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Mohaman Haman est un spécialiste de l’architecture vernaculaire

Il nous parle de sa spécialité, de ses projets et du Cameroun. Entretien.

Vous êtes architecte urbaniste, formé à l’Ecole des Travaux publics de Cachan puis à l’Ecole des Beaux-arts et diplômé de l’Ecole d’Architecture de Paris-La Défense. Nous avons oublié une mention de votre formation ?
Je saisis cette occasion qui m’est offerte pour rendre ici un vibrant hommage aux femmes potières de mon quartier Mbibar à Ngaoundéré. Leurs savoir-faire, leur art et leurs gestes, et leur amour de la matière (argile) m’ont bercé et m’ont toujours impressionné. Lors de mes études, c’est tout naturellement que j’ai suivi leurs traces pour faire mes études de bâtiment, d’ingénierie, d’architecture, de paysagisme et d’urbanisme. J’ai dédié à ces honorables femmes deux expositions à savoir : à Ngaoundéré, les Femmes camerounaises dans l’acte de bâtir et à l’Ambassade du Cameroun à Paris : Femmes bâtisseurs du Cameroun, les architectes de l’ombre.

Devient-on architecte par passion ou la formation peut suffire ? faut-il avoir un talent?
Il me semble que c’est un tout, il y a à la fois la formation, la passion, l’amour de ce qu’on entreprend, le c ur, et surtout la culture, c’est-à-dire connaître les cultures pour mieux répondre aux attentes de ses proches, de ses concitoyens et clients. Le talent pour moi vient après dans l’exercice de la profession, et s’illustre quand on est devant un ensemble de bâtiments ou une uvre d’art. C’est le jugement des autres avec leur culture qui permet de dire que tel artiste, architecte, ingénieur a du talent.

Vous êtes l’un des précurseurs de l’architecture vernaculaire que vous avez apprivoisé en France et essayé de reproduire dans de nombreux chantiers. Parlez nous de ce concept ?
C’est une architecture qui prend en compte l’environnement bâti et paysager, s’y intègre et utilise les matériaux produits sur place et des savoir-faire parfaitement maîtrisés. Elle est peu onéreuse. Elle permet de bâtir un habitat solide, confortable, sain et adapté au climat. Cette architecture populaire est une « architecture sans architecte » qui mérite une attention particulière. J’ai d’abord apprivoisé la richesse et la diversité de l’architecture vernaculaire de mon pays, par exemple les cases pygmée et leur organisation, les chefferies, les palais ou sultanats, la case teulek des mousgoum appelé case obus, les cases ou tentes des bergers, les architectures de montagne, de savane, de la forêt, tous ces modes d’habiter qui constituent l’environnement affectif de mon enfance. Le vernaculaire n’est pas synonyme de pauvreté ou de culture arriérée. Toute construction traditionnelle commence par un rite, une offrande, un sacrifice, que ce soit en Afrique, en Asie ou en Europe.

Un architecte doit sa renommée à la taille de ses uvres. Un tour d’horizon de vos principales réalisations!
Quand on vous appelle « l’architecte du vernaculaire », il faut s’attendre à ce qu’on ne vous fait pas appel et donc vous n’avez pas de commande contemporaine. Je n’ai pas encore su attraper cette chance, mais il faut toujours vivre dans l’espoir de se voir confier une réalisation moderne du vernaculaire. Mes réalisations se sont donc faites dans les domaines du patrimoine immatériel avec des expositions (Cameroun art et architecture, Cameroun Terre d’Architecture, Patrimoine camerounais) et des inventaires, le règlement d’urbanisme de la vielle ville de Tombouctou (UNESCO), la construction d’écoles, et en France, les études et la construction de maisons et pavillons utilisant des matériaux naturels et des énergies renouvelables. Dans le cadre du rayonnement international du Cameroun : la construction du pavillon Cameroun à Gêne pour la célébration de Christophe Colomb, le pavillon du Cameroun à la Foire Internationale de Liège (Cameroun hôte d’honneur), le pavillon du Cameroun à la première foire arabo-africaine, le premier village du FENAC à Ngaoundéré. Mon film « de feuilles et de terre, architectures traditionnelles du Cameroun » réalisé en 1989 a permis de me faire connaître un peu partout. Le lancement de la « Semaine Africaine » au Burkina Faso m’a permis de me rapprocher des populations villageoises.

