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Oui, «la voix du Cameroun» est économiquement viable!

Par Michel Eclador Pekoua, Journaliste économiste

Le 15 septembre 2016 dernier, le comptable de la société Messapresse qui assure la distribution des principaux journaux au Cameroun m’a invité à venir toucher le paiement des ventes résiduelles de Lah Ba Tshang. C’était 37.585 francs. Le dernier numéro de Lah Ba Tshang date de février 2015. Il ne s’agit pas d’un mystère. Les éditeurs de journaux qui confient leurs produits à Messapresse (contre une commission de 40% prélevés sur les ventes) sont généralement payés sur la base d’une projection minimale qui tient compte de leurs ventes antérieures. Ainsi Lah Ba Tshang touchait la différence entre les ventes réelles de son dernier numéro (qui date de février 2015) et celles que le diffuseur Messapresse avait anticipées en me payant le jour où le produit leur a été livré.

Le prétexte de ce compte rendu n’est pas de faire le bilan de Lah Ba Tshang. Il va au-delà pour parler de la viabilité des journaux partisans au Cameroun et plus spécifiquement des journaux partisans proches de l’Upc, comme le sont Lah Ba Tshang et La Voix du Cameroun.

Au niveau national en ce moment la plupart des grands partis politiques ont tous expérimenté la parution d’un journal pour leur compte propre. L’Upc n’est pas le seul à le faire ou plutôt l’Upc n’est pas le seul à l’avoir fait. Le Rdpc, le Sdf, l’Undp, l’Udc, le Mdr et depuis peu le Mrc produisent ou ont déjà produit des périodiques pour informer le grand public sur leurs activités. Reste qu’au-delà des parutions à l’occasion des évènements bien précis, il se pose un vrai défi de survie et de viabilité économique de ces journaux.

Le challenge de la pérennité n’est pas toujours remporté. Ceux qui fréquentent avec assiduité les kiosques camerounais ont certainement noté que « L’Action » est le journal le plus régulier dans la catégorie « Journaux affiliés à un parti politique ». Il fait la course en tête même si lui-même n’est pas un modèle de régularité. Il faut s’interdire d’aller le chercher tous les lundi, mardi, mercredi, jeudi ou vendredi comme on le ferait d’un quotidien. Il faut s’interdire d’aller le chercher toutes les semaines comme on le ferait d’un hebdo. Il faut s’interdire d’aller le chercher toutes les deux semaines ou tous les mois comme on le ferait d’un mensuel. Il parait néanmoins. Le plus souvent à l’improviste mais chaque fois que l’occasion se présente. Outre les informations propres et internes au Rdpc, il donne le regard de ses dirigeants sur les sujets de l’heure. La justification du rythme des dépenses et des investissements publics, la position de leurs dirigeants sur le terrain social, leur empreinte culturelle ou sportive, etc.

Derrière « l’Action » du Rdpc, ne cherchez plus « Sdf Echos », le journal du 2e parti politique du Cameroun, ni « Undp News » le journal de la 3e formation politique du Cameroun. Leur dernier séjour dans les kiosques de Messapresse date d’au moins 15 ans. Vous avez bien lu, depuis plus de 15 ans, les dirigeants de ces grands partis n’ont plus produit un journal dont ils espèrent que les ventes peuvent leur apporter quelque chose pour amortir les charges de production. Ces derniers temps, on a pu noter la présence de « Renaissance », un journal très bien fait et affilié au Mrc, le parti à la mode du Pr. Maurice Kamto. Sans toutefois jouer aux Cassandre, « Renaissance » va bientôt rejoindre ses cendres lorsque le parti qui le porte va cesser d’être de mode.

En fait, ces derniers temps, et les statistiques de Messapresse le montrent, « L’Action » et « Renaissance » se disputent l’encombrement des kiosques à journaux avec une kyrielle de journaux partisans plus ou moins affiliés à l’Upc. Malgré ses batailles internes voire, grâce à elles, l’Upc présente le meilleur potentiel de survie dans la catégorie « journaux affiliés à un parti politique ». Il s’agit de rendre effectif ce potentiel, de la façon dont Lah Ba Tshang l’a établi.

Parler de la viabilité économique d’un journal affilié à un parti politique consiste à trouver un équilibre stable de ses différentes sources de financement. On distingue le financement par le haut (la trésorerie du parti, voire les publicités supportent toutes les charges de production) et le financement par le bas (les ventes des journaux accompagnent et remplissent toutes les charges du journal).

