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«Mongo Beti, l’écrivain, le patriote et le prophète»

Le président de la fondation Moumié rend hommage à l’homme de lettres et de convictions

Les grands esprits, dit-on, se rencontrent toujours. Espérons qu’il en soit ainsi même dans l’au-delà où une discussion sur l’Afrique entre Alexandre Biyidi Awala et les pères Engelbert Nveng et Jean-Marc Ela, vaudrait le détour. Malgré leur mort physique, leur vie intellectuelle continue, car l’audace et la puissance de leur pensée sont éternelles. Elles irradient encore nos esprits et bercent nos c urs dans l’espoir perpétuel d’un Cameroun et d’un monde sans cesse rêvés mais jamais vécus. De nos jours, de nombreux Camerounais accoutumés et acclimatés à la médiocrité des hauts diplômés du Renouveau National, se délecteraient sûrement en écoutant ces cerveaux qui, de leur vivant, furent exaltés sous d’autres cieux, quand le Renouveau National les mettait sous éteignoir. On n’est décidément pas prophète chez soi. Alexandre Biyidi Awala dont le neuvième anniversaire de la mort est aujourd’hui honoré par la Fondation Moumié, n’est pas mort car, ainsi que le disait Birago Diop, autre esprit de sa trempe:
«Ceux qui sont morts ne sont jamais partis:
Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre:
Ils sont dans l’Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l’Eau qui coule,
Ils sont dans l’Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule:
Les Morts ne sont pas morts.»

L’écrivain est immortel
La plume véridique, perspicace, impudente, intrépide, pugnace et acerbe d’Alexandre Biyidi Awala nous manque sûrement, étant donné que nul autre que lui ne sut autant habiller la réalité sociopolitique et économique africaine des habits phoniques, syntaxiques et métaphoriques des lettres modernes françaises. Mais, chance des chances, Eza Boto et Mongo Beti restent vivants en tant que personnages et véhicules immatériels d’une pensée continuatrice de l’ uvre de décolonisation, de défense des causes perdues et de dénonciations des injustices historiques et contemporaines du Nord sur les peuples et les territoires jadis colonisés. Ainsi, au moment où le président camerounais fustige la colonisation et l’esclavage tout en demandant un plan Marshall aux Occidentaux, deux questions peuvent lui être posées : le Renouveau National a-t-il fait mieux que l’Etat colonial en cannibalisant des figures de proue de son intelligentsia comme Engelbert Nveng, Alexandre Biyidi ou Jean Marc Ela? Que peut-il tirer d’un plan Marshall si le Cameroun ne peut tirer son développement de ses propres ressources telles ces têtes bien faites qu’il a réduites au silence?

Ces questions sont cruciales, car se développer dépend aussi de ce qu’un pays fait de son capital humain. Si le penseur et l’intellectuel purs restent des espèces pourchassées par un régime, celui-ci est sûr de placer son pays dans une course vers le développement semblable à individu qui arpente en sens contraire un escalier roulant. Fabien Eboussi Boulaga, autre esprit de lumière, Dieu merci encore en vie, mais isolé par le Renouveau National, nous enseigne qu’un intellectuel opérationnel ne peut exister au sein d’un pouvoir où l’intelligence n’est pas considérée comme une force structurante irréductible. Peut-être alors que le mérite d’Alexandre Biyidi Awala vient du fait qu’il devint une intelligence structurante sous les pouvoirs d’Ahidjo et de Biya où il choisit la dissidence pour éclairer les peuples africains et camerounais. En conséquence, un regard panoramique sur l’immense et riche uvre d’Alexandre Biyidi Awala, perçoit le prototype du patriote, un prophète des temps actuels et un incessant chercheur des conditions favorisantes pour le développement du contient noir. Sa production littéraire le confirme et fait de lui un immortel face aux basses uvres périssables de ses détracteurs.

Le prototype du patriote
Si le nationalisme peut parfois souffrir des relents ethnocentriques et généalogiques qui entachent très souvent le parcours des leaders politiques dont il est le fondement du combat, Alexandre Biyidi Awala fut lui un patriote à l’état pur. En effet, quand un certain nationalisme peut se confondre à la haine des autres, le patriotisme est surtout l’amour des siens. Le patriotisme dont fit preuve Alexandre Biyidi Awala à l’égard des Camerounais et des Africains a donc pour ressort, le même amour que des figures historiques de la trempe de Nelson Mandela, Gandhi et Martin Luther King eurent pour leurs frères. C’est un amour qui soulève des montagnes, tellement il est pur et grand. La preuve de cet amour ineffable se mesure, non seulement à travers son uvre où Eza Boto et Mongo Beti défendirent les siens à tous crins, mais aussi, par le biais de la revue qu’il fonda pour continuer son combat. Il lui donna le nom emblématique Peuple Noirs, Peuples Africains. Elle devint une tribune où Alexandre Biyidi Awala dénonçait les maux qui minent le développement de son peuple, le peuple noir, le peuple africain. Il la finança de ses propres ressources afin de garder une indépendance d’esprit qui lui était chère autant que la prunelle de ses yeux. Cela s’appelle avoir des principes solides et être cohérent avec soi-même et ce que l’on pense juste. Alexandre Biyidi Awala fut ainsi un esprit incorruptible, insatiable de réflexion et avide de vérité. Raison pour laquelle les régimes corrompus tremblaient à la moindre nouvelle de son passage.

