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L’unité nationale: une nécessite ontologique et politique

Par le Pr. Hubert Mono Ndjana

Hier [le 20 mai 2014, ndlr], nous avons célébré la fête de l’unité, en sa 42e édition depuis 1972, date que les pères fondateurs de la nation avaient érigée à ce sujet en repère et balise pour la conscience collective, afin de conjurer les affres de l’oubli, de l’indifférence et de l’inattention. Le 20 Mai constitue ainsi un moment sacré de la liturgie nationale pour ceux qui croient activement à la religion de l’union. Mais il existe aussi, quoiqu’en une faible proportion, des incroyants actifs, qui agissent soit dans le sens de la désintégration, soit dans celui de la désorientation. Il s’agit en tout cas de perturber le sens de l’histoire et le rythme de son aboutissement.

I – Le sens et le rythme de l’histoire
La plupart des penseurs africains se classant volontiers parmi les progressistes, attribuent aux colonisateurs l’invention de la tribu, puis du tribalisme, réalités qui n’auraient donc pas existé dans l’Afrique traditionnelle, disculpant ainsi nos ancêtres d’avoir été habités par cet esprit pernicieux. Dans un débat récent, l’un de ces penseurs, spécialisé dans la théorie de la violence, précisait même que les tribus de nos traditions ne se faisaient jamais la guerre, ce qui implique naturellement que l’esprit belliqueux et antagoniste aujourd’hui en vigueur, facteur de division de la nation différant en même temps l’avènement de l’unité, est de provenance étrangère.

C’est précisément ce genre de sophismes, naïfs mais pernicieux, qui diffèrent au contraire le mouvement d’acquisition de la conscience unitaire et, par voie de conséquence, le développement même de notre société. La simple onomastique des lieux et sites ruraux atteste de l’existence ancienne des guerres entre villages, clans et sous-clans. Dans les régions du Centre et du Sud, plusieurs villages portent le nom de Ngoulemekong, c’est-à-dire « la force ou le pouvoir des lances ». Mon propre village se nomme Ekabita, équivalent, en français, de « quartier général », lieu d’où se décidait le mouvement des armées. Dans d’autres villages se trouvent encore aujourd’hui des enclaves d’ « esclaves », « MbogBeloo », personnes étrangères ramenées des campagnes victorieuses. Toutes ces réalités, ce n’est pas le pouvoir colonial qui les a fabriquées.

Les analyses qui précèdent conduisent à la conclusion que les différents segments sociologiques : sous-clans, clans, tribus et ethnies, constituent nos réalités de base, et qu’il ne convient pas, dans la compréhension de nos sociétés actuelles, de s’imaginer d’autres réalités, de fantasmer nos sociétés en des sociétés déjà unifiées et intégrées, à l’instar des sociétés qui avaient patiemment et longuement, pendant des millénaires, dépassé leurs réalités tribales et différentielles des origines. Nous cherchons encore à dépasser les nôtres, et nous n’avons pas encore réussi.

César peut donc embrayer sur les cloisonnements et leur conflictualité latente. Seulement, la conscience que nous prenons du machiavélisme actif du colon ne doit pas nous faire oublier le caractère naturellement antagonique de nos tribus. En ma qualité de citoyen militant de la cause de l’unité, je me dois néanmoins d’assumer ma tribalité et mon tribalisme de base, comme condition de possibilité du dépassement tribal. L’ingénu dira : je ne suis pas tribaliste. Cette affirmation péremptoire de l’universalisme national, sans l’indispensable auto-reconnaissance de son propre tribalisme originel, est aussi vaine et naïve que dangereuse. L’homme est un animal tribal, avant de devenir cet animal politique dont avait parlé Aristote. C’est quand on se reconnaît tel, qu’on peut vouloir se dépasser, en même temps que les autres volontés tendues vers le même idéal, et c’est alors qu’on peut aussi aboutir à un universalisme objectif. Sinon, c’est le formalisme du vide, qui s’abîme dans la répétition sans fin des pétitions de principe.

