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Marie Louise Eteki-Otabela: «Je suis Bamenda!»

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Depuis la fin du mois de novembre, au Cameroun, il parait que la politique tourne autour du problème anglophone : il aurait été plus juste de dire que l’actualité dans notre pays tourne autour des revendications des Anglophones, après le tragique «accident» d’Eséka ( près de Douala), dont nous avons été distraits par la Can-féminine puis la conférence France- Cémac qui est venue nous remettre sous ajustement structurel (sans le dire) puisque plus personne n’en veut en Europe et que Madame Lagarde, présidente du FMI a même été jugée en France pour…détournement de fonds publics ! Faut –il donc que je vous réexplique (une de mes chroniques de 2008 !) pourquoi sous un régime totalitaire, il n’y a pas de politique ? En 1997, avant de créer la Coordination des Forces Alternatives, nous avons consulté notre jeune amie, Ka Walla : sa réponse était claire et nette il n’y a pas de problème anglophone au Cameroun.

«L’unité nationale est comme l’Indépendance nationale, proclamée dans le seul but de nier, camoufler, travestir en conflit tribal – aujourd’hui linguistique (!)- réduire à une simple lutte d’intérêts particuliers, le conflit politique dans notre société». Dans bien des discours que j’ai entendus ces jours-ci et dans bien des articles de nos concitoyens et autres journalistes, il n’est pas vraiment question de l’unité nationale : depuis la «grogne» des Avocats anglophones, des revendications syndicales, la grève des étudiants ou même des élèves pris en otage par des parents qualifiés d’irresponsables, ne se souciant pas de l’avenir de leurs enfants ! Ayant renoncé à gérer le conflit politique (disait J-Marc Ela en 1988), avec l’abolition du multipartisme, le pouvoir colonial a instauré le règne de la police pour empêcher la remise en question d’une part, du clivage dominants/dominés qui est réellement déterminant de la réalité camerounaise et d’autre part le clivage, tenu secret celui-là, entre les intérêts étrangers et ceux de la majorité des camerounais.

La création des affaires «bidons» dont l’affaire anglophone depuis 1961 jusqu’à ce jour ne sert qu’à cela : nous distraire de la remise en question politique de l’Etat qui nous a été imposé en Janvier 1960. Il n’y a jamais eu de complot contre l’Etat au Cameroun. Ni l’affaire Mayi Matip en 1961, ni l’affaire Ndogmo en 1971, ni l’affaire dite des «tracts» (Sawa ?) en 1976, ni le coup d’Etat-manqué, évidemment- (Haoussa) du 6 avril 1984, ni encore moins l’affaire anglophone en 1992… La seule affaire qu’il y’ait jamais eu au Cameroun, c’est l’UPC de Um Nyobè, un mouvement révolutionnaire de masse pour changer radicalement le régime politique dans notre pays. Et le père de ce mouvement a été assassiné par les Français le 13 septembre 1959. Les autres leaders de cette époque ont été exterminés par les mêmes Français et leurs serviteurs camerounais. Et depuis 57 ans, toutes ces affaires sont montées dans le seul but de prévenir toute expérience politique de ce genre au Cameroun.

L’affaire Mayi Matip en 1961, après le complot colonialiste contre les nationalistes en 1955, c’était pour instaurer le Parti unique en 1962. Après nous avoir refusé l’Indépendance par voie démocratique telle que prescrite dans la Charte des Nations-Unies : la France qui assurait la tutelle du Cameroun et du Togo devait organiser une Consultation Générale des Camerounais comme cela s’est passé au Togo…La version officielle que l’ Histoire a retenue est : «quatre leaders politiques sudistes Bebey-Eyidi, Mayi Matip, Mbida André et Charles Okala , dans leur effort tardif de présenter un front uni contre le parti unique par des manifestations à travers le pays, furent arrêtés, accusés d’avoir fomenté un complot avec l’aide des puissances étrangères ( !), jugés et condamnés à des peines de prison».

