Manifestations du 23 février : les erreurs de l’opposition camerounaise

Par romuald Camliso

Les manifestations du 23 février dernier lancées par quelques leaders de l’opposition camerounaise n’ont pas répondu aux attentes dont elles étaient porteuses. Intimidations policières, violences et brutalités, « black out » sur les médias locaux, les forces de l’ordre du « pouvoir RDPC » ont tué dans l’ uf avec une efficacité impressionnante plusieurs semaines d’efforts. Pire, Mboua Massock, Jean Michel Nitcheu, Kah Walla et les quelques autres leaders à l’origine de ces protestations n’ont visiblement pas reçu l’onction du peuple. Pourquoi donc les Camerounais n’ont pas suivi ces leaders qui appelaient pourtant le peuple à porter avec eux des revendications qui nous concernent tous ?

La première erreur de l’opposition a certainement été le flou et le timing des manifestations. Souhaitant visiblement profiter des troubles qui règnent dans le monde arabe actuellement, l’opposition s’est engouffrée en ordre dispersé dans une brèche (créée par Mboua Massock et appuyée par le CODE) qui a finalement dilué les raisons et le bien fondé de ces protestations. Était-ce un mouvement à la limite de l’insurrection et appelant au départ de Paul Biya (la position de Mboua Massock)? Était-ce une commémoration des martyrs de 2008 (la première position officielle du SDF) ? Était ce une requête pour la transparence électorale et l’amélioration des conditions de vie des Camerounais (la position de Kah Walla) ? Cet imbroglio de revendications dont quelques unes étaient pourtant légitimes et l’impression qu’ont eue les populations qu’on voulait les pousser dans la rue par opportunisme politique en profitant des événements égyptiens et tunisiens ont visiblement joué un rôle majeur dans l’échec du 23 février. L’idée par ailleurs entretenue par le pouvoir à Yaoundé et quelques prestidigitateurs de la communication qui veut que ce 23 février était un simple appel à l’insurrection lancé depuis la diaspora et par la diaspora – dont les Camerounais locaux commencent visiblement à se méfier – n’a pu que conforter le petit peuple de Douala, Yaoundé, Kumba, Ebolowa et de toutes les autres villes du Cameroun dans leur idée de vaquer tranquillement à leurs occupations. L’opposition a donc pêché en premier lieu par une désunion stratégique en matière de communication sur ces événements, que ce soit en termes de diffusion de l’information et de pédagogie sur les appels à protestation.

La deuxième erreur (on devrait dire « problème ») de l’opposition est qu’au delà des mots d’ordre de manifestations qu’ils ont lancés, ils ne semblent plus représenter, aux yeux d’une bonne partie de la population, une alternative crédible au pouvoir en place pour des raisons diverses (avérées ou pas) qui vont du manque de vision politique et de programme à l’accusation d’opportunisme électoral à l’approche des présidentielles. En ce qui concerne l’absence de vision ou de programme politique, si on ne la conteste pas, il reste quand même important de la nuancer en notant que contrairement à une idée bien répandue dans l’opinion, la faillite de l’opposition comme alternative est plus la conséquence d’une main mise du pouvoir sur l’appareil d’État que celle d’une dérive qui lui serait inhérente. En effet, le système RDPC, malgré la multiplication des partis politiques et les diverses lois pour promouvoir le multipartisme dans les années 90, a été fabriqué et conçu de telle sorte qu’une réelle opposition composée de technocrates, financièrement autonome, force de propositions et qui puisse diriger le pays en cas de départ de Paul Biya ne puisse émerger. L’ère du parti unique n’est en réalité pas totalement révolue. Les contre pouvoirs ne sont pas garantis, la presse publique est inféodée au pouvoir en place, la justice n’est pas indépendante et les élites intellectuelles, économiques, entrepreneuriales sont contraintes d’être toutes RDPCisées du fait des impératifs de survie sociale, pour eux mêmes et leurs familles. La plupart des personnalités que compte le Cameroun sont donc souvent contraintes de faire un choix cornélien : « soit tu t’engages au RDPC, soit tu meurs de faim et avec tes idées. »

