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Mgr Tonyè Bakot, les bamiléké et le tribalisme: Les péchés capitaux de Shanda Tonme et du Laakam

Par Dieudonné Essomba, cadre au minepat, ingénieur principal de la statistique hors échelle, économiste

La lettre de Monseigneur TONYE BAKOT sur la surreprésentation des Bamiléké à l’université Catholique a suscité l’indignation de Monsieur SHANDA TONME, défenseur autoproclamé des Bamiléké dont il claironne partout la supériorité numérique niée et le dynamisme combattu. Dans son article « L’Après-Biya et les Bétis » publié le 10 février 2012, SHANDA TONME décrit le Cameroun comme un univers carcéral dans lequel le Bamiléké est pourchassé au profit du Béti et dans une moindre mesure, du reste de la communauté nationale, jalouse de son dynamisme : « En ce sens, dit-il, on ne peut pas conclure sans reconnaître quand même que dans le contexte d’une alternance, il faudra stopper le recrutement des Bétis dans la haute administration et procéder à des ajustements indispensables. Je vous parle avec l’assurance de traduire les profondeurs de plans de gouvernements qui existent déjà dans certains tiroirs. Il faudra alors des mesures transitoires encore dites d’urgence, car comment pensez-vous qu’avec près de 50% de la population, les Bamilékés ne soient que 7% de cadres dans tous les corps de sécurité confondus, c’est à dire armée, police, gendarmerie, garde présidentielle? » Dans son élan, SHANDA TOMNE érige son savoir fanfaron au dessus de ce que peuvent espérer les Prix Nobel d’Economie, affirmant, après avoir pourfendu l’élite du Grand Nord, « Hélas, le nord est actuellement un vrai scandale. Si j’avais le pouvoir, je ferais de cette partie du pays une région plus riche que l’Etat de Californie aux Etats unis. » Cette insulte adressée aux ressortissants du Grand Nord s’étend à d’autres communautés camerounaises qui, suivant SHANDA TOMNE, passent leur « temps à boire, à fêter, à faire des folies, à dépenser sans faire des économies ». Dénonçant l’équilibre régional, il ajoute en signe de déclaration de guerre : « Que ceux qui rêvent d’un pays condamné dans des combines d’équilibres ethniques obscurantistes, déchantent très vite. Nous allons changer le pays et les obliger à jouer le jeu de la démocratie, de la modernité, de la compétition et de la mondialisation totale. Les malins qui jouent à faire la chasse aux Bamilékés en auront bientôt pour leur compte, contraints et forcés par les événements. » Le Pr Franklin NYAMSI, dans un article intitulé « Pourquoi le Dr. Shanda Tonme s’enflamme-t-il à propos de ma déconstruction de son mythe ethniciste » avait tenté de mettre un mors à ce tribalisme de réaction, mais sans succès.

Il faut dire que le problème dit Bamiléké est de ceux qu’il est malaisé de débattre. Mais dans une ambiance où les Camerounais ne savent plus où ils en sont, assommés par une crise interminable et désespérés devant l’absence de toute perspective, il faut le faire, afin d’empêcher le développement des interprétations dogmatiques de la réalité sociologique du Cameroun qui pourraient enfermer des jeunes dans des extrémismes dangereux. Il n’est pas nécessaire de s’attarder sur les statistiques de SHANDA TOMNE, un domaine où les Bamiléké excellent et disposent de meilleures aptitudes à défendre leur communauté avec des arguments plus pertinents. Il n’est pas non plus utile de s’attarder à son projet de réduction des effectifs Bétis dans l’administration publique, à son mépris vis-à-vis de l’élite nordiste, à ses menaces proférées aux bamiléké qui rejettent ses délires ou à sa conquête onirique du pouvoir d’Etat. Le débat le plus utile paraît porter sur l’équilibre régional, cette discrimination positive plus ou moins formalisée qui vise à assurer la représentativité de toutes les communautés dans les charges publiques. Si la pratique peut, sur le plan politique, se justifier, elle a le grave inconvénient de poser un problème de justice et d’égalité de tous les citoyens devant les droits et les devoirs. Mais peut-être importe-t-il de revoir le Cameroun tel qu’il est.

