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Lettre ouverte aux Camerounais contre un «Boko Haram mentalitaire»

Par Olivier Bilé, président de l’UFP

Depuis au moins le 19 février 2013, notre pays est sous les feux de la rampe car soumis à des vagues d’instabilité aux frontières, abondamment relayées par les médias internationaux. Cette instabilité se traduit dans la partie septentrionale par des enlèvement d’étrangers et autres attaques à main armée contre nos forces de sécurité, lesquelles sont menées par des commandos de la désormais célèbre organisation militaro-islamiste Boko Haram alors que dans la partie orientale, elle avait commencé un peu avant les premiers rapts de Boko Haram, par des attaques meurtrières menées ensuite à intervalles plus réguliers par des éléments de la SELEKA centrafricaine. Avec le recul du temps, il m’a semblé nécessaire de questionner sérieusement cette inédite situation et de proposer ma modeste lecture de cette soudaine avalanche de soubresauts sur le territoire d’un pays jusqu’ici préservé de ce type de problèmes.
Je voudrais avant tout dire que si, malgré son instabilité politique structurelle que venait encore de confirmer la toute récente actualité faite de nouvelles tueries, la Centrafrique pourrait à moyen terme connaitre un certain apaisement au cas où, sous la houlette et la vigilance de la communauté internationale, des élections honnêtes et équitables y sont organisées par la présidente intérimaire Samba Panza, il y a par contre de bonnes raisons de craindre que le péril BOKO HARAM demeure voire s’intensifie, en raison de son mode opératoire et de son inscription dans la géopolitique des conflits intercivilisationnels contemporains.

En me réjouissant de la récente libération des otages italiens et canadien – religieux kidnappés eux aussi dans le septentrion – ainsi que de tous ceux qui les ont précédés, la question récurrente des modalités et conditionnalités desdites libérations rejaillit toutefois de manière plus lancinante, tant il est vrai qu’elle soulève l’autre problème qui est celui du renforcement des capacités opérationnelles de BOKO HARAM et son corollaire qui est la perpétuation voire la montée en dangerosité de son action à moyen et long termes. Mais la question bien plus fondamentale qu’il convient de se poser est celle de savoir pourquoi tout cela nous arrive aujourd’hui. Comment comprendre ce bouleversement de la conjoncture sécuritaire actuelle en ce qui concerne notre pays en particulier ?

La responsabilité du peuple
Ma thèse, ma conviction profonde est que ce qui nous arrive est la conséquence sur la durée, d’un redoutable Boko Haram mentalitaire de grande ampleur, entretenu par nous-mêmes Camerounais, qu’il est urgent de soigner à la racine. A cet égard, j’identifie deux principaux niveaux de responsabilité dont l’un se situe très clairement au niveau du peuple lui-même. Disons-le sans complaisance, le peuple camerounais est redoutablement passif, insouciant et démissionnaire, chacun le sait désormais. Pourtant, Martin Luther King nous dit que « les grandes nations sont l’ uvre de leurs citoyens » lorsque dans la même veine, Ruben Um Nyobe nous instruit de ce que « la politique touche à tout et tout touche à la politique. Dire que l’on ne fait pas de politique c’est avouer que l’on n’a pas le désir de vivre ».

Les Camerounais sont-ils donc si las de vivre ? Ou alors, espèrent-ils être miraculeusement libérés par une deus ex machina prête à passer l’éponge sur toutes leurs petites lâchetés et démissions ? Disons-le clairement, cela est parfaitement impossible car, même les écritures disent « qu’il te soit fait selon ta foi », c’est-à-dire, selon tes aspirations et tes convictions les plus intimes. Mais alors, la nature ayant horreur du vide, quel sort peut être fait à un peuple qui dans son écrasante majorité, ne manifeste ni aspiration, ni engagement pour un dessein politique et un avenir plus ou moins précis ? Quel destin peut être réservé à un peuple dont l’indolence, l’individualisme et l’hypocrisie (notamment sur le slogan d’une illusoire émergence en 2035) ont atteint les extrémités que nous connaissons ?

Au bout du compte, un peuple qui vit ainsi dans les ténèbres, aux sens propre et figuré, et qui ne manifeste clairement aucune aspiration à autre chose qu’à la gadoue dans laquelle il est englué, ne risque t-il simplement pas, même inconsciemment, de susciter, d’attirer toutes sortes de difficultés, tant il est vrai que l’homme ne saurait être que le produit de ses rêves et désirs les plus ardents ? Sinon en effet, il ne serait rien d’autre que l’ombre de lui-même, une coquille vide, creuse et sans le moindre avenir. Chacun peut observer la manière avec laquelle, sous d’autres cieux, les peuples règlent leurs comptes aux dirigeants impopulaires. Hale Dwoskyn, célèbre penseur américain nous recommande à cet effet que « si vous êtes contre un politicien en particulier, proclamez plutôt que vous appuyez son adversaire parce que souvent, les suffrages favorisent la personne à laquelle les gens s’opposent le plus, car toute leur énergie et leur attention sont dirigées vers elle ». A bon entendeur…

D’autre part, comment tout un peuple peut-il à ce point manquer de sérieux au point de se complaire dans la corruption, la comédie et le faire-semblant, la bière et la futilité, le tribalisme, l’égoïsme et la quête du petit profit personnel, tout en espérant échapper aux démons de l’autodestruction qu’il suscite et charrie inévitablement chaque jour depuis des décennies? Existe-t-il même encore ici quelques prédicateurs et objecteurs de conscience pour rappeler lucidement et courageusement à ce peuple démissionnaire, quel est son devoir et sa responsabilité dans l’orientation et l’action, relativement à la destinée et l’avenir du pays ? Au lieu de se complaire dans l’indolence et l’inaction, tout citoyen digne de ce nom, sérieux et responsable, devrait donc inlassablement rechercher dans la réflexion et l’action, le bien de sa nation tout en priant Dieu en sa faveur car son bonheur à lui dépend du sien. Il est urgent de rétablir la démocratie dans sa définition élémentaire de gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.

