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«Payez la note, monsieur le président ! », par Pius Njawé

Editorial, publié au mois de mai 2010, deux mois avant la mort de l’auteur

Fin septembre 2000, les Lions Indomptables «espoir » décrochent à Sidney (Australie), la médaille d’or aux Jeux olympiques, contre toute attente (préparation bâclée). Alors que le match s’est joué vendredi 29 septembre, Paul Biya décrète le lundi 2 octobre férié, question de célébrer cette victoire que personne n’attendait. Voici l’éditorial que me suggéra à l’époque cette décision aux graves conséquences économiques :

 » Hérésies « 
Récidivistes, dirait-on dans le jargon judiciaire, pour qualifier les  » Lions » après le « coup fourré » qu’ils viennent d’administrer aux Camerounais, et particulièrement aux dirigeants sportifs, en se hissant aux faîtes de la gloire aux Jeux Olympiques de Sydney samedi dernier. Bien peu de Camerounais en effet, croyaient notre équipe  » Espoir » capable d’inscrire en lettre d’Or le nom de leur pays dans les annales olympiques. D’autant que malgré des exploits passés, nos dirigeants ne semblent pas avoir pris la juste mesure de nos potentialités, eux qui continuent à abandonner à leurs tristes sorts ces jeunes qui, dans toutes les disciplines sportives, n’attendent que le soutien légitime des pouvoirs publics pour exploser. Aucune volonté politique, sous-tendue par une politique sportive inscrite dans le temps et dans l’espace, ne laisse entrevoir hélas, vers quel port est placée la trajectoire de notre mouvement sportif. On peut alors comprendre l’hystérie subite qui s’empare des Camerounais, et surtout de leurs dirigeants, chaque fois que leur équipe nationale de football franchit le cap des quarts de finales dans une compétition. Ceux-ci sortent alors de leur sommeil et embouchent les trompettes d’un patriotisme auquel ils ne croient point. Multipliant des appels au soutien des autres et rarement des leurs. Et posant souvent des actes qui non seulement défient la logique sportive, mais encore sont lourds de conséquence pour le pays entier y compris son football.

La décision présidentielle de (faire de ce lundi 2 octobre un jour férié pour cause de victoire des  » Lions » aux Jeux Olympiques) participe justement de ses actes décousus que l’on prend à la hâte pour dissimuler les graves manquements gouvernementaux à l’endroit d’une équipe à laquelle on ne pense que lorsqu’elle nous interpelle par ses exploits. Le Cameroun a livré son match samedi à Sydney, c’est-à-dire dans la nuit de vendredi à samedi au Cameroun. Les Camerounais ont eu la moitié de cette nuit, la journée et la nuit de dimanche pour récupérer afin d’être d’attaque ce lundi matin dans leurs lieux de travail respectifs. Comment le petit imposteur d’Etoudi peut-il justifier alors ce férié qu’il nous fait tomber sur la tête en début de semaine ? Passerait encore si le match avait eu lieu hier dimanche. Et encore ! Au fait, imagine-t-on les Etats-Unis d’Amérique décrétant une journée fériée sur l’étendue du territoire américain parce que leur équipe de basket-ball, Sport-roi par excellence au pays de l’Oncle Sam, a battu la France en finale aux mêmes Jeux Olympiques de Sydney ? Ou même cette France faisant pareil au lendemain de sa victoire en Coupe du monde en 1998 ? Et pourtant ces pays, qui ne se permettent pas de telles hérésies, sont économiquement plus solides que nous.

Eh Oui ! Parce qu’il s’agit là de décision au coût économique extrêmement grave, les usines vont arrêter de tourner ce lundi pour cause de férié, à moins que les patrons paient les heures supplémentaires conséquentes; les services publics, douane et impôts compris, n’ouvriront pas aux usagers souvent interpellés par les exigences de temps, et l’argent n’entrera pas dans les caisses de l’Etat. Vendredi dernier déjà les gens ont quitté tôt leurs bureaux pour aller dormir afin d’être éveillés à l’heure où se jouait le match; mercredi prochain, les bureaux seront de nouveau désertés pour causes du match France-Cameroun qu’on promet de retransmettre en direct. Et si les « Lions » viennent à vaincre les « Bleus », jeudi risque d’être déclaré férié, et vendredi proclamé  » pont » pour le week-end qui commence samedi. Etant entendu qu’un autre « férié » nous attend le jour où les Lions retourneront au bercail. Monsieur Biya s’est-il déjà interrogé sur ce que coûtent à l’Etat, et à l’économie camerounaise ces décisions fantaisistes qu’il multiplie hélas ! Au gré de ses fantasmes, et au détriment de tout le pays? Qu’en disent les bailleurs de fonds auprès de qui il n’a cessé de faire la manche depuis bientôt 20 ans ? Le président ne croit-il pas avoir suffisamment ruiné le pays comme cela par sa gestion à l’emporte-caisse, au point de distraire si fréquemment les Camerounais de leur travail pour en faire des jouisseurs impénitents comme lui?