Situation réelle du Cameroun
Le Cameroun est une Nation composée de communautés ressortant de multiples aires culturelles. Dans l’euphorie des années 60, les pouvoirs publics développèrent une idéologie de l’unité nationale où, en évacuant le fait ethnique, ils caressaient l’espoir de broyer les spécificités et les différences sociologiques dans le moule du Parti Unique. La liberté et la démocratie retrouvées dans les années 90 ont mis fin à ce rêve insensé et imposé, de fait, une réorientation du système politique où le fait ethnique doit être intégré, afin d’être apprivoisé et dominé. Jusqu’à présent, on ne peut pas dire que nous avons mis en place un mécanisme capable de le gérer et cette incapacité à trouver une solution idoine à une réalité omnipotente lui donne une expression qui prend la forme systématique du « ghetto », c’est-à-dire, des sortes de kystes ethniques disséminés sur le territoire national ou les secteurs. La logique du ghetto s’exprime dans l’occupation spatiale des villes, où chaque communauté immigrée a tendance à créer son quartier : Quartier Haoussa, Quartier Bamiléké, etc. On la retrouve dans les réseaux de tontines, dans beaucoup d’autres secteur et même à l’étranger. Mais elle s’exprime surtout dans les ethnopoles, c’est-à-dire, des segments productifs dans lesquels une communauté, numériquement supérieure, cultive un sentiment d’appropriation et oppose de manière consciente ou non, une résistance ouverte à l’entrée des « étrangers ». A l’observation, l’économie camerounaise n’est formée que d’une juxtaposition d’ethnopoles. Chaque segment d’activité est dominé par un groupe ethnique qui le protège de manière agressive, comme on peut le voir sur nos grands marchés urbains : les Bassa vendent l’huile, les Béti vendent les vivres frais, les Bamiléké vendent les ufs, les Nordistes vendent le b uf. A chacun sa spécialité et lorsqu’il arrive que deux communautés vendent le même bien, ils doivent occuper deux espaces différents. Les ethnopoles, formidables ghettos économiques, développent un esprit de solidarité tribale si intense qu’ils peuvent créer des collusions souterraines capables de neutraliser n’importe quelle mesure de régulation de l’Etat et de dévoyer toute concurrence. Quelquefois, ils font reculer l’Etat qui peut se retrouver incapable d’appliquer une mesure dans un secteur occupé préférentiellement par une communauté, au motif que la mesure est une ruse pour annihiler son dynamisme ou même une provocation. La tendance instinctive de la communauté nationale à s’agglomérer en grumeaux, c’est-à-dire, en sortes de kystes mal articulés les uns aux autres crée une sorte de juxtaposition plus ou moins pacifique des communautés, mais n’assure aucune marche vers l’intégration nationale. Le potentiel conflictuel de cette logique du ghetto vient d’une part, de l’esprit sectaire qui s’y développe vis-à-vis des autres communautés et d’autre part, de son isolement qui fournit aux ennemis le moyen de les frapper facilement et le désir de le faire. Les pouvoirs publics doivent les combattre et c’est à bon droit qu’ils détruisent les quartiers communautaires pour les remplacer par des quartiers mixtes, qu’ils empêchent la confiscation d’une corporation par une communauté, que les nominations doivent refléter autant que possible la Nation et que les recrutements dans les emplois publics doivent intégrer tout le monde. Indépendamment des facteurs qui la justifient, c’est la sur-représentativité des Bamiléké à l’Université Catholique qui est le problème, parce qu’elle crée objectivement les conditions d’un ghetto et légitime l’intervention de l’archevêque. Le prélat n’a donc pas tort de décrier une situation anormale, mais c’est l’ensemble des facteurs qui l’ont générée qu’il faut interroger.

