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Marcelo Giugale: Pourquoi des réformes évidentes n’ont-elles jamais lieu?

Cet économiste auprès de la BM en charge du développement pour l’Afrique fait une analyse économique des freins aux changements sociaux

Premier cas. Un pays en Afrique consacre quatre pour cent de sa richesse créée (PIB) chaque année pour subventionner l’essence qui est consommée par le peu de personnes fortunées que compte le pays. Cet argent permettrait de doubler le budget de l’enseignement public ou tripler la construction des hôpitaux (tous des services utilisés essentiellement par les pauvres). Un jour, le gouvernement décide de faire quelque chose à propos de cette aberration. Il en résulte des troubles sociaux. Qui voit-on protester, Les riches n’est-ce pas? Après tout, ce sont eux qui perdent la subvention. En fait non. Contre toute attente, ce sont les pauvres qui protestent. Deuxième cas. Un gouvernement d’Amérique Latine achète à la ligue professionnelle de football du pays les droits de diffusion télé (Ne me demandez pas pourquoi) et diffuse les matchs gratuitement. Les hommes (pour ce pays, le » Futbol » est pratiquement exclusivement pour eux), sont heureux. Les femmes sont furieuses (leurs maris seront scotchés à leur téléviseur tout le weekend). Le coût pour le Trésor national: environ $ 250 millions par an. Ce serait assez d’argent pour donner à chaque enfant de deux à cinq ans, une éducation préscolaire, une chose qu’actuellement seules les familles aisées peuvent se permettre. Les femmes seraient ravies bien sûr de ce genre de crèches, notamment parce que cela permettrait à plus d’entre elles de pouvoir travailler à l’extérieur du foyer. Alors, le vote des femmes dans ce pays se tourne-t-il significativement contre le parti au pouvoir? Est-ce que l’opposition évoque même la possibilité d’échanger des matchs de football pour le développement cognitif des enfants? Rien du tout.

Troisième cas. Un pays européen qui a un taux de chômage massif décide de rendre plus facile l’embauche et le licenciement d’employés. L’attente (qui s’appuie sur des observations plutôt solides) est que cela incitera les entreprises à recruter davantage, surtout chez les jeunes. Les syndicats, qui sont constitués de personnes qui ont déjà un emploi, entament une grève pour exprimer leur dégoût. Le gouvernement recule, retarde et pour finir laisse tomber la réforme Les chômeurs n’ont même pas eu l’occasion de s’exprimer sur le sujet. Quatrième cas. Le gouvernement le plus puissant du monde est confronté à un énorme déficit budgétaire et emprunte pour pouvoir le payer. Cela signifie que la génération actuelle consomme plus qu’il ne produit et transmet la facture à la prochaine génération sous la forme d’une dette nationale toujours plus lourde. Bien sûr, quelques-unes des dépenses d’aujourd’hui sont des choses qui dureront pour longtemps – comme l’infrastructure. Mais la plupart de l’argent sert à payer des allégements fiscaux, la gratuité des médicaments et des aides au logement. Ces choix ne produisent que peu de bénéfices pour les jeunes. Pourquoi ceux-ci n’en parlent-ils pas? Et cinquième cas. Une économie développée d’Asie restreint (et parfois interdit) l’importation de riz, alors même que cette denrée constitue l’aliment de base de sa population. Cela fait que les consommateurs paient quatre fois plus cher pour leur riz qu’ils ne devraient. Pour une famille moyenne, le coût s’élève à 400 $ par année de dépenses inutiles, juste pour maintenir la production des riziculteurs locaux. Ces histoires comme vous le savez sont toutes vraies. Elles se déroulent en ce moment même. Et vous pouvez en trouver des centaines d’autres à travers le monde. [En ce moment, vous pensez probablement à l’une d’entre elles qui se déroule dans votre propre pays.] A chaque fois, les perdants (les pauvres, les femmes, les chômeurs, les jeunes, les consommateurs) ne s’organisent pas pour défendre leurs intérêts. D’une certaine manière, les sociétés tolèrent ces aberrations. Elles semblent prises au piège dans le statu quo (une sorte de bas-niveau d’équilibre qui nous rend collectivement moins bien lotis). Pourquoi? Pourquoi des réformes évidentes ne sont-elles pas faites? Parce que derrière chaque statu quo, il y a un réseau complexe d’intérêts particuliers de personnes, d’institutions et d’entreprises (les «acteurs») qui seraient touchés par le changement, alors ils l’arrêtent. Les économistes appellent cette interaction entre les gagnants, les perdants, et les décideurs, l’ «économie politique» de la réforme – Pensez-y comme étant un jeu de pouvoir sur la politique économique.

Il existe, bien sûr, des moyens de briser le statu quo. Les crises sont, paradoxalement, parmi les plus efficaces. Il a fallu une crise financière mondiale pour amener les politiciens du monde entier à vraiment se concentrer sur la supervision des banques, et il faudra peut-être une catastrophe naturelle aux proportions cataclysmiques pour les amener ensemble à faire quelque chose sur le changement climatique. Ce n’est pas exactement la voie de réformes qu’on souhaiterait à quiconque.
Une autre façon de sortir de l’impasse est à travers le leadership transformatif. De temps à autre, les sociétés trouvent quelqu’un qui les inspire, qui est différent, qui peut s’identifier au quotidien des gens et leur montrer la vision d’un avenir meilleur. Si vous êtes chanceux, cette vision devient des progrès réels. Mais, avec ces leaders visionnaires, on ne sait jamais – De mémoire, combien pouvez-vous en nommer qui aient bien débuté et bien terminé? Peut-être que la technologie est un facteur de changement plus fiable, quoiqu’encore imprévisible. Une invention ou une découverte peut renverser le jeu politico-économique. Les téléphones portables ont détruit la position dominante des anciennes compagnies de téléphone. Le web fait la même chose pour ce qu’étaient les tout-puissants journaux. Les drones ridiculiseront bientôt les pilotes de chasse. Et imaginez ce qui arrivera à l’influence des compagnies pétrolières (et des pays riches en pétrole) le jour où nous trouverons un moyen moins coûteux pour alimenter les voitures? Mais si les crises, les leaders et la technologie arrivent d’une manière aléatoire, existe-t-il un moyen plus systématique de réveiller les sociétés? Oui, l’information. Vous voyez, la plupart des statu quo sont fondés sur l’ignorance. Lorsque les gens découvrent combien d’argent les gouvernements gaspillent ou donnent aux riches, ou le type de privilèges que les syndicats obtiennent, ou combien meilleur marché peuvent être les produits importés, leur mécontentement offre une opportunité de changement. L’opposition (en particulier ceux qui ne sont pas eux-mêmes bénéficiaires du statuquo) vit de et avive cette colère. Une indignation sociale éclate et le jeu recommence jusqu’à ce qu’un nouvel, on l’espère meilleur, équilibre est atteint. Tout ce dont vous avez besoin est de mettre les connaissances à la portée des gens ordinaires. Dieu merci l’internet existe aujourd’hui

Marcelo Giugale, économiste auprès de la Banque mondiale

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