Les partisans de l’universalisme objectif savent, comme il en a été de l’histoire de toutes les autres nations : la Gaule, les anciens empires et royaumes germaniques, britanniques, les Goths et les Wisigoths, les vieilles principautés d’Espagne, d’Italie et du Portugal, etc., qui font maintenant l’Union Européenne, que notre histoire nationale va aussi connaître à terme l’indispensable unité, et aller pareillement à l’unification continentale. C’est la loi universelle de l’évolution historique. Il y faut tout simplement un vouloir collectif et responsable pour éviter les longs millénaires que les autres avaient connus dans leur cheminement. Mais on ne doit pas non plus pécher par précipitation en cherchant à appliquer déjà ou à adopter, telles quelles, les mêmes procédures politiques que ces autres. Nous n’en sommes pas encore là. Et ce n’est pas masochisme que de le reconnaître. Il faut traverser, en effet, même symboliquement, toutes les étapes génétiques intermédiaires. C’est ce mouvement pédagogique, psychologique, politique, anthropologique et sociologique, que je désigne globalement par le terme de dépassement ethnique.

II – Alibis et sophismes de la mauvaise conscience
Le hasard veut que lorsqu’on parle du problème tribal ou ethnique au Cameroun, on n’évoque généralement que le problème bamiléké, ou le problème anglophone, et rarement les autres composantes. Le fait est observable à travers les différents quotidiens du pays, qui n’évoquent ni ne diffusent pas d’autres « problèmes » tribaux ou régionaux.

Les élites anglophones, notamment celles de la SCNC (Southern Cameroon National Council), et surtout depuis que le pétrole a été découvert de leur côté, se dépensent en activisme de tout bord, tant auprès de l’Organisation des Nations Unies qu’auprès des instances nationales et des personnalités privées (mille et un messages ont été postés dans ma boîte E. mail) pour dérouler leur argumentation sur la déréliction et le manque d’attention dont leur région serait victime, et par conséquent, sur la nécessité de l’indépendance de cette dernière, le nouvel Etat devant se dénommer AMBAZONIA STATE. Elles excipent pour cela d’une validation de principe que les Nations Unies auraient accordée à leurs revendications sécessionnistes. On peut leur rappeler à ce sujet que l’histoire ne marche pas à reculons. Les pères fondateurs de la nation actuelle, s’étaient arrangés en 1961 pour la forme fédérale à donner à la jonction de l’Etat du Cameroun ex-anglais avec l’Etat du Cameroun ex-français. Les chefs successifs de l’Etat camerounais ainsi institué font régulièrement serment sur la Bible et devant le peuple, de toujours sauvegarder l’intégrité du territoire. Inutile de faire un commentaire quant aux postes stratégiques dont les mêmes élites se disent frustrées, car à ce sujet, on pourrait les croire atteintes de myopie. Il est par ailleurs difficile de croire que les Nations Unies puissent appuyer leurs man uvres irrédentistes au même moment où elles condamnent le sécessionnisme en Crimée.

Quant aux élites Bamilékés, qu’on pourrait tout autant accuser de la même myopie ou d’une schizophrénie constitutionnelle, elles ont pris coutume d’évoquer, dans tout débat, les paroles de l’officier français Lamberton prévenant la haute administration française que le Bamiléké était une épine plantée au talon du Cameroun. Faisons observer que Lamberton n’était pas un scientifique : ni psychologue, ni sociologue, ni anthropologue. La plupart des Bamilékés qui croient que c’étaient des paroles d’évangile, se donnent alors un complexe de culpabilité, syndrome kafkaïen, en adoptant partout des réflexes de méfiance et d’auto-défense. Cette dérive les conduit finalement, comme on devait s’y attendre, à des actes étranges d’ostracisme que l’on peut illustrer par quelques exemples.

