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Lettre ouverte aux chrétiens du Cameroun

Par le père Ludovic Lado

Chers condisciples de Jésus Christ,
Depuis mon pays de mission qui renaît des cendres d’une sale crise politique, je n’ai pas pu résister à un appel intérieur à partager avec vous quelques unes de mes préoccupations sur la responsabilité sociale et politique du chrétien au Cameroun aujourd’hui. Je vous écris à vous spécifiquement parce que nous avons en commun un même modèle existentiel, un certain Jésus Christ, ce Juif dissident du 1er siècle de notre ère, dont la vie continue d’inspirer des millions de personnes dans le monde. Peu importent nos multiples dénominations ! Après tout Dieu ou Jésus n’est ni catholique, ni protestant, ni évangélique, ni pentecôtiste et je ne sais quoi. L’essentiel est notre référence commune à Jésus Christ qui nous propose un chemin de salut, c’est-à-dire de vie humaine accomplie.

Mais que signifie être chrétien, voire croyant, dans la société camerounaise d’aujourd’hui? A quoi nous servent les religions au Cameroun?
Les recoupements statistiques donnent à penser qu’au moins 60 % de Camerounais s’identifient comme chrétiens. Et si on y ajoute les musulmans et les adeptes de nos dignes religions ancestrales, on atteint au moins 95% de croyants dans la population camerounaise. Mais, et c’est là le paradoxe qui m’intrigue, comment peut-il y avoir tant de mal-vivre, de pauvreté, d’injustices et d’incivismes dans un pays que la nature a comblé de tant de richesses et où presque la totalité de la population est croyante? Croyez-moi, je connais assez bien les lumières et les ombres de la nature humaine pour ne pas rêver du paradis sur terre.

Mais à quoi nous servent toutes ces religions si elles ne nous rendent pas plus humains, si elles ne nous aident pas à bâtir un pays plus juste, plus fraternel et plus solidaire ? J’ai toujours pensé qu’une religion était un chemin d’humanisation divinisante. Les églises, les temples et les mosquées sont remplis les jours de culte mais dans la société c’est la jungle, c’est le règne du « chacun pour soi ». Plus l’offre religieuse croît plus la fraternité et la prospérité semblent foutre le camp. Comment concilions-nous tout cela avec le nom de Dieu? Comment expliquer l’ampleur de la paupérisation dans un pays où presque tout le monde a le nom de Dieu sur les lèvres ? En quel Dieu croyons-nous au juste ?

Où sont et que font les chrétiens au Cameroun?
Que de nouvelles églises ! Que de veillées de prières ! Que de campagnes d’évangélisation ! Quelle effervescence religieuse ! Mais la foi chez nous semble se réduire à une mécanique de formules et à une boulimie rituelle sans véritable incidence sur le vivre-ensemble, sur la relation à autrui. Pourtant, « Le jeûne qui me plaît, dit le Seigneur, n’est-ce pas ceci : faire tomber les chaînes injustes, délier les attaches du joug, rendre la liberté aux opprimés, briser tous les jougs ? N’est-ce pas partager ton pain avec celui qui a faim, accueillir chez toi les pauvres sans abri, couvrir celui que tu verras sans vêtement, ne pas te dérober à ton semblable ? Alors ta lumière jaillira comme l’aurore. » (Is 58, 6-8). Dans ce pays qu’est le Cameroun, où faisons-nous tomber les chaînes injustes ? Où délions-nous le joug ? Où rendons-nous la liberté aux opprimés ? La pauvreté qui déshumanise les Camerounais n’épargne pas les Chrétiens.

Elle est décidément l’une des pires formes de violence, le premier ennemi des valeurs et de la dignité humaine. Si nous avons reçu l’Esprit Saint, comme nous le prétendons, où sont donc nos saintes uvres dans la cité? Jésus a demandé à ses disciples d’être la « lumière du monde » (Mt 4,14) mais nous sommes les ténèbres du Cameroun. Il a béatifié les « persécutés pour la justice » (Mt 5, 10) mais c’est nous qui persécutons par l’injustice. Il nous a demandé d’aimer et de servir sans discrimination (Mt 20, 28), non seulement nous nous servons mais nous asservissons notre prochain. En quel Dieu croyons-nous en réalité ? En ce Dieu défini par la Bible comme Amour et Vie ? A qui ressemblons-nous au juste ? A Jésus Christ qui a dit : « Je suis venu pour que les hommes aient la vie et l’aient en abondance » (Jn 10, 10) ? Quiconque sert un système injuste ne peut être disciple de Jésus Christ, parce qu’il sert les forces de la mort. Dieu est la Vie ! La foi en Dieu n’est rien d’autre que la foi en la Vie qu’on s’engage ici bas à promouvoir en soi et en l’autre.