Parlez-nous de votre projet DANKI, Construire des Ecoles et des Dispensaires en Afrique, en matériaux locaux?
Danki qui signifie le lieu où l’on accueille et où l’on se ressemble, est une association créée à Paris pour construire des écoles et des dispensaires au Cameroun. Ses actions commencent à voir le jour avec ses premiers partenaires APE (association des parents d’élèves) et ADY (association pour le développement des villages autour de Yelwa) pour la construction de l’école primaire de Dar-A-Salam, près de Ngaoundéré, en reprenant la typologie locale, les matériaux et les savoir-faire locaux des femmes et des hommes avec pour finalité la transmission des savoir faire aux jeunes. Il s’agit de permettre aux populations d’être fières de leur culture constructive en se réappropriant les gestes oubliés pour construire dans leur environnement propre des écoles, des dispensaires, leur habitat.

Au forum de la diaspora camerounaise à Lyon (Davoc 2009), vous avez présenté un projet de village solaire. Qu’est ce que c’est?
Le village solaire de Ngaoundéré est une idée qui est née avec mon projet de diplôme d’architecte en 1979. J’avais commencé à réunir les documents à propos des villes minières d’Afrique afin de proposer une ville minière au Cameroun dans l’Adamaoua, à Minim-Martap où l’exploitation de la bauxite était imminente. J’ai donc fait le projet de plan de ville évolutif en utilisant des matériaux du pays et de l’utilisation des énergies renouvelables, avec bien sûr la participation des populations, avec leurs savoir-faire, leur façon d’entretenir les constructions et leur culture constructive. Parmi les membres de mon jury de diplôme, il y avait un architecte de la Division des Etablissements Humains de l’UNESCO. La réaction de ce dernier a été très positive et m’a soutenu dans cette initiative. A l’époque, l’UNESCO avait lancé une étude pour la mise en uvre des programmes de Villages solaires à travers le Monde. Ce projet de village solaire de Ngaoundéré, inscrit sur la liste des projets pilotes des villages solaires en 1996 par le Sommet Solaire mondial de l’UNESCO n’a pas encore vu le jour. Grâce à l’association VESEDI (Vent Eau Soleil Environnement pour le Développement International Solidaire) de la diaspora, ce projet reprend vie dans le contexte actuel du développement durable et de l’avènement de la décentralisation au Cameroun. L’apport de la diaspora camerounaise sera déterminant, ainsi que la volonté politique réaliste et concrète au niveau local, national et régional. En effet, les assises de l’Afrique tenues à l’UNESCO, Paris ont souligné que c’est aux Africains de prendre leur devenir et leur destin en main bien naturellement de façon solidaire avec la coopération scientifique et technique internationale. Ce projet a été présenté au forum Davoc de Lyon en juillet 2009 et au symposium du 7ème VKII à Karlsurhe en Allemagne en octobre 2009. La présentation du projet a reçu un accueil favorable de la part de la diaspora camerounaise (Allemagne et France).

Vous vous êtes aussi intéressé aux constructions japonaises notamment les jardins de pierres japonais. Parlez-nous de ce coup de foudre ?
Ce coup de foudre n’est pas un hasard, c’est une culture à Ngaoundéré. On a cette longue tradition de jardin de sable dans tous les sarés, maintenant il ne reste que les quelques chefferies villageoises qui essayent de maintenir cet art de jardin de sable. Chaque saré (concession) avait après le djaouléra (entrée du saré) un espace sablé appelé « jarendi », espèce de vestibule ou première cour intérieure plantée d’arbres, lieu d’accueil où tous les visiteurs pouvaient attendre sous le danki en contemplant ou en discutant tranquillement ou même en se rasant. C’est aussi un espace de prière ou de réception, un espace de baptême, un espace de douche, un espace pour les cérémonies de mariages. Pour répondre à votre question de coup de foudre, ces rencontres avec les camerounais et japonais des religions traditionnelles m’ont fait comprendre que nous avons perdu nos cultures et nos traces et qu’il est temps dans ce concert du développement durable (patrimoine immatériel) de se réapproprier les valeurs de nos traditions ancestrales dans cette situation de reconnaissance du patrimoine immatériel proclamées par l’UNESCO permettra de se ré approprier les valeurs culturelles de nos traditions.


