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Marchés publics au Cameroun : Paul Biya contre Paul Biya

Comment faire de la sous – consommation du budget d’investissement public un mauvais souvenir

Le 04 Septembre 2012, le quotidien de l’État Cameroon Tribune publiait une longue liste de nouvelles recrues de la Fonction Publique invités à retirer leur premier bulletin de solde. Dans le même numéro, on retrouvait les visages souriants des occupants de la zone de Mekin enchantés par leurs indemnisations et des promesses de déblocage des salaires à l’établissement de Microfinance FIFA. Le journal contenait également un grand nombre d’appels d’offre des marchés publics. Toutes ces informations, accompagnant l’inauguration successive de la route Ayos-Bengbis et du Pont de l’Enfance, après la pose de la première pierre du barrage de retenue d’eau de Lom Pangar auraient dû susciter un grand optimisme si, un mois plutôt, le même journal n’avait publié sous la plume de Rousseau-Joël FOUTE un article au ton particulièrement désespéré : « Sous-consommation du BIP : rien n’a changé ». L’auteur gémissait sur cette incapacité de notre pays à mener même les réalisations les plus élémentaires telles que les salles de classe et les centres de santé. A la vérité, cette activité n’est que l’arbre qui cache la forêt. Au 30 Juin, les appels d’offre lancés couvraient 33% du nombre de projets prévus, mais les montants associés représentaient moins de 10% du budget d’investissement. Cet important décalage entre un nombre relativement important de projets lancés et un volume dérisoire du budget vient du fait que les projets lancés ne concernent que les petites opérations relevant des Commissions dites sectorielles. Il faut à cet effet préciser que depuis la création du Ministère des Marchés Publics, celui-ci s’est vu attribuer la Commission Centrale qui gère les projets dépassant une certaine ampleur, alors que les Commissions sectorielles logées dans les Ministères s’occupent des broutilles. La Commission Centrale gère, en nombre, autant de marchés que l’ensemble des autres Ministères réunis, mais ses projets couvrent 90% du volume d’investissement. Mais alors que les marchés relevant des Commissions sectorielles ont été lancés à plus de 50%, ceux relevant de Commission Centrale n’atteignent pas 10%, et ceci, même si on comptabilise les lancements indus des Ministères sectoriels qui auraient dû revenir à la Commission Centrale.

Pourquoi la sous-consommation
La sous-consommation s’explique ainsi, du moins en première analyse, au fait que la Commission Centrale n’a pu faire preuve d’une grande activité. On peut y voir, d’une part, l’effet de l’extrême jeunesse de ce Ministère qui n’a pas encore rôdé ses mécanismes, d’autre part la taille de ses projets dont l’importance requiert des préparatifs beaucoup plus lourds. Mais on ne peut évacuer des obstructions d’ordre corporatiste : de fait, en s’occupant du lancement et de l’exécution des marchés, ce nouveau Ministère bénéficie totalement du segment le plus juteux de la chaîne d’investissement. On imagine bien le peu d’empressement d’un responsable d’un Ministère sectoriel à bien mener des études techniques, pour que ce nouveau Ministère, qui récolte là où il n’a pas semé, vienne profiter de son travail, non seulement en notoriété, mais aussi et surtout en avantages officiels et informels que donnaient les Commissions de marché pilotés par les Ministères. Déjà, dans les régions, les préfets et les maires regardent les responsables de ce Ministère d’un ?il particulièrement haineux et ce comportement n’est pas absent au sein des Ministères. En début de semaine, le Ministre des Travaux Publics sommait insidieusement les autres Ministres de lui transmettre des appels d’offres qui ne relèvent pas de leur compétence, d’un ton poli, mais dans lequel on notait un profond agacement. En réalité, ce Ministre devrait s’attendre à plus de désinvolture dans la confection des projets par les autres institutions, voire au mauvais montage délibéré de projets, juste pour mettre en évidence son incapacité. Et ce d’autant plus que dans sa configuration, ses missions et le profil de son personnel, il n’a pas les moyens de juger de la qualité d’un programme d’investissement. Il se retrouvera donc rapidement en position de gérer un programme d’investissement techniquement irréalisable, étant assuré de porter la responsabilité d’un échec qui, en principe, devrait revenir aux acteurs en amont. En créant un Ministère en charge des marchés publics, le Chef de l’État a cédé à la malheureuse pratique qui consiste à répondre aux problèmes économiques profonds par des procédures et des institutions, à la suite d’une analyse sommaire des économistes administratifs. Car, il faut le dire tout net, ce n’était pas la réponse adéquate à la sous-consommation consommation des crédits, qui n’a rien à voir, contrairement aux illusions, avec des problèmes de gouvernance opérationnelle. Si la sous-consommation des crédits venait de la mauvaise foi des gestionnaires, de la lourdeur des procédures ou de l’impréparation des projets, elle devrait logiquement se traduire concrètement par une accumulation ininterrompue des réserves d’argent qui se chiffreraient aujourd’hui à des milliers de Milliards de FCFA.

