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Michel Towa: «Ce sont les jeunes qui sont le plus durement frappés par les difficultés liées à l’emploi»

Observateur averti de l’univers de la formation, il donne son avis sur la récente décision de recruter 25 000 diplômés et aussi sur la formation au Cameroun

D’après le ministre de la fonction publique et de la réforme administrative, plus de 300 000 candidatures seront enregistrées à la date du 14 avril 2011, ce chiffre vous semble-t-il réaliste?
Je pense que ce chiffre est tout à fait réaliste. J’ai observé depuis quelques années que dans les concours à forte affluence tels que l’ENAM, l’IRIC, Polytech, l’Ecole Normale, la police, on avait en moyenne 10 à 15 candidats pour une place. A mon avis, 250 000 à 350 000 camerounais postuleront à ce recrutement spécial. Les analystes et les hommes politiques qui spéculaient sur 5 000 000 de dossiers devraient s’interroger sur la distance qu’ils ont avec les réalités de l’emploi et de l’insertion professionnelle dans notre pays. Tout comme ceux qui promettent 500 000 voire 1 million d’emplois par an s’ils arrivaient aux affaires !

En décembre 2010 alors que le parlement siégeait dans le cadre de la loi des finances, vous avez attiré l’attention des députés sur la nécessité de mettre l’accent sur des formations spécifiques, février 2011 on annonce le recrutement 25 000 jeunes sur la base des filières dont certaines ne sont pas disponible au Cameroun, quel a été votre sentiment?
Depuis que le Président de la République a annoncé ce recrutement spécial, on ne compte plus les débats sur la question à la télé, dans les radios et les journaux. Cette annonce a au moins le mérite de remettre sur la table le principal problème des camerounais : l’emploi et la pauvreté. On espère que les débats, au-delà des questions d’embouteillage devant les sous préfectures, de coûts du dossier ou de quotas par régions, s’intéresseront à d’autres thématiques de l’emploi : L’encadrement des demandeurs d’emploi (dans les pays avancés, on a un agent pour encadrer 20 à 60 chômeurs, nous nous sommes à un agent pour 1000 à 1600 chômeurs) ; La pauvreté chez les travailleurs, selon ECAM3 (Enquête sur la consommation des ménages), le taux de pauvreté (41%) dans un ménage dirigé par un actif occupé est plus élevé que le taux de pauvreté (11%) d’un ménage dirigé par un chômeur. La protection des droits des travailleurs ; La sécurité et l’hygiène. Selon le BIT, des milliers de travailleurs meurent chaque année d’accident de travail ; La formation professionnelle. S’agissant de la formation professionnelle, la répartition par filière du recrutement spécial laisse penser que plus de 90% des postes iront à des candidats ayant une qualification professionnelle. Or il est constant que plus de 80% de demandeurs d’emploi n’en ont pas. Et ils sont 150 000 à quitter les bancs chaque année sans avoir appris un métier. Pour certains se pose la question de l’adéquation formation emploi. Savez vous que le texte qui régit le recrutement des informaticiens à la fonction publique date de 1978 ? Alors que le domaine a énormément évolué et de nouveaux métiers sont nés. Savez vous que nous avons à peine une dizaine de brevets d’études professionnelles pratiquement tous créés avant 1990 ? Dans les pays avancés, on en crée presque tous les ans pendant que d’autres, devenus inadaptés au marché de l’emploi, sont retirés. Le Gicam a proposé l’année dernière, la création d’un observatoire des qualifications. Je pense que cette voie est à explorer. J’ai espoir que le recrutement spécial fera davantage prendre conscience de ce que la formation professionnelle est un formidable moteur pour la croissance économique.

S’il vous appartenait de décider, quels seraient selon vous les axes d’amélioration de la formation au Cameroun, afin de la rendre productive?
D’abord le cadre juridique et institutionnel. Qui fait quoi ? Comment ? Il est souhaitable que soit définies les compétences de chacun : L’Etat, les régions, les communes, le secteur privé et la société civile. Est-il normal que des ministères, des communes organisent des formations professionnelles sans que le ministère de l’emploi et de la formation professionnelle en soit seulement informé. Est-il judicieux que le Fonds National de l’Emploi continue à piloté le SIMT (Système d’information sur le Marché du Travail) alors que nous avons l’ONEFOP( Observatoire de l’Emploi et de la Formation Professionnelle) ? Savez vous que la loi sur la formation professionnelle rapide date de 1976 ? Elle est totalement dépassée au regard des défis de l’heure. On pourrait aussi s’interroger sur la pertinence et l’incitativité de la règlementation qui encadre les stages académiques et ce qu’on appelle stage pré-emploi ; Le deuxième axe serait la lisibilité de notre système de formation par la mise en place d’un SIGE (Système d’Information sur la Gestion de l’Education). Il s’agit de faciliter la planification des actions de formation basée sur des informations et des statistiques fiables afin d’entreprendre une évaluation et un suivi rigoureux des performances du système de formation professionnelle. En quelle que sorte une boussole. Le troisième axe sera le financement. Le Cameroun fait partie des Etats qui consacrent moins de 20% des dépenses publiques à l’éducation. Et de ces 20%, moins de 5% sont destinés à l’enseignement technique et la formation professionnelle. Travaillons à atteindre la moyenne des pays africains qui est de 22%.Le secteur privé devrait contribuer davantage et plus directement au financement de l’apprentissage et la formation professionnelle. En quatrième axe je verrai bien l’information, l’orientation professionnelle et le rapprochement entre les entreprises et les milieux de la formation. Une enquête menée en 2005 par la coopération française et le Minesup, intitulée « emploi-formation génération 2000 » a révélé que les cursus de la formation professionnelle étaient peu lisibles pour les entreprises. D’autre part les apprenants ont peu d’informations sur les emplois disponibles et leurs profils. Cela nous amène au cinquième axe qui serait l’homologation et la valorisation des diplômes. Les structures de formation délivrent une multitude de diplômes totalement inconnus des milieux professionnels.