Le Problème posé par l’équilibre régional
Le principal reproche adressé à la politique d’équilibre régional, au-delà des problèmes d’injustice porte sur l’efficacité d’un système qui réduit la compétition. La réponse à cette question est relativement simple. Lorsqu’un système est ouvert, c’est-à-dire, qu’il dispose d’une marge de progression permettant à insérer toute la demande sociale, la compétition aboutit à la méritocratie, une situation où chacun a selon son mérite. Les titulaire du CEPE, du BEPC, du Baccalauréat, de la Licence et du doctorat ont chacun un poste de travail correspondant à son niveau et un salaire conséquent. Le certifié doit avoir un salaire moindre que le Docteur, mais il doit avoir un salaire et personne n’est pénalisé. Un système ouvert se caractérise par une offre permanente des emplois, une croissance significative par habitant, une bonne expression des aptitudes retards et la convergence des diverses régions et diverses communautés. Une discrimination positive peut y exister, mais elle ne porte pas à conséquence. Et on verra bien que dans de tels systèmes, les meilleurs ne se battent jamais pour les postes publics, mais s’expriment davantage dans le secteur privé nettement plus rémunérateur et où s’expriment réellement les compétences, à l’inverse de l’administration par essence trop hiératique, procédurière et routinière. Le fait que les tensions au Cameroun se coagulent autour des postes administratifs montre que le système ne fonctionne pas. Le Cameroun est un système occlus, avec une croissance bloquée qui ne permet plus capable d’offrir suffisamment d’emploi pour tout le monde. Evidemment, un tel système ne peut pas aboutir à la méritocratie qui est un système sain, mais à un élitisme où seuls, quelques individus se retrouvent avec des postes de travail alors que les autres n’ont rien. Or l’élitisme est intrinsèquement dangereux pour la paix sociale, même dans une communauté homogène. Il a en effet tendance à se reproduire à travers les générations, d’une part parce que les revenus exorbitants des élites permettent à leur descendance de bénéficier d’une meilleure éducation qui prolonge leur domination, d’autre part parce que cette élite a tendance à geler l’appropriation définitive et irréversible des avantages dans leur famille en aménageant un système politique adéquat. C’est historiquement cette logique élitaire qui a suscité les révolutions dans le monde et même aujourd’hui, on n’imagine pas en France une situation où seuls les cadres des autres Grandes Ecoles auraient un emploi décent : la situation déboucherait immédiatement sur une révolution. Le problème devient plus explosif si la classe dominante s’assimile à une communauté particulière ; d’instinct, celle-ci tentera de préserver ses avantages avec d’autant plus de férocité qu’elle se nourrit de la haine des autres tribus et de ses propres peurs. Elle aura beau justifier sa suprématie par ses aptitudes, personne ne lui reconnaîtra aucun mérite, car il est une constance humaine : aucune tribu n’est disposée à accepter d’être évacuée des avantages publics, au motif de ses faiblesses, et elle y répond toujours de manière belliciste. Soit par des attitudes irrédentistes, au motif que ses enfants étant idiots, elle n’a rien à faire dans un ensemble des tribus dont les enfants sont intelligents, soit par une agression du régime politique en vue de prouver, par les armes, que ses enfants sont au moins aussi intelligents que les autres. L’ouverture des postes publics à une compétition aveugle dans un environnement rationné et dans une communauté nationale segmentaire comme le Cameroun n’est pas une bonne idée. Le risque est la mutation d’un problème social en un problème ethnique autrement plus dangereux. A la vérité, peu de personnes accepteraient que les Bamiléké ont plus accès à des postes parce qu’ils sont intrinsèquement plus aptes ; plutôt, la majorité y verrait davantage une stratégie faite de ruse et de tricherie visant à confisquer les postes de l’Etat et à imposer une hégémonie tribale inacceptable. Il est plus sage de rechercher ailleurs des solutions plus conformes à l’anthropologie.