C’est l’argent qui manque le plus
Où est donc cet argent non consommé ? Où est l’argent qui aurait dû être utilisé pour réaliser les investissements de l’an passé, et des autres années précédentes et qui n’a pas été utilisé par la faute de la sous-consommation des crédits ? On ne le voit nulle part. Bien au contraire, on se retrouve, chaque année, avec des tensions budgétaires qu’on tente tant bien que mal de surmonter. Le fait même qu’on ne retrouve nulle part de telles sommes ne peut signifier qu’une chose : les explications qu’on donne au phénomène sont totalement fausses. Le problème est donc beaucoup plus compliqué que ne le laissent croire les impressions primaires. En réalité, il est facile de prouver que ce que nous appelons sous-consommation des crédits n’est que l’une des expressions de la mauvaise architecture de notre économie et de notre mauvaise insertion dans le commerce mondial.
De fait, le commerce international n’est qu’un troc : pour que le Cameroun importe un bulldozer du Japon, il faut qu’il ait exporté une valeur équivalente en cacao, café, coton, bois ou pétrole, c’est-à-dire, qu’il ait constitué dans son compte des réserves de devises. L’argent que nous pouvons retirer des activités de coiffure, de commerce ou de vente de manioc ne joue absolument aucun rôle. Comme les investissements sont très consommateurs en devises, ce sont donc nos recettes d’exportation qui définissent nos capacités d’investissement et non pas le revenu national. La très grosse erreur commise par notre administration économique et relayée, malheureusement, par l’Assemblée Nationale est de rattacher le budget d’investissement au PIB (produit intérieur brut) alors que celui-ci est composé à 80% d’un argent local dont le pouvoir d’investissement est pratiquement nul. Ce rattachement n’a de sens que pour les pays produisant eux-mêmes les machines, et dans une certaine mesure, pour les pays disposant d’énormes réserves en devises comme la bienheureuse Guinée Équatoriale. Quant au Cameroun dont les devises suffisent à peine à la consommation des ménages et l’entretien du système productif existant, le budget d’investissement doit être relié aux recettes d’exportations et non pas au PIB.

La méconnaissance de cette réalité conduit à la confection de très mauvais budgets. Un coup d’?il sur nos projets d’investissement donne froid dans le dos : tout se réduit à une interminable litanie des achats à l’étranger, des voyages à l’étranger, des achats des machines, des réhabilitations faisant recours à l’étranger, sans s’assurer des capacités de notre cacao à répondre de manière idoine à cette saignée. Avec une dotation de 792,2 Milliards de FCFA, le contenu en devises de ces dépenses est de l’ordre de 500 Milliards, alors même que la fraction des devises qui devrait légitimement leur revenir est de 200 Milliards. On se retrouve ainsi, pour soutenir le fonctionnement de l’État, avec un besoin excessif en devises dépassant 1100 Milliards, alors que ce budget, constitué à partir des recettes prélevées sur le pouvoir d’achat intérieur (douanes, impôts, etc.), n’a qu’un contenu de 560 Milliards. D’un point de vue technique, un tel budget est impossible à réaliser sans compromettre grièvement la santé économique du pays. Sa réalisation aboutit ainsi à trois principales issues :
– soit, on se retrouve avec d’importantes sommes oiseuses d’un argent inutile, à côté des investissements irréalisables, et qu’on est obligé de dilapider dans les activités qu’on peut réaliser sans faire appel aux importations massives (séminaires, pose de la première pierre, construction des clôtures, détournements, etc.).
– soit on tente de forcer la réalisation de ces investissements, mais comme le budget n’a pas le contenu requis de devises pour le faire, on est obligé de s’endetter ;
soit enfin, on tente de forcer la réalisation tout en évitant l’endettement, auquel cas l’État est obligé de piocher la part des devises revenant au secteur privé, les empêchant ainsi de s’approvisionner en intrants et en machines, avec à terme la réduction de leurs activités et des recettes budgétaires.

