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Note de lecture de la Thèse de Doctorat: « Conditions de mise en place de l’Union Economique et Monétaire Africaine »

Par Dr Joseph Mbita, Administrateur Civil Principal de Classe Hors Echelle, Contrôleur Financier Spécialisé auprès de l’Université de Yaoundé I

Il m’a semblé utile et indiqué en ce début de Millénaire et à l’aube de l’année 2013, de partager avec les Peuples camerounais et africains, à travers notre journal bimensuel spécialisé dans la thématique de l’intégration, la problématique et la synthèse des observations et des recommandations de la thèse susmentionnée, soutenue publiquement le 07 Juin 2012, à l’Université de Yaoundé 2 – Soa, devant un Jury présidé par le Professeur TOUNA MAMA, Conseiller Spécial du Premier Ministre.L’occasion me paraît d’autant plus indiquée et opportune qu’elle se situe à la veille du 20ème Sommet de l’Union Africaine prévu du 21 au 28 Janvier 2013, dont le thème directeur des travaux porte sur « le panafricanisme et la renaissance africaine ». Ce thème du prochain Sommet de l’Union Africaine se situe en effet en droite ligne des préoccupations de la thèse susvisée qui s’est assignée pour défi majeur, l’établissement des fondements sûrs et durables d’une intégration économique africaine digne de ce nom, aux plans régional et continental, considérée comme le gage essentiel de la crédibilité et de la renaissance internationales de notre Continent. En effet, notre défi individuel et collectif en ce début de millénaire est de passer d’un panafricanisme émotif, sentimental et folklorique, à un panafricanisme fonctionnel, pragmatique, et convainquant, de nature à imposer l’Afrique sur la scène économique et politique internationale, comme un partenaire important et incontournable, à l’instar des États-Unis d’Amérique, de l’Union Européenne, et de la Chine. Soulignons à cet égard qu’en dehors de quelques améliorations enregistrées par certains pays africains, la situation économique globale de l’Afrique demeure préoccupante ainsi que le confirment les indicateurs macroéconomiques ci-après :
– La population africaine, est estimée à 967 millions d’habitants avec un taux de croissance annuel de 2,4% et représente 14,4% de la population mondiale ;
– Le produit national brut en parité des pouvoirs d’achat par habitant en Afrique en 2007 était de 2417 $, soit 19 fois environ moins que celui des États-Unis (45.845 $), et plus de 4 fois inférieur à la moyenne mondiale qui s’établit à 10.000 $ environ ;
– Le P.I.B. de l’Afrique était évalué en 2007 à 1092 milliards de dollars américains, soit à peine 2 % du P.I.B. Mondial; Plus de 300 millions d’africains gagnent moins d’un $ par jour (soit moins de 600 F Cfa environ par jour)
– La production industrielle de l’Afrique représente à peine 1% de la production industrielle mondiale;
– La part de l’Afrique dans le Commerce mondial, n’excède pas 2,3% des échanges globaux
D’après l’ONU-SIDA, en 2007, 2/3 des 33 millions de malades séropositifs du Monde, vivent en Afrique ;
D’après l’O.M.S., en 2005, 90% des 900.000 décès au titre la malaria enregistré dans le Monde, concernaient des ressortissants africains ;

Les motivations et la méthodologie de la Thèse
Dans ce contexte africain et mondial préoccupant, qui fait de l’Afrique un Continent essentiellement pauvre et marginalisé, la thèse part du postulat que l’intégration économique régionale est une discipline relativement récente de la science économique, qui connaît une application universelle en raison des multiples avantages qu’elle présente par rapport au libre-échange international, fondé sur la théorie des avantages comparatifs de RICARDO. Toutefois, elle relève avec regret que contrairement à l’Europe occidentale, l’application de l’intégration économique régionale en Afrique enregistre des résultats médiocres, qui attestent sans nul doute des erreurs de conception et d’application des politiques d’intégration régionale. Compte tenu des données qui précèdent, la thèse s’est assignée pour objectifs majeurs, – la mise à nu et la correction des erreurs de conception et de ciblage concernées, ainsi que la définition des perspectives et des stratégies de mise en place de l’Union Économique et Monétaire Africaine, afin de faire de l’intégration régionale, un puissant moteur de relance durable de l’économie africaine. A cet effet, notre démarche scientifique s’est articulée autour de deux principales étapes, à savoir :
– La présentation et l’appréciation des efforts d’intégration économique et monétaire en Afrique ;
– La définition des perspectives et des stratégies de mise en place de l’Union Économique et Monétaire Africaine ;
Que pouvons-nous retenir de ces deux grandes étapes méthodologiques de la thèse ?