Thierry Amougou, président de la fondation Moumié
africapresse.com)/n

Il nous souvient encore cette conférence annulée par le Renouveau National dans les années nonante, parce que le professeur Ambroise Kom, eut le toupet d’inviter Alexandre Biyidi Awala à Yaoundé. Après quarante ans d’exil provoqués par le régime Ahidjo, Alexandre Biyidi Awala fut obligé de s’entretenir en clandestinité avec ses frères dans une bibliothèque de Yaoundé. Sa seule présence démontra que la nature profonde du Renouveau National était exactement la même que celle du régime Ahidjo, soit la haine et le combat sans merci contre les éclaireurs de conscience. Le pouvoir en place n’avait pas changé d’objectifs. Il était encore une continuité de l’État colonial, et un adepte de l’obscurantisme tous azimuts.

Un prophète duquel l’Afrique cinquantenaire apprend toujours
Alexandre Biyidi Awala n’était pas un patriote aveuglé par l’amour des siens. Il fut d’abord un exemple d’appropriation du français, langue d’une France colonisatrice et assimilatrice, qu’il transformât en instrument de combat contre ses colonisateurs d’hier. Il trouva même l’amour en France en la personne d’Odile Tobner mais n’eut jamais pour la France coloniale et néocoloniale, les yeux de Chimène pour Rodrigue. Dans le n°40 de Peuples Noirs peuples Africains il déclara: « La vrai maladie de l’Afrique ce n’est pas tant le tribalisme, ni l’arriération de nos sociétés, ce n’est pas tant la démographie galopante, ni même la corruption..la vraie maladie de l’Afrique c’est le néo-colonialisme français …Il n’y aura pas de démocratie en Afrique sans déconnexion de nos Etats à l’égard de la puissance française».

Ainsi, l’adage selon lequel qui aime bien châtie bien acquit ses lettres de noblesses avec lui. Alexandre Biyidi Awala a aimé la France, il y a vécu pendant longtemps, mais celle-ci n’a pas échappé à ses diatribes. Mongo Beti et Eza Boto n’ont pas seulement fustigé les dégâts de l’État colonial français et de ses suppôts et relais contemporains. Ils n’ont pas seulement mis à nue l’attitude d’une Église catholique française qui s’opposa à l’indépendance du Cameroun et se positionna contre l’UPC assimilée au danger communiste. Alexandre Biyidi Awala reçut en effet le titre de «pape des opposants camerounais» dans l’hexagone, parce que les régimes Ahidjo et Biya pâtirent bougrement de sa verve érudite et critique qui s’abattit de façon foudroyante sur ses compatriotes au pouvoir depuis les années soixante. Cinquante ans après, Alexandre Biyidi Awala prend une dimension de prophète. La preuve, la dénonciation d’une certaine France et d’un certain pouvoir français néo colonisateur, fit de lui, un pourfendeur d’une françafrique dont les effets néfastes agissent encore dans la vie politique ivoirienne et guinéenne ces derniers temps. La liberté du continent noir qu’il revendiquait est toujours prise en otage par des intérêts mafieux d’un néocolonialisme qui laisse toujours grincements de dents, sang et mort derrière lui.

L’Afrique a cinquante ans d’indépendance mais les aventures de Mongo Beti et d’Eza Boto sonnent toujours si justes qu’elles confèrent un statut de prophète à Alexandre Biyidi Awala.
Thierry Amougou

En effet, face aux jeunes camerounais qui se font tirer dessus parce qu’ils revendiquent un bien dû, leur droit à la vie bonne, face aux jeunes guinéens qui passent de vie à trépas parce qu’ils contestent un régime, face aux Ivoiriens à l’avenir brisé par la françafrique, face aux Camerounais sans eau potable, malades de choléra en 2010 et victimes d’un Renouveau National dont les hauts dignitaire transforment les citoyens en animaux de la basse-cour du Prince, nous revoyons les tribulations de Banda dans Ville Cruelle. Son cacao était de très bonne qualité. Pour être sec, il était sec et bien trié, mais le contrôleur colonial lui dit: mauvais caco au feu!

Indépendance africaine où est donc ta victoire? nous demande toujours en 2010 Alexandre Biyidi Awala. Paix à son âme, le combat pour le respect de la liberté et de la vie des hommes continue.

Alexandre Biyidi alias Mongo Beti
ledevoir.com)/n


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