Un système bloqué
Le Cameroun, après avoir connu une croissance pendant un quart de siècle, a épuisé son potentiel de croissance et le pays est devenu une pièce mécanique du système international dont l’évolution est conditionnée par nos recettes d’exportation. Pour construire une route, un bâtiment, un chemin de fer ou un barrage, il faut utiliser les machines importées et il n’y a pas moyen de faire autrement. Autrement dit, pour que le Bamiléké ou quelqu’un d’autre puisse avoir une entreprise, il faut impérativement que les paysans producteurs de cacao, de café, de coton, ou les producteurs de bois ou de pétrole aient déjà produit des devises qui lui permettront d’acheter la marchandise qu’il vend. Même les activités que nous sommes capables de mener nous-mêmes en achetant la technologie nous sont interdites sitôt qu’elles sont rentables. Le Gouvernement du Cameroun peut vouloir donner un gros marché de travaux publics aux Camerounais, mais si ceux-ci entrent en concurrence avec des entreprises venant des pays qui fabriquent des bulldozers, celles-ci mettront de multiples entraves à l’acquisition de ces engins et nos entreprises seront éliminées. En réalité, les Camerounais ne sont autorisés à agir que dans un domaine ne recouvrant que 14% des activités structurées, le reste étant acculé dans le magma informel. Et c’est à l’intérieur de cette marge que toutes les communautés camerounaises se battent. Dans ces conditions, le dynamisme d’une communauté locale, fût-elle Bamiléké, ne peut être que confiné, c’est-à-dire, obligé de s’exprimer à l’intérieur de la marge. C’est dire que quand bien même tous les Camerounais imiteraient les Bamilékés, cette marge ne changerait jamais sur le plan macroéconomique : le PIB serait le même, la croissance serait la même. Le seul effet du dynamisme Bamiléké est de prendre une part relativement plus importante que les autres dans ces 14% autorisés, mais il n’a aucun impact sur les indicateurs globaux de l’économie camerounaise. On voit donc bien que dans un système bloqué, la notion même de compétence perd de son sens, puisque les aptitudes particulières ne s’expriment plus que dans une perspective d’appropriation des quelques avantages et par suite, la constitution des ghettos. L’observation de notre administration le montre : les comportements des uns et des autres ne manifestent nulle part la moindre différence dans les connaissances professionnelles, les comportements éthiques ou le choix des collaborateurs. Tous les Camerounais, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, présentent les mêmes tares, la même cupidité, le même esprit sectaire, la même haine de la pensée et de l’intelligence. On ne note aucune différence entre les majors des promotions et les repêchés, de même qu’on ne voit aucune différence entre ceux qui ont fréquenté en Europe et ceux qui ont fréquenté ici, et encore moins entre les tribus. Un système bloqué contraint les aptitudes et les nivelle au niveau de sa marge de man uvre.

Conclusion
Le problème posé par les Bamiléké est réel, mais il relève du partage des ressources rationnées entre des communautés différentes. Les pouvoirs publics ont trouvé le moyen de le gérer par l’équilibre régional : en empêchant la ghettoïsation de l’administration publique camerounaise, elle évite que le problème social posé par un système politique incapable ne se transforme en un conflit ethnique autrement plus volcanique et potentiellement plus meurtrier. En outre, cette solution joue un rôle décisif dans le confinement de la corruption : en imposant les quotas, la mesure limite le monnayage des places de chaque communauté à l’intérieur des places qui lui sont dévolues, sans affecter l’ensemble du système. Malheureusement, si l’équilibre régional est la moins mauvaise solution, elle n’est pas une bonne solution parce qu’il n’existe pas de bonne solution dans un système occlus. La seule porte de sortie est la refertilisation du système productif, en implantant des industries viables sur le territoire national, de véritables entreprises qui produisent et qui offrent un emploi mieux payé que les misérables salaires de notre Administration Publique. Que le Cameroun imagine un instant une situation où on produirait nous-mêmes les habits que nous portons, la vaisselle, l’outillage, les grandes fermes agricoles, les usines agroalimentaires, est-ce que objectivement, la notion d’équilibre aurait encore un sens ? Une fois de plus, j’en appelle à l’instauration de la Monnaie Binaire.

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