Société › Kiosque

Patrice Nganang: «Paul Biya a vu beaucoup de présidents américains passer»

L’intellectuel camerounais, enseignant dans les universités américaines, jette un regard sur le futur sommet Afrique†USA

En début du mois prochain, le président Barack Obama accueille à la Maison Blanche le tout premier sommet USA Afrique. A vos yeux, un tel sommet est-il nécessaire?
Oui, et à plusieurs niveaux. D’abord parce que Barack Obama, un président issu de l’émigration africaine aux USA, devrait ainsi clore un dialogue avec l’Afrique qu’il a commencé à sa prise de fonction par deux discours historiques au Caire et à Accra. Et ensuite parce qu’il est bien nécessaire pour les Etats†Unis d’affirmer leur intérêt pour l’Afrique. Il ne nous échappe pas que l’Afrique est au fond une terre qui jusqu’ici, n’a pas vraiment saisi son initiative historique. Ce qui fait qu’elle soit encore le seul continent dont les présidents sont invités de manière sporadique, en groupe, en Europe et aux Etats†Unis, quand les présidents asiatiques ou d’ailleurs latino†américains sont bien loin de tel appel de masse. Rituel d’allégeance donc, d’une Afrique qui aujourd’hui, a moins de têtes dures gauchisantes à la Kadhafi, que de tyrans à la Paul Biya à montrer.

Barack Obama est en train de prendre la porte, laissant inamovibles les Paul Biya, Mugabe, Idriss Deby, Sassou N’guesso. Vous qui avez été parmi les premiers supporters du candidat, puis du président Obama, est-ce une déception?
En effet, mais cela n’est pas neuf. Avec ses plus de trente ans de pouvoir, Paul Biya a vu beaucoup de présidents américains passer, tout comme d’ailleurs Deby ou Mugabe. A part Mubage dont la tendance tyrannique est gauchisante, ce qui aujourd’hui est vraiment rare en Afrique, il faut dire que la tyrannie que nous vivons chez nous est le résultat d’une recherche par les pays occidentaux, d’une stabilité dans l’espace où leurs intérêts sont effectifs. En principe, la démocratie avec ses changements périodiques de pouvoir leur fait plus peur que la tyrannie qui offre une continuité que d’ailleurs Paul Biya appelle «la paix». L’enjeu des forces de changement a toujours été de changer la narration pour montrer que la démocratie n’équivaut pas aux troubles. C’est une équation qu’un Laurent Gbagbo n’a pas comprise, car rien au fond n’est aussi détestable que la guerre, pour installer le concept démocratique comme une évidence. La prise par le peuple de son initiative historique, qui est dans sa forme la plus pragmatique la démocratie, ne doit pas être torpillée par ceux qui justement se disent démocrates. Car ainsi, ils créent les conditions d’un recul historique sans précédent. Ma déception n’est donc pas tant par rapport à Obama que par rapport aux leaders progressistes africains qui n’ont pas encore compris que la démocratie doit à tout prix rimer avec la stabilité
pour rendre nos pays alléchants. Cette démocratie qui dans son essence, est fondée sur le plus de changement possible à la tête de l’Etat afin de permettre au peuple de s’exprimer, le plus possible, dans sa diversité d’opinions.

Au fait, s’il vous était demandé de juger le bilan africain de Barack Obama?
Je dirai que Barack Obama n’est pas un président africain d’une part et que d’autre part, le temps n’est pas encore arrivé où un citoyen d’un pays africain sera président des Etats†Unis. Cela dit, avec Barack Obama, nous sommes arrivés au plus proche de ce que nous pouvons avoir comme transition entre ces deux apories historiques. Cela veut donc dire que son bilan, à deux ans de la fin de son parcours, ne peut encore qu’être regardé sous un oeil négatif. Car la perspective historique manque, et pire, est supplantée par la volonté partisane et légitime qu’ont certains de prendre sa place. Ces choses faussent l’analyse. N’oublions pas dans cette constellation que, quand Nelson Mandela quittait le pouvoir, il n’était pas unanimement célébré. Les forces qui à sa gauche voulaient en découdre avec les Blancs et qui à défaut d’avoir la mainmise sur l’appareil d’Etat, possédaient l’espace progressiste des médias, ne lui donnaient pas les coudées franches. Les choses ont changé depuis, et cela n’est pas surprenant. L’Afrique a cinq dizaines de pays qui chacun, sont les témoins de la politique africaine des USA et de Barack Obama. Mais parmi leurs parcours sous Obama, je crois qu’en finir avec la crise ivoirienne, clore la parenthèse d’un Etat sans constitution en Afrique, la Lybie, ouvrir un peu plus l’espoir de changement au Maghreb demeurent selon moi des choses excellentes.