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Quel est pour vous le monument le plus beau du monde ? De ce que vous avez visité ?
La notion de beauté est subjective mais votre question est pertinente surtout pour les personnes qui ont fait des études de l’art, de l’architecture.De par ma formation, j’ai eu des codes pour décortiquer si tel ou tel bâtiment est beau par sa solidité, sa structure constructive, son apparence, son volume, son esthétisme. Je me réjouis de constater que chaque pays possède ses merveilles et ses magnifiques monuments, petits comme grands, patrimoines vernaculaires, et patrimoines monumentaux, tous cohabitent. Toutes ces créations nous émerveillent, et nous permettent de respirer et de chanter. Il m’est très difficile de me prononcer pour tel ou tel monument pour le respect de toutes ces créations qui nous donnent à voir tous les jours leurs uvres. Ma préférence va plutôt aux « petits » patrimoines, c’est-à-dire aux architectures vernaculaires, aux génies créateurs sans distinction c’est-à-dire sans nom, et aux paysages.

Et au Cameroun, la plus belle construction architecturale que vous connaissez?
Par contre pour le Cameroun, il m’est facile de me prononcer car l’architecture des villages, des montagnes, des plaines, des forêts est partout une uvre collective, culturelle et connue par tous. La richesse et la diversité des architectures et paysages au Cameroun ont permis au monde entier de s’approprier la beauté des cases pygmées, des cases rondes ou rectangulaires des nomades ou des sédentaires, des greniers à blé, des chefferies de l’Ouest ou du Nord. Les architectures réalisées pendant l’époque coloniale qui ont su intégrer les contraintes et les éléments de la nature ainsi le mode de vie des populations participent aussi de cet émerveillement, avec la mise en valeur des vérandas, des balcons, le pont d’Edéa, le phare de Kribi, les fortifications. Les architectures contemporaines de référence internationale utilisant le même vocabulaire ne m’émeuvent pas en raison de la systématisation des éléments constructifs qui ne prennent pas en compte les modénatures du pays.


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Je saisis cette opportunité pour lancer un appel auprès des institutions camerounaises de créer des écoles d’art, d’architecture et du patrimoine afin de sensibiliser les camerounais dans le domaine de la culture et du patrimoine à tous les stades de la formation : écoles primaires, lycées, universités et grandes écoles. Nous savons tous que le patrimoine est aujourd’hui incontournable. La culture et le patrimoine sont un vivier économique pour notre. Former nos dirigeants à la culture et au patrimoine permettra une belle gestion et conservation de nos territoires de vie.
Mohaman Haman, architecte-urbaniste

Depuis quelques mois, le délégué du gouvernement auprès de la commune urbaine de Yaoundé a décidé de casser pour reconstruire certains endroits de Yaoundé sous le principe de l’anarchie urbaine qui prévalait. Votre commentaire?
Dans cette situation, je pense que c’est la sagesse et la raison du c ur qui prévalent. On ne doit pas respecter aveuglément les prises de positions arbitraires des uns et des autres. La bonne gouvernance d’une agglomération, d’une métropole suppose la maîtrise de son plan d’urbanisme. Cette façon de faire est contraire aux Droits de l’Homme. Il serait aussi astucieux de procéder à l’organisation de séances inter-quartiers pour l’appropriation et l’occupation des espaces vides de la ville afin d’éviter de chasser ceux qui pratiquent les activités informelles qui font la richesse même de l’espace urbain. La ville, c’est la mixité. Le document d’urbanisme doit être s’il existe soumis au vote ; c’est un phénomène démocratique qui doit se passer avec les élus, les associations, les chefs des quartiers en un mot la population qui compose le quartier ou la ville. Il faut mêler les populations et les quartiers et faire appel aux architectes, aux urbanistes pour préparer cette décision démocratique. La mauvaise gestion des villes d’Afrique vient du fait que certains veulent tout faire à la place des hommes de l’art : ils sont ingénieurs, architectes, artistes, urbanistes, économistes, etc. Cela ne peut pas marcher, un chef d’orchestre dans ce cas c’est un dictateur urbain qui pense à son profit et à son orgueil. Aujourd’hui, une ville durable c’est d’abord et avant tout une gestion collégiale ou collective. La structure villageoise nous donne cette belle leçon de démocratie.

