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Mali: La chasse aux islamistes dérape à Bamako

L’état d’urgence décrété au Mali confère aux autorités «le pouvoir d’ordonner en tout lieu des perquisitions de jour et de nuit». Les abus et humiliations se multiplient

Bamako
Modibo Doumbia fréquente la mosquée wahhabite Chaka Koné de Niamakoro, à Bamako. Il est ce qu’on appelle ici un pratiquant sounnite. Un terme qui n’a rien à voir avec l’appellation «sunnite» (par opposition à chiite), et qui est utilisé au Mali pour désigner les fidèles d’obédience wahhabite, réputés pour leur rigueur et les signes ostentatoires de leur foi. Mardi dernier, lorsqu’il arrive dans la boutique où il travaille, Modibo Doumbia ne trouve pas que des clients. «Il y avait trois gendarmes qui m’attendaient, raconte-t-il. Ils m’ont pris mon téléphone, m’ont demandé de fermer la boutique et de les suivre dans leur véhicule. Nous sommes passés chez les pompiers chercher trois autres gendarmes et des chiens, et nous sommes allés chez moi. Ils ont fouillé toute la maison, ils ont fouillé longtemps, de fond en comble.» Finalement, les gendarmes ne trouvent rien. Mais les malheurs de Modibo Doumbia ne s’arrêtent pas là. «Ils m’ont conduit à la gendarmerie du Camp 1. Ils m’ont posé des questions sur ce que je pensais du Mujao (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest, l’un des groupes islamistes armés qui occupent le nord du Mali, NDLR), ils m’ont longuement interrogé et m’ont gardé toute la nuit. Le lendemain ils m’ont laissé sortir, mais avant ça ils m’ont rasé la barbe.» Humilié, choqué, blessé dans sa foi et son patriotisme, Modibo Doumbia n’a plus cette barbe longue qu’il portait en référence à une parole du Prophète. Les gendarmes avaient tout prévu: derrière la gendarmerie, ils ont fait venir un coiffeur, exprès.

«Tout ce que j’ai fait, profère Adama Traoré d’une voix ferme, pleine de colère contenue, c’est porter une longue barbe et avoir mon boubou relevé au-dessus des chevilles. C’est pour cela qu’ils m’ont interpellé.» Le pantalon ou la djellaba au-dessus des chevilles, un autre signe visible de son appartenance religieuse. Lui aussi fréquente une mosquée sounnite de Yirimadjo, un quartier pauvre et périphérique de la capitale. Lui aussi a fini dans la gendarmerie du Camp 1 de Bamako. «Certains gendarmes disaient que je devais avoir des armes à mon domicile, mais ils ont bien fouillé et n’ont rien trouvé. Malgré ça, ils m’ont obligé à me raser la barbe avant de me libérer. Ils disaient que si je ne me laissais pas faire, ils me garderaient en prison.» Adama Traoré porte un grand chèche noir qu’il noue par-dessus son menton, comme s’il masquait une blessure. Comme une personne amputée, la barbe manquante d’Adama Traoré le fait souffrir. «Nous étions une trentaine là-bas, assure-t-il, avec des prédicateurs. Ils ont forcé tout le monde à se raser.» Islam sounnite ou confrérique. Du côté du ministère de la Défense, on affirme «ignorer si c’est vrai ou pas» et n’avoir «aucun élément officiel d’appréciation.»

La chasse aux islamistes dérape à Bamako

L’état d’urgence décrété au Mali le 11 janvier confère aux autorités «le pouvoir d’ordonner en tout lieu des perquisitions de jour et de nuit.» Ce qui règle la question de la légalité des descentes et des fouilles. Mais pas des abus et des humiliations. Mohammed Kimbiri est premier secrétaire à l’organisation du Haut Conseil islamique, une institution très importante au Mali, et l’un des responsables de l’association islamique pour le salut A-Islam. «Depuis quatre ou cinq jours, je reçois de nombreux appels de fidèles. La communauté sounnite subit des exactions de toutes sortes, affirme-t-il. Des barbes rasées de force, des ennuis aux postes de contrôle, des caillassages. Il suffit d’avoir le pantalon relevé pour subir tout ça. Et puis, poursuit le responsable islamique, il y a des descentes musclées dans les mosquées, mais uniquement dans les mosquées sounnites.» L’islam sounnite, ou wahhabite, est couramment pratiqué au Mali, mais il reste minoritaire dans un pays où domine l’islam dit «confrérique.» «La guerre au Nord fournit l’occasion d’un règlement de comptes», juge Mohammed Kimbiri. Lorsqu’on évoque avec lui la menace terroriste, la nécessité pour les autorités de prévenir tout risque d’attentat, il acquiesce sans hésiter: «Nous sommes d’accord avec ça, l’état d’urgence est salutaire pour nous, il faut chercher ce qu’il y a à chercher! Mais l’application doit se faire dans la légalité et le respect des fidèles.» La stigmatisation qui touche les musulmans les plus rigoureux commence à être palpables. Elle surprend, dans un pays musulman à plus de 90 %. Mais les imams préfèrent prendre les devants pour éviter un fait divers sordide. Vendredi dernier, dans son prêche, l’imam d’une mosquée sounnite de Bamako conseillait aux fidèles de se dépêcher de rentrer chez eux et de ne pas promener leurs longues barbes et leurs boubous relevés aux chevilles dans les rues.

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