1) Des cours particuliers donnés à des élèves pour approfondissement des leçons reçues en classe. D’abord, ces cours sont interdits à des élèves non-bamilékés. Ensuite, s’il s’infiltre malgré tout un « corps étranger », les explications se donnent brusquement dans une langue que le corps étranger ne peut comprendre. On peut alors parler d’un refus de distribution sociale-égalitaire du savoir.

2) Les transports publics sont un autre exemple d’ostracisme. Un transporteur s’avise-t-il un jour ordinaire de placer son car dans la gare routière d’une capitale bamiléké ? Le car rentrera vide à Yaoundé, sans passager. Il s’agit alors d’un acte de discrimination en situation commerciale.

3) On peut ajouter cette asymétrie caractéristique en matière foncière, à savoir la non – réciprocité dans la cession ou la vente des terres aux allogènes par les autochtones titulaires des droits. Le vivre-ensemble, il faut donc le savoir, n’est pas qu’un mot, mais aussi un comportement.

C’est pour éviter la trivialité qu’on n’évoque pas couramment les arguments de cette nature dans nos débats d’intellectuels. On fait semblant de se comprendre, tout en évitant soigneusement de crever l’abcès. En fait, nous devons nous reconnaître, en ce que nous sommes : Essingan, Famla, Sawa, Kirdi, Elog’Mpo, Pygmées, etc., avec nos défauts et nos qualités, étape primordiale de l’auto-confession, avant l’étape décisive de l’auto-dépassement vers la transcendance nationale, vers l’universalisme objectif.

III – Trêve de bavardages : la nation en danger
Les sophismes ultra-juridiques et les frustrations prétextées des uns et des autres semblent donner l’impression que le reste des régions du pays n’auraient pas de récriminations à formuler. Pourtant, leurs différentes cultures d’exportation comme le cacao, le café ou le coton avaient tout autant construit ce pays sans leur conférer des privilèges particuliers.

Par ailleurs il est inacceptable que les élites des régions côtières ou frontalières, régulièrement secouées par des attaques armées de provenance étrangère, se mettent à remettre en jeu l’intégrité physique du territoire. N’importe quel amateur de sécurité nationale pourrait les soupçonner d’intelligence avec les forces étrangères et le terrorisme international. Les multiples et meurtrières incursions des chaloupes étrangères dans le Sud-Ouest de notre pays tout comme les frappes audacieuses sur la frontière Nord-Ouest, par la secte Boko Haram, probablement devenue « Boko Harem », ne laissent pas d’inquiéter sérieusement. Notre pays est pris en étau, s’il faut aussi y ajouter les frappes et les rapines des anti-Balaka dans ses frontières orientales. Ceux qui ont l’odorat bon sentent même, apparemment, une odeur de conspiration à l’intérieur.

Ce n’est donc pas le moment d’exacerber nos différents micro-tribalismes virulents. Au contraire, c’est face au danger que les entités menacées se remettent ensemble, pour précisément résister et subsister comme des ensembles. Comme quoi, la vue de l’ennemi peut être le commencement de la sagesse. Notre pays est attaqué à l’arme lourde. Il n’y a pas d’autre dessin : il se trouve en état de guerre et nous devrions par conséquent, tous sans exception, arrêter nos blablas pour nous regrouper et soutenir ceux qui conduisent le pays ainsi que nos forces armées. Dans ses Principes de la philosophie du droit, Hegel, que je cite de mémoire, dit à peu près ceci : «Les guerres se font quand elles sont nécessaires. Puis viennent les saisons et les vendanges, et les bavardages se taisent devant le sérieux de l’histoire ».

Il n’existe pas un autre moment aussi sérieux dans l’histoire d’une nation que celui où cette dernière se trouve en état de guerre. C’est le moment du silence et de l’union, le moment de la grande mystique de l’unité, sous peine de disparaître. C’est une nécessité ontologique.

Pr. Hubert Mono Ndjana
wikimedia.org)/n


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