Maintenant, malgré cet handicap majeur, il va de soi qu’il existe malgré tout une marge de man uvre que l’opposition aurait pu saisir, avec le SDF notamment. Ce parti, hors RDPC, est en effet le seul qui bénéficie d’une vraie assise nationale, d’un leader qui fait encore recette dans les villages, qui a toujours disposé du plus grand nombre de députés à l’assemblée nationale (43 députés en 1997, 22 en 2002 et 16 en 2007) et de conseillers municipaux sur toute l’étendue du territoire national (61 circonscriptions gagnées aux municipales de 1996, 36 en 2002 et 19 en 2007). C’est donc la formation politique qui a, depuis les années 90, le plus été associée aux affaires du pays, aux plans local et national. Par ailleurs, compte tenu de ces résultats aux élections municipales et législatives de 2007, le SDF a pu bénéficier de financements publics conséquents (244 millions de francs CFA en Mars 2010) qui auraient pu (ou pourraient) lui permettre d’être une force mobilisatrice à travers une campagne active dans les quatre coins du triangle national et, avec un peu de travail, de faire valoir une alternative concrète programmatique, en association avec les autres formations politiques, qui ferait front au Document de stratégie pour la croissance et l’emploi du gouvernement.

Concocter autour du SDF (ou au pire d’une autre formation historique) un programme politique concret, expliqué, détaillé, bien vendu aux médias et qui parle à tous les Camerounais, du bendskinneur à l’étudiant en passant par l’entrepreneur, est un impératif pour l’opposition camerounaise si elle veut éviter de se faire battre sur le terrain de l’opinion avec des petites phrases comme « Paul Biya doit partir n’est pas un programme politique ». Populistes et démagogiques, ces phrases s’inscrivent malgré tout dans l’imaginaire collectif comme l’incarnation d’une opposition qui paresse, ne veut pas réfléchir et proposer des solutions concrètes aux Camerounais en lieu et place des slogans galvaudés d’il y a 20 ans. L’opposition unifiée a donc intérêt, pour regagner ses lettres de noblesse, à proposer rapidement un projet économique et social qu’elle présenterait comme sa feuille de route de l’après Paul Biya. Que ce départ advienne en Octobre par les urnes ou bien plus tard pendant le mandat du chef de l’Etat au hasard d’un accident de la vie.

En ce qui concerne les accusations d’opportunisme, l’union autour d’une formation d’envergure et d’un seul leader permettrait de modérer les soupçons de vagabondage électoral dont la multiplication des candidatures, parfois des plus farfelues, semble être l’expression. Si on tient compte du fait que la loi sur le financement des campagnes électorales (datant de 2002) est entrée en vigueur lors de la dernière élection présidentielle à hauteur de 15 millions de francs CFA pour chaque candidat (le nombre de candidats passant de 9 en 1997 à 16 en 2004) et que les défections de quelques opposants historiques des années 90 comme Augustin Kodock, feu Antar Gassagay, Bello Bouba Maïgari, Dakole Daïssala et Issa Tchiroma aient laissé un goût amer aux populations, il est logique aujourd’hui que les Camerounais ne voient en ces politiciens que des bonimenteurs du dimanche matin à la poursuite de quelques prébendes et de postes ministériels.

L’échec du 23 février doit donc permettre à l’opposition de se refonder, de se remettre en question, de travailler sur les problèmes concrets de l’heure à l’approche de la présidentielle (inscriptions sur les listes électorales, sensibilisations au vote, Elecam, formation d’une coalition, présentation du projet politique détaillé, communication et pédagogie autour de ses actions et de ses propositions) dans une double optique : celle de présenter un candidat sérieux et crédible à la prochaine présidentielle d’Octobre et celle de faire renouer les Camerounais avec la politique. Mieux encore, pour reprendre les termes d’Achille Mbembe, dans l’optique de « réveiller notre potentiel insurrectionnel » qui, au regard des mouvements du 23 février dernier, semble avoir totalement disparu.


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