E.P.E. dépasse ton baccalauréat, chante ! encore ! mon C.E.P.E. dépasse ton baccalauréat, chante ! encore !»

On connaît la suite de la chanson: «zéro mort.». Morts imaginaires ou pas, il y a toutefois une chose à retenir (.)

Les événements de février 2008 (.)
Mais, pendant la chaude semaine du 25 au 29 février, à sa plus grande stupéfaction, Yaoundé a cessé de «respirer». Panique générale. Le président de la République est alors apparu, totalement transfiguré par la colère et le désarroi, à la télévision. Sa déclaration ? (.)
De ce discours lu sans exĂ©cution, prĂ©alable, de l’hymne national, trois choses importantes sont Ă  retenir :

1/- la mise en cause de la jeunesse: «. des bandes de jeunes auxquels se sont mêlés des délinquants attirés par la possibilité de pillages .»

2/- l’Etat va sĂ©vir:«.Tous les moyens lĂ©gaux dont dispose le Gouvernement seront mis en uvre pour que force reste Ă  la loi.»

3/- Le Cameroun est un Etat de droit: c’est la rhĂ©torique habituelle au Cameroun. Toutefois, ce que se gardent bien de dire ceux qui y ont recours, est que des lois ont Ă©tĂ© confectionnĂ©es pour protĂ©ger un groupe d’hommes, et pas forcĂ©ment toute la population.

C’est ainsi que les rĂ©gimes les plus terribles sont basĂ©s sur le droit. Ils sont bel et bien des Etats de droit. Le rĂ©gime hitlĂ©rien, le rĂ©gime mussolinien, le rĂ©gime stalinien, le rĂ©gime colonial, l’apartheid, en Afrique du Sud, tous ces rĂ©gimes iniques se rĂ©clamaient du droit, et sont de ce fait, bel et bien des Etats de droit. Ils n’agissent pas de manière arbitraire. Ils respectent le droit, leur droit. En consĂ©quence, lorsque l’on a recours Ă  l’argument selon lequel un Etat quelconque est un Etat de droit, cela ne signifie guère que celui-ci est un Etat juste, qui garantit le bien-ĂŞtre gĂ©nĂ©ral de la population. Pas du tout.

(.) De mĂŞme, les soldats ont effectuĂ© une descente dans le campus de l’universitĂ© de YaoundĂ© I. Ils y ont Ă©ventrĂ© d’innombrables portes, tabassĂ© des dizaines d’Ă©tudiants, au motif que ces derniers hĂ©bergeaient des «apprentis sorciers», selon l’expression du prĂ©sident de la RĂ©publique, s’ils ne l’Ă©taient pas, eux-mĂŞmes. Le lendemain de leur descente infernale dans le campus, plusieurs Ă©tudiants avaient des yeux au beurre noir, des lèvres tumĂ©fiĂ©es, des bras et des jambes cassĂ©es. Ces victimes du retour musclĂ© Ă  l’ordre par tous les moyens «.Tous les moyens lĂ©gaux dont dispose le Gouvernement seront mis en uvre pour que force reste Ă  la loi.»

« . Les Ă©tudiants Ntyam Freddy Lionel, Zambo Franck Thierry, BikoĂ© Jean Renaud, Ebo’o FĂ©licien, Esselem IrĂ©nĂ©e ont eu des blessures profondes au niveau de la tĂŞte et des jambes brisĂ©es. Des dĂ©gâts matĂ©riels fort importants ont Ă©galement Ă©tĂ© enregistrĂ©s (des portes de chambres dĂ©foncĂ©es, des scènes de pillage, etc.)

Plusieurs Ă©tudiants de diverses universitĂ©s du pays, arbitrairement interpellĂ©s, ont Ă©tĂ© victimes de mauvais traitements, de tortures et de dĂ©tentions tout aussi arbitraires dans les commissariats et brigades de la RĂ©publique. En l’Ă©tat actuel de ses investigations, l’ADDEC en a Ă©tabli une liste – non exhaustive : Abia David, University of Buea, Ancien PrĂ©sident de l’UBSU, signataire de la dĂ©claration du Conseil patriotique et populaire de la Jeunesse (CPPJ) du 17 fĂ©vrier dernier ; Ngoya Carlos, University of Buea, ex-Vice-prĂ©sident de l’UBSU ; Tchiengwa Djomo Paul Merlin, UniversitĂ© de YaoundĂ© I, FacultĂ© des Sciences, Filière Sciences de la Terre Niveau 4 ; Sandjong Yannick, UniversitĂ© de YaoundĂ© I, FacultĂ© des Sciences, Filière Chimie (CH3) ; Njutapmvoui Ernest Dubois, UniversitĂ© de YaoundĂ© I, FacultĂ© des Arts, Lettres et Sciences Humaines -FALSH- Histoire Niveau 3 (Histoire 3) ; Onvoha Ernest Lincoln UniversitĂ© de YaoundĂ© I, FacultĂ© des Arts, Let-tres et Sciences Humaines, FALSH, Arts du Spectacle (AS); Signs Kasiney Gama, UniversitĂ© de YaoundĂ© I, FacultĂ© des Arts, Lettres et Sciences Humaines, FALSH, Linguistique GĂ©nĂ©rale AppliquĂ©e Niveau4 (LGA4) ; Osake Robert, University of Buea, Level 300, Economics ; Oben Benjamin, University of Buea, Level 200, Education ; Nyemo Betumami Charles, University of Buea, Level 200, Environmental Science ; Engwoh Ngoh Abia, University of Buea, Level 300, Sociology ; Ngu Bongen Blandon University of Buea.» (4)
Quant aux arrestations, les soldats ont conduit au parquet, plus de 1600 jeunes gens, qui ont Ă©copĂ© de peines de prisons s’Ă©talant de deux Ă  quinze ans ! Ainsi que l’avait annoncĂ© le prĂ©sident de la RĂ©publique, «.force reste Ă  la loi». Lors du conseil des ministres du vendredi 07 mars 2008, qui a suivi cette barbarie, ce dernier n’a pas desserrĂ© les dents.