Certains intellectuels africains ont appelé les leaders africains à ne pas se pointer à ce rendez-vous chez Obama, qu’un récent sondage désigne d’ailleurs comme le plus mauvais des présidents américains de ces 70 dernières années. Vous répondez favorablement à cet appel?
Je ne fais pas partie de ces intellectuels†là. Je crois cependant que si les présidents africains sont allés en masse chez le président français, ce serait de la pure sottise de ne pas donner une politesse identique à celui qui demeure un fils d’Afrique.

Si jamais il vient au sommet USA-Afrique, Paul Biya laisse derrière lui un pays où il vient de signer la hausse du prix du gaz et de l’essence à la pompe. N’est-ce pas curieux de n’avoir pas entendu votre voix parmi celles qui contestent cette hausse des prix par le régime de Yaoundé?
Non, au contraire. Je pense que personne au Cameroun n’oublie de leur propre volonté qu’en 2011 les politiciens camerounais ont accepté de se mettre en vacances pour quatre ans; personne n’oublie la chose la plus importante dans ce qui arrive à notre pays: le Cameroun est en vacances politiques, d’un commun accord entre le président de la République et tous les leaders de l’opposition. La politique selon moi, est définie par le calendrier. Et qui maîtrise le
calendrier, maîtrise les acteurs politiques. Voilà la matrice du pouvoir politique de chez nous. Ainsi, que vaut une revendication beuglée contre la hausse des prix quand les leaders d’opinions et politiques ne savent pas que dans un geste second, le président augmentera les salaires des fonctionnaires, même de manière dérisoire, et baissera le montant de certaines taxes, pour ainsi plomber toutes leurs actions de contestation? Vieille question, car que vaut un code électoral qui a valu comme argument de bataille jadis, quand le calendrier électoral met en vacances autant les politiques que le peuple pendant quatre ans? Que vaut une action contre le tyran quand celui†ci vit dans un monde sans limite de mandat? En réalité, ça ferait pitié de voir ce que la politique produit comme personnages au Cameroun. Mais en réalité, il faut toujours une analyse fondamentale qui nous montre que l’initiative politique se trouve entièrement aux mains du tyran qui possède le calendrier et a transformé celui-ci en arme politique, et cela, même si l’initiative historique se trouve aux mains du peuple camerounais.

Boko Haram à droite, menaces des assaillants de la Seleka à gauche, augmentation du prix du super, du gasoil, du gaz, et certainement du kérosène aussi. Tout cela est un malaxé d’une bombe à retardement. Quel est votre commentaire de ces propos d’Oumarou Moktar de la Jeunesse Arc-en-ciel du Septentrion?
Oumarou Moktar évidemment ne maîtrise non plus le calendrier qui au Cameroun, est la matrice du pouvoir politique. Il aura suffi de décanter cette pression avec des augmentations de salaire, des baisses d’impôts pour créer la zizanie au sein de la population travailleuse et donc, au sein de la population en général. La différence mathématique entre les augmentations de prix et les augmentations de salaire laisse un espace de possibilité de rage qui cependant, est celui de la négociation. La stabilité politique dans notre pays ne sera mise en jeu que lorsque le calendrier sera arraché aux mains du tyran. Car il aura alors perdu son seul et véritable pouvoir, le pouvoir de fixer le rythme de la vie politique. A ce moment-là, les forces du changement pourront aller vite ou lentement dépendamment du peuple qui aura repris son initiative historique. Parce qu’elles sont donc politiquement insignifiantes, ces forces du changement†là qui ne maitrîsent pas le calendrier et n’ont pas la force de mobilisation pour imposer leur propre calendrier au tyran, leurs invectives deviennent en fait des recommandations au président de la République, des mises en garde, des encouragements en somme. Car en réalité, à ce pouvoir du président, même les syndicats ne peuvent pas répondre par une organisation conséquente, torpillés qu’ils sont par leur propre faiblesse autant que par la violence. Le fait que les forces de changement ne maîtrisent pas la totalité de la scène de l’action sociale, elles sont mises dans l’incapacité d’arracher le pouvoir aux mains du tyran.