Cet équilibre est celui que tous les journaux recherchent même s’il y a des publications atypiques. C’est le cas par exemple des journaux gratuits qui se financent seulement par le haut (publicités) ou celui de l’Hebdo satirique français, Le Canard enchaîné qui se finance par le bas en refusant toute publicité pour ne vivre que des efforts de ses lecteurs qui d’ailleurs payent un peu plus cher leur journal. Ceci pour dire que tout journal, qu’il soit partisan ou non, doit pouvoir se constituer son équilibre sur les bases de la projection de ses sources de financement.

En raison de la culture de l’Upc, de ses pratiques et de sa tradition, le mode de financement qu’il faut le plus promouvoir est celui du financement à la Canard enchaîné, c’est à dire un financement par le bas. C’est celui qui convient le mieux à un parti politique dont l’essence est populaire. Le comprendre c’est intégrer que l’appui de la trésorerie du parti doit être marginale afin de ne pas aliéner son indépendance et ne pas aliéner ses lecteurs. C’est ce que Lah Ba Tshang avait compris.

De façon précise, s’il fallait faire un tableau dans lequel on a une ligne horizontale qui représente les charges du journal et tout au long une courbe qui traduit les ventes au numéro, on aurait un graphique qui slalome autour de cette ligne horizontale, la dépassant quelques fois mais restant bien en dessous de façon tendancielle.

En terme moins technique d’analyse de gestion, on dira que les ventes de certains numéros de Lah Ba Tsang ont dépassé le coût de leur production même si globalement les ventes étaient en dessous des coûts de production. Assurer la pérennité de Lah Ba Tshang à travers sa survie économique revient donc à financer ce gap tendanciel par des apports extérieurs. C’est ce que je fais depuis 2007 sans trop me plaindre parce que ce gap tendanciel est faible, voire avantageux au regard des motivations qui ont précédé la création de ce journal.

Il faut le savoir et le comprendre, j’ai créé Lah Ba Tshang en 2007 pour résoudre un problème. C’était au lendemain de ma première expérience électorale. Face à un score très en deçà de mes espérances, j’avais alors pensé qu’il me fallait davantage m’investir sur le terrain médiatique sous mes couleurs partisanes. Je l’étais déjà avec Ouest Echos et je ne souhaitais pas faire d’amalgame.

Ouest Echos c’est certes une structure que j’ai créée en 1994, mais elle appartient à tous ceux qui en vivent, une vingtaine de salariés qui n’ont pas à souffrir de mon engagement partisan et à partir de là, il fallait penser à une démarcation qui ne les oblige pas. Je me suis ouvert à un ami et grand frère, Anicet Ekanè qui m’a dit « trouve un nom en Bamiléké, ce sera un marqueur pour ta cible ». En fait une vraie fixation chez celui qui a suggéré à Henriette Ekwe de donner le nom « Bebelà » au journal qu’elle a créé après. Convaincu par ce conseil, je suis rentré à Bafoussam jeter les jalons d’un journal partisan totalement dédié à l’Upc. Je lui ai donné le nom de « Lèpweu » qui dans ma langue maternelle veut dire « Indépendance ». Au moment d’aller à l’imprimerie, j’ai rencontré feu André Fotchou à qui je me suis ouvert, il m’a tenu un discours conforme à ce que feu Kodock nous racontait : « Michel, c’est quoi cette obsession sur l’Indépendance ? Le pays est indépendant camarade, il est mal géré mais il est indépendant.

L’Indépendance et la Réunification sont dépassées. Change de nom et trouve quelque chose qui se rapproche du troisième pilier de l’Upc ». Je l’ai trouvé très convaincant dans son argumentaire et je lui ai dit « Quoi donc ? ». Il a hésité quelques temps puis il a dit « Par exemple Lah Ba Tshang ». Étymologiquement cela veut dire « le pays cherche (travaille) » mais mot à mot il ne renvoie pas à cette seule vérité. C’est en fait une expression précieuse pour dire « solidarité et partage ». Elle n’apparait même pas dans le langage commun. C’est en 1995 que j’ai personnellement entendu cette expression pour la première fois. J’étais rentré d’un reportage à Cotonou au Bénin et là-bas j’avais acheté un boubou Yorouba pour mon père. Quand je le lui ai offert, il m’a dit « Lah Ba Tshang ». Je lui dis « hein !? », il a repris « Lah Ba Tshang » ! Il fallait que je m’assure que mon père n’était pas en train de m’insulter…

En sortant de chez André Fotchou, mon idée avait évolué. Ceux qui ont lu le premier numéro de Lah Ba Tshang ont certainement noté que dans certaines pages de cette première édition, pour parler du même journal, on disait plutôt « Lepweu », comme quoi la caque sent toujours le hareng…

L’ouverture et la flexibilité qui m’ont accompagné au début de Lah Ba Tshang ont été des bonnes fées sur le berceau de ce journal qui est aujourd’hui, statistiquement parlant, le plus viable de la galaxie de l’Upc.