Quand vous êtes loin du Cameroun, qu’est ce qui vous manque?
En tant qu’architecte-urbaniste inscrit à l’ordre des architectes camerounais et français et partageant ces deux espaces fort riches, je ne trouve pas spécialement de manque. Je voyage entre les 2 pays et je suis au courant de ce qui se passe. A Paris, je me nourris de ma petite famille, des amis, du patrimoine culturel parisien, de ses parcs et jardins et des architectures vernaculaires françaises et européennes. J’ai organisé à cet effet, deux expositions une à Yaoundé sur les architectures vernaculaires françaises et à l’UNESCO, Paris sur l’architecture vernaculaire dans le Monde : Patrimoine traditionnel en devenir. Au Cameroun c’est mon enfance, je me nourris des architectures vernaculaires, des paysages et des savoir faire savants des populations villageoises et leurs arts anciens qu’il faut sauvegarder et promouvoir car il faudra bien laisser quelque chose aux générations futures. Ce qui me manque c’est la pratique régulière du tir à l’arc traditionnel appelé « gafé ». Nous avons créé une association à Yelwa pour la pérennisation de cet art villageois.

Là on passe à la confidence. Quel est le plus beau souvenir de votre enfance?
C’est naturellement les jeux collectifs ou l’imaginaire individuel de mon enfance. On n’avait que les marigots pour la nage et la pêche, la cueillette des mangues, le sport. Le fait d’aller dans les quartiers administratifs à l’heure de la sieste m’amusait beaucoup. Pendant que les hautes personnalités faisaient leur sieste on venait pour cueillir leurs mangues dans leurs jardins et les bruits de la toiture en tôle aidant, nous étions chassés et poursuivis et même appelés à la gendarmerie pour punition. On pouvait aussi passer toute l’heure de la sieste à lancer des cailloux sur les toits. La transgression des lois ou interdits faisait partie de notre plaisir ou de mon plaisir par exemple, quand les parents nous interdisaient de ne pas aller aux rivières à cause de « mamiwata » (la fée de l’eau) qu’on a jamais vue et qui nous faisait rêver, c’était plutôt excitant. Ce mystère est toujours vivace de nos jours. L’école buissonnière faisait partie de mes activités favorites pour aller voler la canne à sucre dans les environs du marigot « soum-soum », ainsi que les jeux avec le maître pour ne pas prendre la nivaquine du vendredi et la bataille rangée ou bagarre du vendredi après les classes entre les écoliers des différents quartiers. J’ai découvert le dessin des cases obus des mousgoum dans le livre de « Mamadou et Binéta sont devenus grands » et j’ai tenu à aller voir ces cases. Le voyage fit mémorable, à dos d’âne, en pleine saison des pluies, il fallait attendre des jours pour emprunter un bus camion. J’étais séduit et émerveillé.

Que peut-on vous souhaiter de meilleur?
C’est avant tout une bonne santé, la persévérance dans mes actions et activités quotidiennes et que ce projet de village solaire de Ngaoundéré puisse se réaliser et faire des petits dans le cadre d’une solidarité internationale. Mon souhait le plus ardent est bien naturellement de voir nos filles Maëlys Adidja et Myriam Maïrama grandir et vivre dans un monde durable, prospère et sain.


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