Nous et tous les apprentis sorciers de la République, connaissons la suite des événements… car toutes les affaires qui ont suivi sont montées selon le même scénario. Alors laisser entendre 60 ans après la création – par décret français!- d’un Etat sous-tutelle au Cameroun, que la question anglophone relève de la comparaison entre la qualité de la gouvernance dans les deux Etats fédérés est une vue un peu simpliste qui semble confondre ici autonomie politique (des deux Etats fédérés) et souveraineté. On est en droit de penser qu’aujourd’hui le problème anglophone est remis sur le tapis juste pour prévenir, empêcher le débat politique sur l’alternance et le départ de Biya du Pouvoir avant l’élection présidentielle de …2018.

…Au fantasme de l’unité

Partout dans les Etats du monde, il existe des phénomènes de domination, d’inégalité et parfois même d’exploitation. Mais ces phénomènes ne font pas de l’Unité nationale un thème politique particulier ni fondamental. Aussi convient-il ici de remarquer que l’exploitation du thème de la division extrême (250 tribus ! et en plus deux langues officielles) sert de légitimation à celui de l’unité à tout prix au Cameroun. Dès lors naît un fantasme de l’unité qui n’est autre que le fondement de la politique totalitaire du régime Ahidjo-Biya, c’est-à-dire en fait, l’avènement d’une Société UNE qui ne doit laisser apparaître aucun conflit. Une telle société ne pouvant exister, la référence constante à l’unité nationale n’a de signification véritable que pour les «élites» de ce régime pour lesquelles la Nation ne constitue même pas un élément essentiel d’identification : ils ont tous choisi de servir les intérêts des ennemis de la Nation camerounaise… C’est le critère de base de leur sélection.

SI l’on admet que le Cameroun est «un pays un et indivisible» comme le martelait encore le chef de l’Etat le 31 décembre dernier à l’adresse des sécessionnistes, alors se pose une question : si la finalité de l’Etat camerounais est d’anéantir tous ceux qui ne rentrent pas dans sa logique unitaire (en réalité totalitaire) de fonctionnement : pourquoi ne pas passer directement à l’élimination physique de tous ceux qui «dérangent» ou sont traités de sécessionnistes ? Bien qu’en 57 ans, le nombre des Camerounais morts du fait de ces «affaires» – peut être assez impressionnant surtout depuis l’arme de destruction massive qu’est le terrorisme vs BOKO–Haram…. L’objectif des affaires n’est pas l’élimination physique. Qu’il y ait des «bavures», et de nombreux «accidents» dans les prisons comme dans la vie courante- Eséka est encore tout frais dans nos mémoires, une plaie qui reste ouverte- c’est un fait. Mais la finalité de ce discours terroriste du Pouvoir et de ses affidés n’est ni l’extermination physique ni l’Unité nationale.


Il s’agit de détruire le tissus social, la sociabilité qui peut à n’importe quel moment- comme en 2008, les émeutes de la faim- et n’importe où… à Bamenda et à Buéa, en 2016 – reproduire, reconstituer à partir d’une ou des individualités réelles, (les Avocats anglophones) ou des collectivités morales, un autre rapport au réel : un autre rapport au savoir, à la loi, au travail et au pouvoir différent, autre. Tout comme la kyrielle des memoranda dont celui des élites du Grand Nord- qui menaçaient de mettre le Cameroun à feu et à sang…Ces mêmes élites sont aujourd’hui les chantres du régime, donneurs de leçons d’unité nationale aux Anglophones ! Comme l’a si bien dit Pauline Poinsier-Manyinga, avec tout le bon sens qui caractérise les femmes camerounaises : le problème anglophone est plutôt francophone. Le problème dit «anglophone» aujourd’hui, c’est la résistance des nationalistes massacrés depuis 1955 : de 55 à 1965, la chasse aux opposants upécistes ;de 1960 à 1970, la chasse aux «maquisards» ; de 1972 à 1982 la guerre contre les «subversifs» sous Ahidjo ; de 1982 à 1990 : la marginalisation des subversifs sous Biya : avec comme élément principal de cette rhétorique : le soutien de l’ Etranger- la main, l’ Å“il de Moscou…Jusqu’à ce jour : ils prétendent que les Anglophones sont manipulés par la Diaspora et les pays étrangers pour…déstabiliser le Cameroun. Alors que la France vient d’organiser leur soutien à eux, notre mise à mort, officiellement, ce décembre 2016, là sous nos yeux !