«.Il a Ă  peine tendu la main au Premier ministre, certainement parce qu’il Ă©tait Ă  cĂ´tĂ© de lui. Puis, il s’est mis Ă  lire sa communication spĂ©ciale. D’abord d’un ton calme. Et, subitement, d’un ton grave. Je n’ai jamais vu le prĂ©sident dans un tel Ă©tat. remarque un membre du gouvernement. Au bout de 20 minutes, il a conclu et s’est levĂ© pour partir. Face aux hĂ©sitations de son protocole, Paul Biya demande s’il n’y a personne pour lui ouvrir la porte. Sur ces entrefaites, M. Badel Ndanga Ndinga, officiant dans son rĂ´le de secrĂ©taire des conseils ministĂ©riels, fait un saut inespĂ©rĂ©, man uvre rapidement et ouvre la porte au Chef de l’Etat qui laisse derrière lui un gouvernement quelque peu perdu voire dĂ©semparĂ©.» (5)

Pour sa part, le Conseil Patriotique et Populaire de la Jeunesse, a rendu public la déclaration suivante :

«. Les jeunes condamnent cet usage disproportionnĂ© et scandaleux de la violence d’Etat, mobilisĂ©e contre les civils dĂ©sarmĂ©s Ă©meutiers, mais citoyens malgrĂ© tout. Ils s’Ă©tonnent en outre que la gestion des Ă©meutes urbaines ait pris des allures d’une guerre contre le peuple, au vu de tous les corps de la police, de la gendarmerie et de l’armĂ©e (corps d’Ă©lites compris) mobilisĂ©s contre les populations, de l’artillerie lourde (canons et chars d’assaut) aperçue dans certaines rues de YaoundĂ© en cette circonstance, et surtout au vu de la centaine de vies humaines supprimĂ©es Ă  travers le pays du fait des tirs sans sommation des forces armĂ©es et de l’usage des balles rĂ©elles contre les manifestants. (.) les jeunes dĂ©noncent les conditions de dĂ©tention, les mauvais traitements et les actes de torture infligĂ©s aux milliers de jeunes prĂ©venus, ainsi que la diabolisation et la stigmatisation facile des Ă©meutiers qui ne rendent pas compte de la complexitĂ© des problèmes et ne contribuent pas Ă  la comprĂ©hension des causes du mal.

Les jeunes dĂ©noncent tout autant la caporalisation du pouvoir judiciaire par l’exĂ©cutif, avec pour consĂ©quence des procès expĂ©ditifs et commandĂ©s, la violation prĂ©mĂ©ditĂ©e des droits de la dĂ©fense, les multiples abus des juges manifestement aux ordres, les pression sur le barreau au fin d’empĂŞcher l’exercice Ă©quitable de la justice et la violation scandaleuse du code de procĂ©dure pĂ©nale (.) par ailleurs, les jeunes ont du mal Ă  comprendre que le bas peuple et les Ă©meutiers de la faim, victimes de la mal gouvernance en vigueur, soient livrĂ©s Ă  la mort ou Ă  la prison sans jugement pour avoir exprimĂ©s leur ras-le-bol, alors mĂŞme que le pillage de la fortune publique, infiniment plus dĂ©vastateur et perpĂ©trĂ© depuis des dĂ©cennies par des criminels Ă  cols blancs souvent dissimulĂ©s dans le gouvernement ou au parlement, restent globalement impunis, bĂ©nĂ©ficiant, au contraire, de la complaisance hypocrite des autoritĂ©s publiques. Remarquent que, Ă  situation de crise comparable, au Burkina Faso pendant la mĂŞme pĂ©riode, il y a eu 200 interpellations, et Ă  peine 29 condamnations.» (6)


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