J’ai des données pour les autres journaux papier. Notamment « La voix du Cameroun » version Kodock/Papy Doumbè, « La Voix du Cameroun » version Bapooh Lipot, « La Voix du Cameroun » Pr. Bahebeck. « La voix du Cameroun » version Woungly Massaga est restée cybernétique et sa version papier n’a pas été mise sur le marché. Tous pèchent par ce déficit d’ouverture qui fait la force des journaux de Gauche portés par des soutiens populaires.

Comprendre le succès de Lah Ba Tshang revient aussi à faire le constat que c’est le seul journal de la galaxie de l’Upc avoir publié tour à tour les interviews ou les réflexions de Ndeh Tumazah, Woungly Massaga, Augustin Frédéric Kodock, Siméon Kuissu, Samuel Mack kit, Henri Hogbè Nlend, Henriette Ekwè, Louka Basile, Adolphe Papy Doumbè, Charly Gabriel Mbock, Bernard Ouandji, Daniel Yagnyè, Ouaffo Jean Armand, Onana Victor, Sende Pierre, Ninga Tjaï Augustin, André Mounè, Mboua Massock, Jean Michel Tekam, Bakang Ba Tonjè, Berthe Niemeni, Maurice Makek, Vincent Mougnanou, Jean Pierre Djemba, Tchoumba Ngouankeu et tant d’autres anonymes célèbres, qui n’ont en commun que de s’afficher avec l’Upc. Le public de l’Upc d’une certaine façon a plébiscité l’inattendu. Ce n’est pas le cas avec les différentes versions de « La Voix du Cameroun » qui se sont muées en de formes de monologue de ceux qui les sponsorisent.

Dans ce cas, ceux qui soutiennent le guide narcissique n’achètent pas le journal parce qu’ils attendent qu’on le leur donne. Et pour des raisons évidentes, ceux qui sont attaqués et salis dans ces journaux ne sont pas les premiers à les lire. L’inattendu et l’ouverture donnent la force à un journal de Gauche. Les positions ultra libérales de Bernard Ouandji qui prône le démantèlement des barrières douanières doivent pouvoir côtoyer celles de Daniel Yagnyè qui a théorisé le Contentieux Historique. Dans le même journal, on doit pouvoir trouver les réflexions de l’increvable Woungly Massaga qu’on aura auparavant discipliné en lui demandant de circonscrire ses textes en deçà de 7000 signes. C’est ce que Lah Ba Tshang a fait, là où les autres se fermaient à toute contradiction.

Une autre anecdote pour illustrer. En février 2008, Augustin Frédéric Kodock signe une note pour dissoudre la Coordination de l’Upc à l’Ouest et m’insulter comme il savait le faire. Celle-ci est évidemment publiée dans sa « La Voix du Cameroun » avec un commentaire au vitriol de Papy Doumbè. A sa grande surprise, la note est reprise et publiée dans Lah Ba Tshang avec l’argumentaire du secrétaire général de l’Upc. Tout à côté, la position de ceux qui défendaient la Coordination est aussi présentée et développée (feu André Fotchou et moi). Quelques mois plus tard, Kodock reviendra sur sa décision…

A l’heure où je manque d’énergie pour animer Lah Ba Tshang, peut-être parce que je m’émousse, peut-être aussi parce que je n’ai plus peur que mon engagement partisan vampirise la gagne-pain des salariés de Ouest Echos, peut-être aussi parce que l’Upc est lassant, à l’heure où pour mille et une raisons, je manque d’énergie pour animer Lah Ba Tshang, j’ai la satisfaction d’avoir vu et prouvé qu’un journal partisan était économiquement viable dans notre contexte. C’est un enseignement pour ceux qui aspirent à prendre la relève. « La Voix du Cameroun » est économiquement viable, à la seule condition de privilégier l’ouverture, l’argumentaire et le débat, de tourner le dos à l’ostracisme et d’éviter les fatwas.


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