Opinions › Tribune

L’hécatombe de la musique camerounaise

Par Gérard-Philippe Guiffo

La disparition récente de Guy Lobé révèle l’extrême indigence de nos artistes (musiciens) et rend inéluctable la mise en place d’une prévoyance sociale (congés, retraite, assurance maladie et décès).

La mort de nos artistes est souvent brutale, parfois tragique, toujours douloureuse. Parce qu’ils font partie de notre vie quotidienne. À les voir, les écouter, les côtoyer, ils sont comme notre propre famille.

Depuis 30 ans, l’hécatombe de la musique camerounaise est sans fin. Certains ont disparu dans des conditions louches. D’autres dans des circonstances tragiques ont été happés à la vie. D’aucuns sont décédés, terrassés par la maladie.

Théodore Épémé dit Zanzibar, guitariste des Têtes Brûlées aux côtés d’Atebass et de Jean-Marie Ahanda, disparut dans des situations troubles. La légende raconte que durant leur tournée française en 1988, il sidéra les ingénieurs de son français. Ne connaissant rien au solfège (il ne savait pas lire les partitions de musique), il reproduisait pourtant à l’identique les notes qu’il avait entendues jouer. Bluffant!

Autre guitariste au destin brisé: Roger Kotto dit Kotto Bass, auteur de «Édith» et requin du studio Makassi de Sam Fan Thomas à Douala, succomba en novembre 1996 avant son exil en France. Il eut un malaise fatal après avoir dégusté un plat de poisson dans lequel il n’y avait pas que des épices. Fam Ndzengué («Tourne Ampoule») subit le même sort en laissant de milliers de fans inconsolables.

En revanche, d’aucuns ont connu une fin tragique, victimes d’accidents de la circulation. Parmi lesquels, Ndzang le zappeur, pygmalion de Mimi Fabiola; Abanda Aviateur, auteur de «Question de temps» (la chanson préférée de Saint-Lazare Amougou, lui aussi disparu). Mais aussi le très prometteur J. Pab’s International («Folk Ekomot 54»). Notoirement connu, Bebey Black fut décapité dans un accident de la route. Néanmoins, ce sont les affres de la maladie qui nous ont le plus endeuillé. Pierre Tchana («Va t’en») s’est éteint. Eboa Lottin l’a suivi sans rien emporter. Samson chaud gars («Bolo cellucam»); Francis Ndom; Mongo Faya («Collé Chewing gum»); Etub’anyang, le plus rock and roll de nos artistes; Tom Yom’s, l’américain de Dibombari; Feelingué Hiroshima de l’orchestre Les Sans visa de Petit Pays; Claude Macky; Sam Batcho, l’autre chantre du Makassi; Bebey Manga («Amio»); Charlotte Mbango, dont le premier album de reprises en 1988 rend encore les mélomanes nostalgiques; Lapiro de Mbanga, Tara Mimba wi; Mbella Njoh («Mambo Penya»); Hoïgen Ekwalla qui savait répandre la joie («Bossinga Iyo»); Jean Bikoko Aladin («Kena Me Docta»); Francis Bebey; Petit Prince dont le titre «Medjang Menong» (les balafons du lit) ferait passer aujourd’hui Katino pour une nonne; Messi Martin «Zoa Mballa»; Opick Zorro qui propulsa le pédalé avec «Ngabindéré».

Par ailleurs, c’est quasiment dans une précarité matérielle que nos artistes disparaissent. Ainsi Sala Bekono passa de vie à trépas dans le dénuement total. Immense par le talent, il fut le premier à s’interroger dans «Mot Nam» sur l’ampleur de la corruption en se demandant «qui avait bu?», «qui avait mangé (l’argent)?». Une chanson aussi mémorable que «Osas».

Nos humoristes ne sont pas en reste si on peut l’écrire. Dieudonné Afana dit Jean Miché Kankan; Massa Batré; Jimmy Biyong avec son inénarrable «Tobias»; Essindi Mindja quant à lui mourut après qu’une collecte destinée à le faire soigner à l’étranger fut totalement rassemblée.

Guy Lobé récemment disparu était un mastodonte. Interprète à succès de «Mon amie à moi», «Union libre» et du retentissant «Dévaluation», il fut de son propre aveu l’animateur de certaines chansons de Lapiro de Mbanga. Précurseur d’un zouk à la camerounaise avec «Laï Laï», il était moins connu pour sa franchise et sa verve.

Pour la prévoyance sociale professionnelle de nos artistes musiciens et comédiens
Stanislas Meloné, illustre disparu, avait porté le projet juridique d’une société de droits d’auteur destinée à leur assurer une prise en charge digne. Depuis, l’imbroglio actuel renforce la zizanie. D’autant que l’on peut douter de la volonté réelle de Sam Mbendé et de Prince Ndedi Eyango de fusionner leurs structures respectives, la Cameroon Music Corporation et la Société Camerounaise de l’Art Musical. Qu’à cela ne tienne, la sinistre énumération de nos artistes disparus devrait conduire à les doter immédiatement d’une véritable prévoyance sociale (congés, retraite, assurance maladie et décès).


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A SAVOIR

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