La présentation et l’appréciation des efforts d’intégration économique et monétaire en Afrique
En ce qui concerne cette première partie de la thèse, elle nous a permis d’aboutir aux principaux résultats ci-après :
1/ Les résultats des processus d’intégration économique et monétaire régionaux en Afrique sont médiocres en raison de l’insuffisance de volonté politique des Dirigeants et de rationalisation desdits processus, caractérisée notamment par l’inexistence de normes de dimensionnement démographique et économique des organisations d’intégration économique régionales.
2/ Le Traité d’ABUJA du 03 Juin 1991, instituant la Communauté Économique Africaine, qui constitue aujourd’hui le seul instrument juridique international disponible pour définir les modalités d’édification de l’Union Économique et Monétaire Africaine est inefficient, en raison notamment du fait que ledit Traité consacre la division de l’Afrique en cinq Régions, alors que cette division devrait reposer sur le concept économique de « Région d’intégration économique et monétaire optimale».
3/ La plupart des unions économiques et monétaires régionales africaines existantes, ne sont pas optimales au plan économique, notamment celles de la zone Franc (U.E.M.O.A, C.E.M.A.C), qui malgré les différentes dévaluations du Franc Cfa, n’ont pas permis aux pays africains concernés de relever le défi du développement durable.
4/ La création et l’édification des communautés économiques et monétaires régionales africaines est en déphasage total avec les grandes évolutions sur le plan international qui tendent à la constitution de grands ensembles économiques et monétaires régionaux(l’efficience macroéconomique internationale des Communautés économiques régionales, qui mesure leur capacité relative à être des instruments efficaces d’intégration au plan international, et qui prend notamment en compte les populations et les P.I.B. régionaux, est de 3% en moyenne pour les Communautés africaines, contre 67,5% pour l’Union Européenne, 79% pour la Chine, 60% pour les États-Unis, et 54% pour l’Inde).
5/ Les taux d’épargne et d’investissement domestiques de l’Afrique estimés à 15% du P.N.B. sont faibles et inadéquats pour permettre au Continent d’atteindre l’objectif de développement du Millénaire relatif à la réduction de moitié de la pauvreté d’ici 2015, dont l’atteinte requiert un taux d’investissement minimal de l’ordre de 33% du P.N.B.
6/ Le déficit chronique du financement du développement de l’Afrique est à l’origine de la crise de la dette africaine qui révèle sans équivoque que l’endettement extérieur ne peut être une solution efficiente pour le financement du développement durable de l’Afrique, et que l’accent doit plutôt être mis sur d’autres alternatives, telles que l’élargissement des marchés sous-régionaux et régionaux et la promotion des investissements directs étrangers.
7/ Les grands marchés régionaux, en l’occurrence les États-Unis et l’Union Européenne sont les principaux pourvoyeurs et les principaux bénéficiaires des investissements directs étrangers, au plan mondial (plus de 70% des flux entrants et sortants des I.D.E.), devant les pays en voie de développement dont ceux de l’Afrique, qui occupent une place marginale dans ce domaine.
8/ Les zones d’intégration régionale en Afrique, contrairement aux prédictions de la théorie économique, sont caractérisées par une faible attractivité en matière d’I.D.E., contrastant avec les performances dans ce domaine des principaux pôles économiques et industriels fédérateurs de l’Afrique que sont, l’Afrique du Sud, le Nigéria et l’Égypte.
9/ les Accords de Partenariat Économique entre l’Union Européenne et les pays africains ne peuvent être considérés comme des instruments efficients pour le développement durable de l’Afrique, en raison de leur incidence négative probable sur les processus d’intégration économique régionaux engagés en Afrique, sur les Finances Publiques et le Tissu Industriel africains.
Ces résultats de la première partie de la thèse nous ont permis de fonder la définition des perspectives et des stratégies de mise en place de l’Union Économique et Monétaire Africaine, considérée comme la finalité de l’ensemble des processus d’intégration économique et monétaire actuellement en cours sur notre Continent.

