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Pourquoi les pauvres se plaignent-ils si peu ?

Par Marcelo Giurnale, Directeur pour l’Afrique des Politiques Economiques et du Développement auprès de la Banque Mondiale

Vous visitez un village pauvre, quelque part dans le monde en développement. Pas de routes bitumées, pas d’électricité, pas d’eau courante, pas de clinique, et pour seule école, une cabane au toit de chaume. Très rapidement, on vous raconte des histoires de malnutrition, de maladie et d’analphabétisme – tous les symptômes de l’absence ou d’une mauvaise qualité des services publics. Mais vous savez que c’est un pays en plein essor avec du pétrole, du gaz et des minerais. Une question inévitable vous vient donc à l’esprit : pourquoi ces populations ne s’organisent-elles pas pour demander mieux de leurs gouvernements ?

Dans le passé, il était facile d’attribuer la passivité apparente des pauvres à un manque de liberté politique – ce n’est pas pour rien que la pauvreté et la répression sont des termes étroitement associés. L’extension de la démocratie, en particulier au cours des deux dernières décennies, a donné aux paroles des pauvres un nouvel écho. Mais ils en ont beaucoup moins usé qu’on ne s’y serait attendu. Certes, de l’Amérique du Sud à l’Asie du Sud, on voit des manifestations de colère lorsque les gouvernements tentent de réduire les subventions aux carburants, du pain ou des engrais. Mais pourquoi ne pas se plaindre collectivement de choses comme la qualité très médiocre de l’enseignement primaire, la mortalité infantile qu’on peut éviter, ou la corruption des fonctionnaires? Et que dire des milliards de dollars de recettes pétrolières que les gouvernements ont recueillies au fil des ans, mais dont ils ne peuvent en rendre compte? Il est rare que vous tombiez sur ce genre de manifestations.

De nos jours, l’explication courante est que cette passivité a un rapport avec l’information – les pauvres ne savent pas à quel point la performance des écoles publiques, des hôpitaux et des fonctionnaires est mauvaise. Ils ne sont même pas au courant de la quantité d’argent que leurs gouvernements tirent de l’exploitation des ressources naturelles du pays. Ainsi, les bailleurs de fonds, les banques de développement et les ONG s’efforcent de pallier au manque d’information des populations sur la qualité des services publics. L’idée est cohérente: une fois consciente de la gravité du problème, les populations vont faire pression sur leurs politiciens afin qu’ils fassent quelque chose à ce sujet. La prolifération des technologies de la communication – en particulier les téléphones portables – facilite cette option.

Cela a-t-il marché? Mieux informés les pauvres exigent-ils un meilleur gouvernement? Les résultats sont mitigés. De nouvelles recherches ont mis en évidence des résultats très différents selon les pays, et entre les services. En utilisant des méthodes très scientifiques – appelé «Essais Contrôlés Aléatoires» -, il a été possible de comparer la façon dont les groupes sociaux réagissent (ou non) lorsqu’ils sont confrontés à la réalité d’un manque d’appui de la part de leurs dirigeants. Par exemple, l’organisation en Ouganda de réunions entre les communautés et les agents publics chargés des soins de santé a conduit à une meilleure performance en matière de santé – et moins de décès d’enfants. Mais dans certaines zones rurales au Kenya montrer à des parents à quel point leurs enfants ont honteusement échoué dans des tests académiques standards a fait peu de différence dans la participation des parents auprès de l’école locale. Former des bénévoles en Inde pour retenir des enfants dans des groupes de lecture organisés après les cours a amélioré les compétences en lecture des enfants qui y participaient. Mais un film déchirant sur des élèves péruviens de second niveau du primaire s’efforçant de lire – sans succès – a seulement causé un tollé de courte durée au sein de l’opinion publique. Pour chaque cas où l’information a conduit à l’activisme, vous trouverez un autre où elle n’a rien provoqué du tout. La question est pourquoi?

L’information quoique nécessaire n’est pas une condition suffisante pour stimuler la réaction des personnes, en particulier les pauvres. Même lorsque l’information est facile à comprendre – «un élève de seconde devrait lire au moins 60 mots par minute» – et son contenu suffisamment alarmant pour susciter de l’indignation – « seulement dix pour cent de nos élèves de deuxième niveau du primaire peuvent lire 60 mots par minute »- les gens peuvent toujours ne pas exiger de réformes. Il est d’abord plus facile de prendre des mesures individuelles plutôt que des actions collectives. Lorsque des parents au Bénin ont été informés de l’état de leurs écoles locales, beaucoup ont fait un effort supplémentaire pour payer des cours particuliers, plutôt que de se plaindre collectivement auprès du principal de l’école. Ensuite, il y a la question du clientélisme: vous pouvez pardonner longtemps à un député qui ne fait rien pour améliorer la clinique du village parce qu’il a eu le bon c ur de trouver des emplois dans l’administration pour les gens du village. La culture joue un rôle important aussi: différentes sociétés portent une attention différente à des thèmes différents. Et, même lorsqu’une situation vous tient à c ur, vous pouvez penser ne pas être en mesure de faire bouger les choses ou être responsable du problème (« je fais mon travail, au directeur de l’école de faire le sien! »).

Tout ce qui vient d’être dit sonne vrai. Mais peut-être que l’explication la plus prometteuse vient de ce que l’on appelle « l’économie comportementale ». Il s’agit d’expériences destinées à comprendre pourquoi les gens font des choses qui n’ont aucun sens ou négligent de faire ce qui pourrait leur être utile. [Vous pouvez accéder gratuitement à un ensemble de conférences sur l’économie comportementale données par certains de ses praticiens les plus expérimentés, et qui sont dans un style facile à comprendre.] Un constat de plus en plus courant est que les êtres humains semblent avoir une capacité d’attention limitée (pensez à quel point votre attention peut être grande lorsqu’ il s’agit de prendre des décisions économiques) et que la pauvreté en occupe la plus grande partie. Lorsque votre préoccupation d’aujourd’hui – et celle d’hier et de demain – est de trouver assez de nourriture pour votre famille, vous pouvez être excusés de ne pas trop vous soucier de la formation d’un mouvement civique pour réformer l’éducation publique, la santé ou le budget de l’Etat. Oui, vous savez que c’est important, et vous dites : je serais ravi de faire quelque chose à ce sujet, mais vous ne pouvez pas vous y concentrer sur le moment. Cela n’empêche toutefois pas que de nombreux héros du changement social sont venus de l’extrême pauvreté. Mais cela confirme ce qui semble évident aujourd’hui: l’information c’est le pouvoir aussi longtemps que vous avez la possibilité d’agir sur elle. Cela suggère également que dans les sociétés plus riches, les citoyens parviennent à demander des comptes à leurs gouvernements d’une façon plus effective. Le développement économique et l’activisme citoyen se renforcent mutuellement.

Marcelo Giugale estime que tant que l’information doit servir à améliorer le quotidien des pauvres
journalducameroun.com/Photo idriss Linge)/n
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