Et toujours le même président…

Au regard des échecs cuisants des différents médiateurs désignés dans le cadre des pourparlers Pouvoir-manifestants anglophones, un journal de la place se demande si une descente de Paul Biya lui-même sur le terrain pourrait ramener le calme dans les deux régions anglophones du pays ? Une sorte de «me voici donc à Bamenda» : ce n’est pas tout ça de vouloir rester au Pouvoir jusqu’en 2025 au moins…il faut pouvoir l’assurer. Le journal Le Messager lui, a loué le courage des Anglophones : depuis trois mois, ils ont tenu ferme face à un régime réputé violent, arrogant. La libération d’une partie des manifestants de Bamenda marque à la fois une certaine victoire et une autre étape dans la relation (notre rapport à ce Pouvoir) avec le régime de Yaoundé : ce n’est pas simplement qu’il a fini par lâcher du lest ! C ‘est probablement 57 ans de résistance héroïque de tout le peuple camerounais face à un régime politique qui commence à se fissurer… Comme l’a dit Claude Lefort : avec les fissures s’effondre la montagne…

Mais penser de ce fait qu’aujourd’hui, un dialogue franc et honnête s’avère possible, c’est ne pas connaître la nature de ce régime politique. D’abord l’état actuel de délabrement du pays après 57 ans… la production d’une humanité en lambeaux fournit sans cesse aux agents de ce Pouvoir, l’assurance de leur propre identité comme corps social indivisible (Lefort, 1975 : p.120). Il ne suffit pas que leur nullité se soit étalée au grand jour cette fois-ci encore pour que les massacres et le processus d’anéantissement s’arrêtent … Ensuite la complexité des organes concentrationnaires ( qui permet le montage de longues instructions de ces « affaires » alors que le sort de l’accusé spécifique –Anglophones- comme celui du Peuple camerounais en général, est décidé d’avance), la profusion des commissions… juste pour donner l’illusion aux victimes que l’on s’occupe de les sortir de ce cauchemar. Il faut voir avec quel plaisir les bourreaux se délectent de leur toute puissance, quelle jouissance ils tirent de cette vaste comédie macabre malgré l’échec des « négociations » ! Enfin, ceux de nos compatriotes qui estiment qu’il n’y a que Biya lui-même qui peut aider à trouver une solution à la radicalisation des exigences anglophones ne savent certainement pas quel rôle joue un président-Egocrate dans un régime politique totalitaire comme le nôtre… (Eteki-Otabela, 2001 :297-307)

Ces Camerounais-là, de bonne foi souvent, font comme s’il s’agissait d’une simple dictature… une sorte de monarchie tropicalisée et se prennent à rêver d’un Biya comme d’un Louis XVI convoquant les états généreux qui ont abouti à …la Révolution française de 1789. Voilà pourquoi le Quotidien Emérgence estime que le président Biya a trahi le Cameroun : il devrait être jugé pour haute trahison. Sauf que la Constitution actuelle ne prévoit nulle part ce qu’il faut entendre par «haute trahison» et encore moins les cas de trahison du président de la république. Il faudrait donc que le peuple camerounais réuni autour d’une table, comme tout le monde le dit enfin aujourd’hui, par exemple d’abord le Consortium anglophone et l’Assemblée des peuples que nous proposons depuis 2007, se constituent afin de redéfinir les fondamentaux de notre vivre ensemble sur la terre de nos ancêtres. Ces fondamentaux pour notre parti tournent autour de trois sujets : D’abord renégocier notre Souveraineté aussi bien politique qu’économique pour aborder par exemple la question devenue tabou de notre souveraineté monétaire… Ensuite la nature et la forme de notre l’Etat : comment allons- nous sortir de l’Etat totalitaire pour un Etat de droit, comment allons-nous retourner au fédéralisme si déjà ils n’ont même pas été capables en 20 ans, d’appliquer une simple décentralisation ? Et enfin, ne devrions-nous pas abolir le tribalisme afin de débloquer notre Humanité ? La question fondamentale dès lors est de savoir si le Président Biya aura assez de courage pour convoquer cette Assemblée Constituante et prendre ainsi le risque de mettre fin à un régime politique de 60 ans…au moins pour sauver sa tête.

Voilà pourquoi, avec Me Alice Nkom, et au nom du «CRI», mouvement des femmes camerounaises:je suis Bamenda !

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