La définition des perspectives et des stratégies de mise en place de l’Union Économique et Monétaire Africaine
Cette deuxième partie de la thèse nous a conduit à formuler les principales propositions et recommandations ci-après, pour une intégration économique et monétaire efficiente aux plans régional et continental :
1/- La conception pour l’Afrique des critères et des indicateurs normatifs de dimensionnement démographique et économique des organisations d’intégration économique et monétaire régionale et des indicateurs de performance desdites organisations, fondés sur trois paramètres essentiels représentatifs du niveau de l’activité économique d’une Région, à savoir : la population, le P.I.B., et l’existence d’un pôle économique et industriel fédérateur.
2/-La définition à partir des critères et des indicateurs normatifs de dimensionnement et de performance ainsi arrêtés, du concept de « Région d’intégration économique et monétaire optimale » au niveau du Continent africain, au sens théorique et potentiel du terme ;
3/- La mise en évidence d’un Plan Prioritaire à Moyen et Long Terme d’Édification de l’Union Économique et Monétaire Africaine (P.P.M.L.T.E.U.E.M.A.), dont les dimensionnements spatial et temporel se résument à:
La création préalable de trois (03) communautés économiques et monétaires régionales (Afrique Australe et Orientale, Afrique Centrale et Occidentale, Afrique du Nord) ;
La consolidation du dispositif institutionnel des trois Communautés précitées, et la réalisation progressive de leur convergence économique et monétaire, en vue de la mise en place de l’Union Économique et Monétaire Africaine, dans un délai de 25 ans ;
4/- La révision du Traité d’ABUJA et sa substitution par quatre (04) nouveaux Traités, portant respectivement création de l’Union Économique et Monétaire Africaine, et des trois communautés économiques et monétaires régionales susmentionnées ;
5/- La définition des grandes articulations de la Communauté Économique et Monétaire des États d’Afrique Centrale et Occidentale (C.E.M.E.A.C.O.), considérée comme la résultante de l’application du Plan Prioritaire à Moyen et Long Terme d’Édification de l’Union Économique et Monétaire Africaine, au niveau de l’Afrique Centrale et Occidentale, et le modèle de référence pour la mise en place des deux autres communautés économiques et monétaires régionales.

Il y a lieu de souligner que ce travail prospectif a été réalisé dans un souci d’arrimage progressif de l’Afrique aux grandes évolutions internationales dans le domaine de l’intégration économique et monétaire régionale, à partir de l’enrichissement des critères théoriques traditionnels de reconnaissance d’une union monétaire optimale développés par plusieurs économistes (MUNDELL, MAC KINNON, BOURGUINAT, KRUGMAN, FRANKEL, etc..), en les adaptant au contexte africain. En outre, il est important de relever que l’enrichissement des critères théoriques traditionnels de reconnaissance d’une union monétaire optimale par leur adaptation au contexte africain, dans la perspective de création des « Régions d’intégration économique et monétaire optimales » en Afrique, se justifie par le fait qu’une union monétaire est à priori une union économique. En conséquence, l’arrimage de l’Afrique aux normes internationales de dimensionnement des communautés économiques et monétaires régionales, qui sont des indicateurs fiables des rapports de forces sur la scène internationale, et des engagements pris par les différentes Régions du Monde pour la redistribution du pouvoir économique mondial, revêt une importance capitale pour l’Afrique en ce début de Millénaire, à deux titres :
– Au plan interne, cet arrimage est de nature à garantir l’édification progressive, dans les meilleures conditions de coûts et de délais, de l’Union Économique et Monétaire Africaine, qui constitue le socle économique indispensable pour garantir la crédibilité de l’Union Africaine et du Continent Africain ;
– Au plan externe, cet arrimage est de nature à accroître significativement la force de négociation de l’Afrique sur la scène internationale, et par conséquent à rendre le Continent plus efficient dans son combat pour l’avènement d’un nouvel ordre économique international plus juste et plus équitable ;

