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Liberté de la Presse: Leçons apprises du journalisme Américain

Par Idriss Linge

Ce début de mois de mai 2013 a été une fois encore l’occasion de revenir sur la liberté de la presse et de ses entraves dans le monde. Pour l’occasion, nous étions une vingtaine de journalistes, venus du monde entier avec chacun nos problèmes, pour vivre le rêve américain de la presse. Nous sommes accueillis par le rapport du Freedom House, une organisation américaine non gouvernementale indépendante qui aide au développement des libertés dans le monde et qui aura retenu le plus d’attention aux Etats Unis. Ses résultats repris et commentés par de nombreux médias locaux et internationaux répartissent la carte du monde en trois catégories. Ceux au sein des quels les gouvernements favorisent la liberté de la presse ceux qui le font partiellement et ceux qui ne le font pas du tout. En Afrique pas de grosse surprise, la majorité des pays le fait partiellement ou pas du tout sur 49 pays listés seulement quatre sont un environnement de liberté pour la presse, dont trois iles (Cape Vert, Sao Tome et Principe Maurice) et un pays continentale le Ghana. Le Cameroun est parmi les derniers. Pour Freedom House la presse n’y est pas libre pas du tout. Dans le rapport du Freedom House une surprise, Israel. Pour la première fois une organisation américaine indexe ce pays allié des Etats Unis et lui reproche de ne pas travailler pour une presse libre. Mais pour ma part il importe de revenir sur la notion de presse libre telle que perçue par l’Amérique.

Karin Karlekar une des auteurs du rapport du Freedom House explique, « Il ne s’agit pas seulement de voir comment la réglementation des médias est gérée dans un pays mais dans les faits, nous vérifions aussi que les médias ne font pas l’objet de pression de la classe politique où économique, mais encore nous vérifions les actions de la presse elle-même et leurs capacités à repousser les limites dans des environnements où il y a des dirigeants difficiles mais aussi d’autres acteurs non étatique ». Pertinent ou pas pertinent, là n’est finalement pas la question. La vraie question est comment devenir une presse libre ? Est-ce le droit de dire ce qu’on veut avec les termes qu’on souhaite en toute circonstance ? Un voyage dans l’univers de la presse américaine s’avère riche d’enseignements à ce propos. Une première expérience au centre de la presse étrangère de Washington nous guidera dans nos questions. Certaines discussions sont ouvertes d’autres sont « off the record » hors du domaine de publication. Non pas que le contenu de la conversation soit finalement subversif ou dangereux, mais une leçon derrière, le journalisme c’est d’abord un métier d’éthique. Il y a une morale et des valeurs dans le métier de journaliste, mais aussi beaucoup d’humilité. A ce propos une visite dans le Newseum est assez édifiante. Au-delà d’être un endroit où des enfants peuvent jouer à être des reporters de la Maison Blanche pour de grosses chaines de télévision, l’endroit captive par le fait de plonger le visiteur dans une histoire enrichissante des médias aux Etats Unis et dans le monde occidental. La presse américaine a ses héros et le musée de la presse permet aux jeunes de les connaitre, de revivre en 4D leurs exploits mais aussi leurs controverses. Deuxième leçon, la presse américaine s’est construite au fil du temps, des erreurs, des bons exemples mais avant tout sur l’humilité à chaque fois de ses acteurs. Une humilité dont l’importance nous sera rappelée par Tom Rosenstiel le Directeur Exécutif de l’Américain Press Institute de Washington, mais aussi par Sree Srenivasan professeurs à la Columbia Journalism School située dans le quartier de Harlem à New York.

Des problèmes économiques la presse américaine les connait aussi. L’arrive de l’internet et des smartphone ne s’est pas fait sans conséquences. La presse écrite traverse des moments difficiles et quel que soit les positions dans les débats, le journal écrit ne constitue plus le seul point d’information. A la concurrence de la télévision se sont ajoutés les flux d’informations reçues sur les terminaux tels que les portables les Ipad et autres utilitaires. La presse écrite américaine a donc aujourd’hui des difficultés financières, mais elle le ne s’est pas compromise pour autant. L’argent n’a pas été le prétexte pour se mettre à la solde des uns ou des autres. Elle s’est tournée vers le monde académique qui ne manque pas d’idées. A L’American University School of Communication dans une banlieue de Washington DC nous sommes entretenus par une femme d’un âge de la génération des années 60. Mais la connaissance des nouvelles technologies et de la presse de Jan Shaffer est immense. Elle a analysé 5 ans de financement des entreprises travaillant sur les nouvelles formes de communication et ses conclusions sont une mine de projets pour des médias du Cameroun mais aussi de l’Afrique toute entière. Avec elle on apprendra que les frontières du métier de journalisme sont désormais encore plus larges et que seule une ouverture d’esprit peut permettre d’en saisir la pertinence.