Je suis par conséquent intimement persuadé pour ce premier niveau d’analyse que nos mentalités doivent radicalement changer sur cette cruciale et vitale question de l’engagement pour le pays, faute de quoi, nous susciterions encore d’autres Boko Haram, càd d’autres facteurs d’instabilité infiniment plus graves. Chacun l’aura bien compris, ce propos n’est rien d’autre qu’une sincère et fraternelle mise en garde de mes concitoyens, relativement aux périls de plus en plus imprévisibles qui nous guettent. Par conséquent, mon exhortation au peuple à cet égard est « Debout le Cameroun ! ».

La responsabilité de l’élite dirigeante
L’autre niveau de responsabilité du Boko Haram mentalitaire camerounais se situe au niveau de l’élite dirigeante d’obédience néocoloniale qui depuis plus de 50 ans maintenant, soumet le pays à une gouvernance adossée sur les logiques de la terreur ; la corruption et l’achat des consciences ; la tricherie et le mensonge ; le tribalisme et le clanisme ; les égoïsmes, les injustices et les inégalités sociales ; la rareté et les pénuries diverses ; la culture et l’esprit du pacte colonial.

Par la terreur, le peuple est soumis à une répression soit brutale soit subtile qui l’installe dans tous les cas dans une psychologie de la peur tout en brisant la plupart des ressorts de résistance citoyenne et politique. La conséquence directe en est, malgré le slogan incantatoire de démocratie avancée, un état de dépolitisation massif et quand il existe, un militantisme majoritairement opportuniste de la part de la petite « élite » fonctionnaire et affairiste, au sein des rangs du parti au pouvoir faisant alors office de cambusier et de distributeur des rôles et prébendes. Par la corruption, la plupart des acteurs de la scène nationale ainsi que des pans entiers de la société sont tout simplement achetés et soumis soit à la loi du silence complice et coupable, soit à d’aussi soudaines que brusques entrées dans les rangs du parti organisateur pour prétendument assurer chacun sa propre survie ainsi que celle des siens.

Par la tricherie et le mensonge, une prétendue compétition démocratique est proclamée et entretenue depuis quasiment 25 ans, dans un environnement où les règles éminemment inéquitables du jeu politique en vigueur et à tous les niveaux, ne sont en vérité que la négation même de l’idéal démocratique. Lorsqu’une société est à ce point subvertie et entourloupée par ses propres dirigeants, cad ceux-là mêmes qui devraient être les plus soucieux de son avenir, il est constant, quand on se réfère à l’histoire de l’humanité, qu’elle s’expose à terme, naturellement ou surnaturellement la vie étant constitutive de ces deux réalités placées en tout cas sous le contrôle vigilant du Régulateur suprême et éternel, à un processus de décomposition et de déréliction inéluctable.

Résultat des courses : De la longue crise économique et financière amorcée au milieu des années 1980 ; de la très profonde crise morale à la pollution mentale généralisées ; des innombrables scandales politico-financiers sur fond de détournements de la fortune publique jonchant la trajectoire historique du pays jusqu’aux plus spectaculaires prises de l’opération Epervier au sein des sphères les plus élevées du pouvoir ; du choléra, des inondations et autres souffrances insupportables caractérisant encore et toujours le quotidien des Camerounais ; du phénomène des coupeurs de routes à ceux des crimes rituels en tant qu’asymptote de la criminalité et de l’insécurité urbaines ; du chômage de masse, de la rareté et des pénuries actuelles en matière de commodités élémentaires telles l’eau, l’électricité, la route ou la santé, la liste est loin d’être exhaustive, des signes qui n’ont eu de cesse de matérialiser la décomposition croissante et la prise d’eau des différents compartiments d’un bateau qui n’a jamais cessé d’être dans la tourmente.

Ces diverses tribulations auxquelles s’ajoute la nouvelle forme d’insécurité due à Boko Haram, sont encore une fois loin d’être le produit du hasard. Elles tirent leurs sources profondes du Boko Haram mentalitaire camerounais que j’ai essayé de décrire à travers les précédentes lignes en guise de sonnette d’alarme. Je suggère de nouveau et avec force que tout en travaillant à sécuriser davantage notre territoire, nous nous attelions aussi et surtout à traiter le mal du Boko Haram mentalitaire à la racine. A l’instar de ce qui se fait ailleurs en contexte singulièrement difficile, cela passerait entre autres, par une robuste stratégie de rassemblement de toutes les forces vives les plus essentielles, en vue du salut de la nation.

Que Dieu bénisse le Cameroun !

Olivier Bilé, Président du Bureau Exécutif National de l’ Ufp
Olivier Bilé)/n


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