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Pourquoi Maurice Kamto a parfaitement raison sur la question du franc CFA?

Par Jean-Marie Moukam

Une polémique stérile est née ces derniers jours sur la réserve du professeur Kamto à soutenir la thèse de la rupture avec le franc CFA à ce moment précis de notre histoire. Les pourfendeurs de l’illustre enseignant arguant qu’une telle réserve ne serait dictée que par sa proximité avec la France. Un tel argumentaire est non seulement léger mais relève aussi simplement d’un zeste d’inculture et d’ignorance.

Un aperçu de notre politique monétaire actuelle
Le Cameroun est membre de la communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (Cemac) et de l’union monétaire d’Afrique centrale (Umac). C’est donc La banque des Etats de l’Afrique centrale qui est chargée de la mise en uvre de la politique monétaire des 6 Etats membres de la Cemac. Ses principaux critères de convergences portent sur la stabilité du taux d’inflation, un solde budgétaire rapporté au PIB nominal positif ou nul, un encours de la dette intérieur et extérieur inférieur à 70% du PIB, la non accumulation des arriérés de paiement. Or le franc CFA est arrimé à l’euro. Par conséquent les politiques de la Beac sont fortement influencées par celles de la banque centrale européenne. Le taux directeur de la première varie globalement en fonction du taux directeur de la seconde.

Le Cameroun se trouve donc incapable d’agir sur le développement à partir d’une régulation du volume des crédits en circulation. C’est la BEAC, une institution supranationale qui détermine l’essentiel par une manipulation des taux d’intérêt créditeurs. Quand la Beac augmente ses taux débiteurs, elle alourdit le coup de l’argent et diminue la demande de crédit. A l’inverse toute réduction de ses taux tendra à susciter une augmentation du volume des prêts des banques commerciales. Nous sommes là devant un problème qui constitue une entorse majeure à l’idée qu’on se fait de l’autodétermination.

Comment agir sur le développement de manière décisive lorsqu’on ne maîtrise pas la circulation de la monnaie?

C’est donc pour faire face à cette situation que certains préconisent une sortie pure et simple de la zone CFA.

Pourquoi la réserve du professeur Kamto?
1-Le problème que posera la sortie du système CFA, c’est qu’elle ne sera pas une petite réforme aux conséquences limitées. Elle est difficile, longue dans sa mise en application, coûteuse financièrement et risquée.

Dans un pays faiblement structuré comme le Cameroun où l’évaluation de l’action publique est quasi inexistante, le risque est réel de déboucher sur une gestion abusive de la planche à billet générant ainsi une inflation galopante.

2-Notre système bancaire
Le secteur bancaire Camerounais souffre d’un certain nombre de maux longuement décriés par les analystes, mais jamais formulés dans le cadre d’une réforme publique. On arrive ainsi à une situation où les sujets problématisés dans les milieux scientifiques ne sont jamais récupérés par la classe politique en vue de nourrir l’action politique.

Au nombre des maux évoqués on peut citer: le faible financement de l’économie (8%), l’accès trop difficile à la profession de banquier, la faiblesse des banques nationales (une situation qui entraîne des conséquences en termes de mainmise étrangère sur l’économie), l’absence des banques d’affaires et surtout des banques nationales d’investissements…

3- Le Cameroun aurait pu grâce à l’exploitation de ses gisements d’or et de diamant stocker la part qui lui revient afin de constituer une sorte de fond souverain capable de soutenir une telle initiative. Or aucune information n’est justement donnée sur ce que nous rapporte ces gisements d’or et de diamant.

4-Compte tenu du faible niveau de notre économie (notre balance commercial se situe à -1200 milliards de F cfa) et de notre tissu industriel pratiquement inexistant, quelle serait la parité d’une telle monnaie sachant que pour assurer la conversion d’une monnaie par rapport à une autre, les Etats doivent détenir des réserves dites de change très élevées?

Rappelons que, si la demande des monnaies étrangères est bien supérieure à la demande de la monnaie locale, les réserves en monnaies étrangères vont rapidement chuter et l’Etat se verra contraint de stopper la conversion des devises. Par conséquent, la Banque Centrale n’aura plus les moyens d’assurer la conversion de la monnaie nationale en monnaie étrangère. Une telle monnaie se dévaluera même avant que la conversion ne soit devenue impossible.

Par ailleurs La monnaie est aussi fiduciaire, c’est-à-dire basée sur la confiance à savoir l’horizon de temps pendant lequel le pouvoir de la monnaie est prévisible.

En d’autres termes, si une monnaie inspire confiance, elle peut être investie à long terme sans crainte que son pouvoir d’achat disparaisse.

Au contraire, une monnaie qui suscite de la défiance sera immédiatement échangée contre des biens réels et ne sera en aucun cas thésaurisée. La confiance associée à la monnaie porte donc sur la valeur de l’usage du temps.

Une économie robuste ne peut donc pas fonctionner sans une monnaie stable.
C’est d’autant plus vrai que, de nos jours, la création monétaire sert désormais à acheter des obligations souveraines dans le cadre des assouplissements quantitatifs. C’est le cas de la Banque Centrale Européenne. Ces derniers aboutissent inévitablement à fragiliser la monnaie et à embraser à terme l’inflation.

Notre économie est-elle suffisamment robuste pour rassurer les investisseurs sur la stabilité de notre monnaie? Notons au passage que, sans un matelas de devises suffisants et répondant aux besoins réels du marché, une telle monnaie ne serait pas à l’abri de fluctuations et ne pourrait donc faire face à la volatilité du taux de change flottant.

Ce sont autant d’éléments et on pourrait en citer beaucoup d’autres qui justifient la méfiance du professeur Kamto à l’égard de la thèse radicale de la sortie de la zone CFA.

Ces nombreux dysfonctionnements ou manquements tendent à prouver qu’en l’état actuel de notre pays, le Cameroun n’est objectivement ni prêt, ni préparé à une éventuelle sortie de la zone CFA.


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