En somme, en dépit des obstacles à surmonter, le plan proposé s’avère à l’analyse réalisable et hautement bénéfique pour l’Afrique et les trois Régions sus – identifiées, car il constitue à l’opposé des programmes d’ajustement structurel et des autres alternatives, la seule solution susceptible de permettre à l’Afrique de gagner, de manière durable et dans les meilleurs délais, le combat contre la pauvreté et la marginalisation sur la scène internationale. Soulignons en outre sur le plan stratégique que la thèse tranche le débat sur l’antériorité de l’intégration politique en Afrique, par rapport à l’intégration économique, aux plans régional et continental. En s’appuyant sur les analyses de plusieurs théoriciens et acteurs avertis des relations internationales, ainsi que sur certains faits marquants de l’histoire politique africaine et mondiale, la thèse propose de rationaliser et de consolider d’abord l’intégration économique et monétaire aux plans régional et continental, avant d’aborder le complexe problème de l’intégration politique. Il est important de souligner que nos propositions dans ce domaine s’appuient notamment sur celles de David MITRANY (1888-1975), Chef de file des théoriciens de l’approche fonctionnaliste de l’intégration, qui affirme, je cite : « La création d’une organisation d’intégration régionale doit résulter d’une nécessité fonctionnelle, et de la logique du raisonnement », « La voie vers l’intégration politique est trop ambitieuse, il faut nécessairement passer par l’économique, car l’intégration économique construira les fondements d’une union politique garante de la paix »;

Précisons enfin que la thèse vise à travers la définition du Plan de mise de mise en place de l’Union Économique et Monétaire Africaine, la levée de la contradiction systématique qui persiste en ce qui concerne la gouvernance de l’Union Africaine. En effet, les textes organiques de l’Union Africaine sont largement inspirés de ceux de l’Union Européenne, Organisation d’intégration régionale fondée essentiellement sur la maîtrise de l’intégration économique et monétaire européenne. C’est notamment pour cela que l’Exécutif de l’Union Africaine est une Commission animée principalement par les Commissaires, comme il en est le cas au sein de l’Union Européenne. Malheureusement, la gestion quotidienne de l’Union Africaine ne repose sur aucune maîtrise de l’intégration économique et monétaire africaine aux plans régional et continental. En somme, au plan de l’analyse organique et institutionnelle, l’Union Africaine apparaît comme « une coquille vide », dans la mesure où elle a seulement adopté « le Contenant » de l’Union Européenne, sans en adopter « le Contenu » qui est essentiellement économique, et qui en fait l’essence, le dynamisme, et le principal fondement de son rayonnement international. la thèse à travers ses propositions, s’assigne par conséquent pour objectif majeur, de lever cette contradiction systémique de l’Union Africaine, en donnant à cette Organisation un fondement économique, qui seul est de nature à garantir la crédibilité internationale de l’Union Africaine et du Panafricanisme, ainsi que la Renaissance économique, politique et culturelle de notre Continent. Cette vision est d’autant plus logique et pertinente qu’il est établi que la force politique d’une civilisation a pour base essentielle, une solide organisation économique et une discipline sociale qui se donnent comme atouts, l’exploitation des ressources intérieures et l’ouverture des marchés extérieurs.

Conclusion
Il ressort des propositions de la thèse qui précèdent, que la concrétisation du plan de mise en place de l’Union Économique et Monétaire Africaine, qui dépend essentiellement de la volonté politique des Chefs d’État et des Peuples africains, à partir du 1er Janvier 2014, permettrait à l’Afrique de reprendre en main son destin et l’initiative de son histoire, et de se doter à l’horizon 2038 de l’une des plus grandes Communautés Économiques et Monétaires du Monde. Ce projet de société qui interpelle tous les africains s’avère finalement à l’analyse réalisable et hautement bénéfique pour l’ensemble du Continent et pour tous les pays africains pris individuellement, et constitue une dimension essentielle de la Renaissance économique, politique et culturelle de l’Afrique que nous appelons de tous nos voeux. « Cette Renaissance africaine constitue le défi global de notre destinée maintenant. Ce dont il est question, c’est d’une nouvelle conscience et d’une présence africaines dans l’histoire passée, présente et à venir de l’humanité. La libération des énergies de créativité et d’imagination, qui nous élèveraient vers les plus hauts sommets que nous pouvons atteindre dans notre vision de nous-mêmes, en tant que volonté de vie et dans notre puissance de rayonnement dans le Monde. Il s’agit de gérer de manière intelligente les relations historiques avec l’Occident, en vue de reprendre pied en notre pouvoir créateur, de décider de vivre selon les intérêts que notre vision de l’avenir commande : la vision d’une Afrique de liberté et d’initiative, de prospérité, de progrès, d’épanouissement vital et de bonheur partagé avec les peuples ». Parce que nul ne peut empêcher au soleil de briller, l’Afrique, Continent béni de Dieu, pourrait alors devenir par la matérialisation de cet important projet de société, l’une des plus importantes puissances économiques et politiques mondiales de la fin du XXI siècle, pour le plus grand bonheur de nos enfants et des générations futures.

Dr Mbita Joseph
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