Une affaire bat actuellement le plein dans la presse américaine: le Camerounais Boujeke Kenmoe qui vit à New York a tué de ses propres mains son fils âgé de huit ans et a manqué de se suicider. Vous avez côtoyé Boujeke Kemoe?
L’incompréhension. Je ne crois pas qu’il y ait aucune compréhension pour un père qui étrangle son propre fils, en plus son unique fils! Qu’est†ce qui diable est arrivé à ce garçon, parlementaire d’ailleurs, pour qu’il sombre dans une telle violence? Il y a des milliers de questions qui demeurent ouvertes, et je crois, y répondre aidera à donner un peu de paix à la famille éprouvée, à la communauté camerounaise et au petit ange qui aura été ainsi vicieusement jeté dans la mort. Et pourtant nous Camerounais, il me semble, nous devons aussi un jour faire face à ce démon qui fait que, pris dans l’étau de la tyrannie, nous nous retournions toujours les uns contre les autres. Il faut vraiment que nous puissions à un moment réfléchir sur cette violence qui fait qu’au pays déjà, les funérailles soient des cérémonies invivables sans conflits, que les baptêmes échappent peu à cette violence intestine, intime, qui se transporte à l’étranger aussi d’ailleurs. Il faudrait bien qu’un jour l’on se rende compte que l’impuissance des Camerounais devant la tyrannie qui s’est saisie de notre pays depuis près de soixante ans, nous transforme en monstres parce que trop intelligents pour ne pas comprendre notre condition, mais désarmés en réalité pour y faire face. On ne prive pas aussi longtemps un peuple de l’initiative politique, sans qu’il ne se retourne contre lui†même, et le parcours de Boujeke Kenmoe, le parlementaire, dramatise cette situation.

Voilà, pour une fois, un crime dont vous ne rendrez pas responsable le régime de Paul Biya?
Bien au contraire. J’ai l’habitude d’analyser la politique camerounaise à partir de sa matrice, et ici aussi, l’histoire est bien là qu’on ne peut pas oblitérer. Boujeke Kemnoe est un des leaders du parlement qui aura été chassé des universités du Cameroun en 1994 par décision du ministre de l’Enseignement supérieur d’alors Titus Edzoa. C’était avant que lui†même, Edzoa, ne soit écrasé par la structure dont il croyait maîtriser les mailles. Qu’est†ce que la vie a réservé comme misères à Boujeke Kenmoe, ce jeune camerounais, le plus jeune des leaders du parlement, pour le transformer en un monstre? Voilà une question que les routes de son exil après 1994 au Nigeria, au Togo, au Bénin, au Burkina Faso, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Mali, et aux Etats†Unis, devraient peut†être nous aider à répondre. Mais déjà, je peux dire que nous devons travailler pour un pays dans lequel jamais plus un de ses fils ou une de ses fille ne soit chassé parce qu’il a demandé une amélioration du bien commun.

Vous comprendriez que certains ne se disent pas surpris d’un tel acte criminel et violent venant de quelqu’un qui fut dans les rangs du Parlement?
L’histoire du parlement, tout comme d’ailleurs, celle des Upécistes, n’est pas encore écrite. Voilà ce qui fait que la vulgate de la tyrannie transforme les victimes en bourreaux. Comme d’ailleurs selon son habitude, elle travestit tous les concepts que l’intelligence des enfants de ce pays fabrique. Mais nous ne perdons rien à attendre. Car de plus en plus de parlementaires comprennent ce que j’ai toujours dit que nous sommes une génération chanceuse et historique. Chanceuse parce que c’est nous qui avons de manière consciente, transformé la tyrannie camerounaise en réveillant l’initiative historique du peuple, pour obliger le tyran à accepter la pluralité des voix individuelles comme fondatrice de notre futur de paix et de stabilité. Cela veut dire que de plus en plus de parlementaires comprennent qu’il est aussi de notre devoir de raconter l’histoire, après l’avoir faite, et c’est une uvre à laquelle pas à pas, nous nous mettons chacun à sa manière.

Patrice+Nganang
Journal Intégration)/n


L’Info en continu
  • Cameroun
  • Afrique & Monde
Toute l’info en continu
À LA UNE


SondageSorry, there are no polls available at the moment.
Back top
error: Contenu protégé