Certains observateurs politiques relèvent le fait qu’à la fin du recrutement des 25000, on risque d’assister à une vague de mécontentement, partagez vous cet avis?
Nous vivons des périodes d’incertitude et de précarité pour la majorité. Et particulièrement pour les jeunes, qui représentent plus de 65% de la population. Ce sont les jeunes qui sont le plus durement frappés par les difficultés liées à l’emploi. Si on ajoute à cela l’actualité internationale, on comprend que la moindre étincelle peut produire de graves incidents. Il y a 2 ou 3 ans ce sont les délestages qui ont conduit à une émeute à Abong Mbang. Aujourd’hui nous avons des coupures d’eau à Yaoundé qui peuvent amplifier l’exaspération. Il est donc évident que dans cette période, année électorale de surcroît, certains chercheront à exacerber et à récupérer la déception de 200 000 à 300 000 recalés du recrutement de spécial. Le risque qu’on assiste à une vague de mécontentement sera certainement réduit si les pouvoirs publics savent donner de l’espoir à ces jeunes recalés, à travers d’autres initiatives. Lors de l’avant dernier conseil de Cabinet, le Premier Ministre a promis des mesures pour les non diplômés. Par exemple, le Gouvernement pourrait ressortir des tiroirs le plan d’action emploi jeunes de 165 milliards de Fcfa élaboré en 2009. Le lancement des micros projets par l’approche HIMO ( haute Intensité de main d’ uvre) et la formation de 600 000 jeunes aux techniques de l’approche HIMO. Cela est prévu dans le DSCE. D’autres acteurs à l’instar des organisations de la société civile seraient bien inspirer de faire des propositions réalistes, concrètes et précises.

Face à ce chaos orchestré par les dirigeants sur les questions d’emploi, quel conseil pouvez vous donner aux jeunes?
Les jeunes vivent depuis une vingtaine d’années dans un environnement marqué par une paupérisation aigüe consécutive à une longue crise économique, l’exposition à la pandémie du VIH et la perte de repères civilisationnels. J’ai croisé un jeune compatriote supposé à la recherche d’emploi qui, dix jours après l’annonce du Chef de l’Etat ne savait même pas ce qui se passait. Nos jeunes doivent aspirer à être de bons citoyens, qui soient plus des forces de proposition que des forces de protestation par intermittence.

Si vous deviez conseiller le chef de l’Etat sur les questions d’emploi, quelles stratégies lui proposeriez-vous?
Ce serait présomptueux de ma part de vouloir conseiller le Chef de l’Etat. Il a ce qu’il faut autour de lui. Nous avons enfin depuis 2007 un document de politique de l’emploi et le DSCE offre un cadre stratégique novateur dans la mesure où, contrairement au DSRP, il fait de l’emploi un pilier central de notre politique économique. Néanmoins, aux 3 axes de la stratégie de l’emploi que sont, l’accroissement de l’offre d’emplois décent, la mise en adéquation de la demande d’emploi et l’amélioration de l’efficacité du marché de l’emploi, j’ajouterai bien un quatrième : la protection des droits des travailleurs et la sécurité au travail. Reste la question de la mise en uvre et du suivi. La première année d’implémentation du DSCE ne nous inspire pas un grand optimisme. Vivement que soit mis en place le CNE (Conseil National de l’Emploi), mécanisme de mise en uvre et de suivi/évaluation de la stratégie de l’emploi, que je verrai bien, compte tenu de la dimension transversale de l’emploi, sous l’autorité du Premier Ministre ou pourquoi pas d’une personnalité indépendante.

Michel Towa: «Ce sont les jeunes qui sont le plus durement frappés par les difficultés liées à l’emploi au Cameroun»
Journalducameroun.com)/n

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