Peut-on remplacer l’expertise par les procédures, la science par l’administration ?
Quel que soit le cas, un tel budget ne peut se réaliser qu’au prix des sacrifices dont l’intérêt n’est pas évident. La situation du Cameroun montre qu’on ne peut pas impunément remplacer l’expertise par les procédures, la science par l’administration. La bonne gouvernance économique ne se réduit pas à placer des gens honnêtes et volontaires dans les rouages de la décision, ni de respecter les procédures : il faut aussi savoir comment l’économie marche. Il y a cinq ans, le Chef de l’État, s’étant fait expliquer que la croissance de la Chine était liée à son taux de croissance à deux chiffres, émit le v?u d’une telle croissance pour le Cameroun. C’était légitime, mais cela ne légitimait pas cette frénésie qui avait touché le pays, où chaque responsable organisait des séminaires « participatifs » regroupant une faune bigarrée où se détachaient des chefs traditionnelles revêtus de leur chéchia, des « bayam sallam » aux « caba » multicolores, des prêtres revêtus de leurs soutanes dorés, des sauveteurs, et tous les escrocs qui se font appeler hommes d’affaires et qui vivent de marchés fictifs. C’est cette cohue alimentée par le vin et les per diem qui avaient pour mission de réfléchir sur un taux de croissance à deux chiffres ! Les conditions étaient alors particulièrement favorables pour asseoir une saine politique économique et porter la croissance à 5%, ce qui était suffisant pour un pays convalescent. Tous ceux qui ont tenté d’appeler à la raison ont été pourchassés, ne laissant que des imposteurs qui ont ait perdre au pays une bonne occasion d’avoir une croissance saine. Et nous revient en mémoire la dérisoire polémique entre le FMI et le gouvernement : au terme de sa mission du 13 juillet 2012, le FMI avait opposé ses 5% de croissance du Cameroun aux 6,7% sur lesquels le Chef de l’État s’était appuyé pour sa circulaire une semaine plutôt. Mais à la vérité, peut-on se mettre à digresser sur l’altitude à faire prendre à l’avion pour atteindre la destination, au moment même où l’avion est en train de décrocher pour tomber dans la mer ? En 2007, la croissance avait encore quelque chose de sain : alors que le taux de 3,3% s’était traduit par un déficit commercial de 70 Milliards, la situation s’est dégradée au point où, la maigre croissance de 3,8% en 2011 a été obtenue en contrepartie d’un déficit record de 1.070 Milliards, soit 40% de nos recettes d’exportations. Quel niveau de déficit commercial faudrait-il encore atteindre pour obtenir les taux de croissance du Gouvernement ou même du FMI ?

Sauver les meubles
Pourtant, tout n’est pas perdu : c’est maintenant qu’il faut commencer à analyser la composition en devises du prochain budget. Une telle opération permettrait d’avoir une vision réaliste du budget et la nécessité de le gérer non seulement de manière globale, mais aussi en devises. De cette manière apparaîtrait clairement la nécessité d’éliminer tous les projets dont les besoins en devises sont exorbitants par rapport à leur intérêt économique réel et à choisir des formules alternatives. Une telle mesure aurait pour effet de réaliser un programme d’investissement réaliste qui supprimerait cette plaie de la sous-consommation. Évidemment, cela devrait s’accompagner d’un véritable déploiement des compétences humaines, et notamment la nomination, dans la chaîne de sélection des projets d’investissements publics, des responsables autoritaires qui ne craignent pas de déplaire. C’est à partir de telles mesures qu’on purge des ulcères d’un pays occlus. Si on ne le fait pas maintenant, on se met dans l’obligation de le faire, dans des conditions plus dramatiques. La difficulté dans notre pays est qu’on ne peut plus être objectif sans être catalogué comme un opposant du Président Biya, alors même que la seule préoccupation citoyenne est que cela marche. Car il y va de nos salaires, de nos enfants et de nos vies. La haine de la pensée et de l’intelligence a créé un étrange type de responsables qui nous prescrit hélas, une étrange attitude : quand un responsable camerounais est lancé dans un mauvais projet, ne vous avisez jamais de l’en dissuader ; non seulement il poursuivra son action de manière plus résolue, lisant dans vos réticences la conviction qu’il a raison et que vous êtes jaloux de son succès futur, mais il vous imputera la responsabilité de son inévitable échec, vous accusant de lui avoir lancé un mauvais sort.


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