Pensez-vous qu’il est sensé de demander à Dieu, comme nous le faisons dans nos multiples prières, d’arranger notre vie à nous alors qu’on écrase celle des autres par l’injustice? Je ne le pense pas ! La vie éternelle à laquelle nous aspirons n’a de sens que si elle est le couronnement d’une vie passée sur terre au service de la vie en soi et en l’autre. Encore une fois, je ne rêve pas du paradis sur terre, mais la réalité est que les fils de ténèbres semblent avoir étouffé les fils de lumière dans notre pays. C’est pour cela que le fruit de notre vivre-ensemble n’est pas la justice ou encore l’épanouissement de la vie humaine.

Jésus n’était pas un politicien mais n’oublions pas que c’est à cause de son opposition aux servitudes religieuses et sociales de son temps, de sa défense inconditionnelle de la dignité de tout être humain qu’il a été rejeté et crucifié par les fonctionnaires du sacré et les politiciens de son temps. Cela ne vous étonne-t-il pas qu’avec un tel maître nous soyons si tranquilles dans un pays comme le nôtre rongé par le mal-être? Nous baignons dans un christianisme individualiste tellement centré sur la consommation rituelle pour des besoins personnels qu’il ne constitue plus aucun danger pour les structures qui secrètent l’injustice et la mort. On en vient même à commercialiser le « sacré » aux chercheurs d’emploi, de conjoint, d’enfant, de richesses, etc., tout cela au nom de Jésus Christ. Ce christianisme fétichiste que la pauvreté et son lot de misères sociales font fleurir chez nous n’est pas celui de Jésus Christ ! D’ailleurs nous dit-il : « Ce n’est pas en me disant : « Seigneur, Seigneur ! » qu’on entrera dans le royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est aux cieux. Ce jour-là, beaucoup me diront : « Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé, en ton nom que nous avons expulsé les démons, en ton nom que nous avons fait beaucoup de miracles ? » Alors je leur déclarerai : « Je ne vous ai jamais connus. Écartez-vous de moi, vous qui commettez le mal ! » » (Mt 7, 21-23). En réalité, la foi chrétienne est un chemin d’élévation mystique qui libère progressivement en l’homme les forces de l’amour, mais que malheureusement le fonctionnariat du sacré a progressivement émasculée, condamnant ainsi la plupart des chrétiens au « kwashiorkor » spirituel. Le peuple de Dieu se meurt dans les poubelles spirituelles faute de mystagogues, c’est-à-dire de vrais guides initiatiques formés à l’école de Jésus Christ.

Les chrétiens doivent se réveiller au Cameroun et reprendre le flambeau du Maître, celui de la dissidence ! Le christianisme tranquille et sans risques n’est pas celui de Jésus Christ. Un vrai chrétien est un rebelle par essence, parce qu’il ne supporte pas qu’un être humain soit piétiné. La plupart de nos problèmes sociaux sont engendrés par la mauvaise gouvernance qui relève des injustices structurelles. Dieu n’y est pour rien ! Laissons Dieu tranquille et assumons nos responsabilités. Il nous en a donnés les moyens. Où sont et que font les chrétiens sur le champ politique au Cameroun?
Au lieu de courir après les miracles, les chrétiens doivent prendre le risque de subvertir les forces de la mort de leur temps par un engagement responsable au service de la justice et de la paix dans tous les domaines de la vie sociale, y compris la vie politique. Jésus l’a fait et en a payé le prix. Un christianisme conformiste n’est pas celui de Jésus Christ et seuls les hommes libres peuvent être vraiment ses disciples. Beaucoup sont baptisés mais très peu sont chrétiens parce que très peu sont libres. « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés. » (Lc 4, 18). Voilà l’Esprit qui habitait et guidait Jésus, ce maître ambulant qui n’avait même pas où reposer sa tête (Mt8, 20). Est-ce le même esprit qui nous habite, nous qui prétendons être ses disciples aujourd’hui au Cameroun? Que Dieu bénisse le Cameroun !

Père Ludovic Lado
Journalducameroun.com)/n


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