Que donc les organisations patronales sortent de leur léthargie pour rappeler à la raison le président. Par exemple en déduisant de leurs prochains impôts les manques à gagner consécutifs à cette semaine de « férié» qu’il nous impose. Peut-être comprendra-t-il enfin, lorsque Bretton Woods lui aura signifié qu’il n’a pas atteint les résultats escomptés, pour être admis à l’initiative Ppte, que les «férié payés» qu’il impose aux Camerounais au fil de nos victoires sportives ont un coût financier qui peut faire mal…. (Cf Le Messager N’ 1123 du lundi 2 octobre 2000). Dix ans après, le président remet ça ! Sans sourciller! Sacré, ce Biya qui a trouvé le moyen d’accorder à ses compatriotes un « férié chômé/payé» comme ils aiment tant, mais que bien peu de personnes attendaient pour hier lundi 24 mai. Mais au-delà de la joie compréhensible chez les employés et de la tristesse légitime que les employeurs éprouvent par rapport à cette décision présidentielle somme toute surprenante pour tous, il y a lieu de s’interroger sur la logique de la démarche de ce président qui n’a jamais raté la moindre occasion de pousser les Camerounais au chômage.

On nous dit que ce férié était initialement prévu pour vendredi dernier 21 mai, mais que c’est à cause du concours d’entrée en sixième, programmé de longue date pour ce même vendredi, qui a poussé le président à renvoyer son « férié » à hier lundi. Mais le ministre des Enseignements secondaires en retenant la date du 21 mai pour ce concours ne savait-il pas que c’était un lendemain de fête nationale, qui plus est, doublée cette année de la célébration des cinquantenaires, célébration dans laquelle écoliers et lycéens sont généralement impliqués jusqu’au cou ? Comment pense-t-il que des enfants, après pratiquement deux semaines d’absence aux cours, mais aussi de fortes agitations autours d’eux pour cause de préparation de défilés et autres retraites aux flambeaux, peuvent logiquement affronter dès le lendemain les épreuves d’un concours aussi délicat qui marque tout de même un tournant crucial dans leurs vies? Osera-t-on s’étonner à la fin que ces enfants n’aient pas donné le meilleur d’eux ? Plutôt que de sacrifier l’économie du pays, le président ne pouvait-il pas désavouer son ministre en décrétant le renvoi du concours pour lundi ? Et puis, même en maintenant ce concours pour le 21 mai, avait-il absolument besoin de décréter une journée fériée pour marquer la fin de la célébration de l’acte des cinquantenaires ? A-t-il pensé au coût économique de sa décision?

Ceux qui n’ont pas vécu le calvaire des « yaoundéens » durant les deux dernières semaines des préparatifs et de la célébration ne peuvent comprendre vraiment de quoi nous parlons ici. Mais on peut imaginer aisément ce que peut coûter à une économie sinistrée comme la nôtre deux semaines de paralysie consécutive au barrage des principaux axes routiers de la ville pour cause d’entraînement au défilé militaire et civil, puis d’accueil et de déplacements des hôtes de marque dans la capitale. Cela n’était-il pas largement suffisant pour qu’on se permette de décréter avec autant de légèreté un « férié chômé payé » quatre jours après que tous les lampions se soient éteints sur l’événement? C’est vrai que le président n’a jamais payé de sa poche un loyer, un domestique ou une facture d’eau et d’électricité, lui qui vit des deniers publics depuis qu’il a quitté les bancs, c’est vrai surtout qu’il n’a pas, qu’il n’a jamais eu les mêmes soucis de fins de mois comme nous autres qui, dès le 25 du mois, commençons déjà à nous demander comment boucler les salaires des employés. Mais tout de même ! N’a-t-il donc personne autour de lui pour attirer son attention sur le caractère antiéconomique d’une telle décision ? À moins qu’ils soient tous des jouisseurs impénitents qui aiment se délecter, se saouler des délices du pouvoir sans en assumer les servitudes.

À moins de ne pas éprouver les mêmes difficultés que nos petites structures, les organisations patronales que sont le Gicam, le Syndustricam, la Chambre de commerce, d’industrie, des mines et de l’artisanat, le Mecam, etc., devraient désormais prendre leur responsabilité non seulement en dénonçant, chiffres à l’appui, de telles mesures qui plombent l’économie nationale, mais aussi et surtout, en imputant les conséquences à leur initiateur qu’est l’Etat. En quoi faisant ? En défalquant sur les impôts du mois en cours les manques à gagner consécutifs au  » férié chômé payé » du 24 mai 2010. Et ce sera justice. Mais en auront-elles seulement le courage ? De grâce ! Payez la note, Monsieur le président !

Pius Njawé
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