Karin Karlekar, une des membres du Freedom House
Fai Suluck)/n

Notre expérience nous conduira à New York ville cosmopolite mythique et très business. Mais une chose frappe, c’est aussi une ville très médiatique et ici aussi les règles sont les mêmes : Ethique Humilité, Responsabilité et ouverture aux technologies nouvelles, mais New York présente d’autres visages de la presse américaine, à l’exemple de la presse communautaire. La Cunny School of Journalism de la New York City University en est une des précurseurs. Le centre forme en son sein de nombreux journalistes mais dont la particularité est de couvrir des évènements propres aux communautés des diasporas de l’Afrique, la Chine, le Pakistan, du monde hispanique et d’autres. C’est une expérience difficile mais progressivement cela prend de plus en corps et ce segment des médias devient de plus en plus maitrisé. Mais au-delà de la divergence des cibles un objectif constant revient, comment permettre aux diasporas de mieux s’adapter à leur nouvel environnement. La leçon ici est simple, même lorsqu’on décide d’avoir une approche identitaire, le but doit toujours être plus global et cela a marché ailleurs. A côté de cette spécialisation médiatique, la spécialisation journalistique. Une visite au siège des agences de presse Bloomberg et Associated Press permet de comprendre comment les grands groupes fonctionnent dans un environnement multifonctionnel mais toujours à la base les même règles d’humilité, d’ouverture et de respect de l’éthique du métier


Fai Suluck)/n

Finalement qu’elle soit globale, écrite, restreinte, digital ou spécialisée la presse américaine respecte les même valeurs. Elle est cependant soutenue par de puissantes organisations. La clarté d’esprit des jeunes acteurs du Center for Democracy and Technology est édifiante. « L’internet et le virtuel dans son ensemble sont des lieux d’opportunités l’accès doit être protégé, mais dans le même temps ce n’est pas un monde sans frontières », nous précisera notre interlocutrice au sein de cette organisation. Le besoin d’organisations fortes et pertinentes autour de la presse sera aussi évoqué par Tara Sonenshine l’adjointe du secrétaire d’Etat américain John Kerry qui gère le volet diplomatie et communication publiques. « il est important déjà que nous soyons organisés nous les journaliste, c’est fondamental », dira-t-elle par deux fois. A côté de ce discours modéré des organisations plus engagées. « La protection du journalisme est une cause fondamentale » précisera un interlocuteur au Reporters Committee for Freedom of the Press. Pareillement au Comité de protection des journalistes (CPJ) de New York célèbre en Afrique pour ses actions en faveurs des journalistes. Mais là aussi il est répété le besoin de rester humble et proche de l’éthique. Une expérience marquante, le contrôle des faits. Une idée d’anciens journalistes de mettre un site (factcheck.org) qui vérifie l’adéquation entre le discours et la réalité de terrain. « Les faits pour nous sont sacrés et pour nous il n’est pas question d’avoir le scoop, mais de véritablement s’assurer que les déclarations des dirigeants sur le terrain ont vérifiables et vérifiés »,nous dira Rob Farley. Le projet mord doucement, mais même aux Etats-Unis, le public n’est pas prêt de suivre des histoires qui ne vont pas dans le sens de leurs intérêts directs mais le projet tient la route et gagne en espace et en auditoire. Finalement l’Amérique journalistique vit les mêmes défis qu’en Afrique ou ailleurs. Mais à leur avantage, ses acteurs ont su s’organiser, s’appuyant sur une longue expérience, une grande humilité, le respect des règles et de l’éthique, l’ouverture d’esprit et finalement l’appui des organisations fortes et sincères


Fai Suluck)/n
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