› Culture

Pr Manda Tchebwa : « Notre évolution est fondée sur des fusions »

Pr Manda Tchebwa, directeur du Centre international des civilisations bantu.©Journalducameroun.com

Le directeur du Centre international des civilisations bantu  (Ciciba) basé à Libreville soutient que les grandes migrations des peuples bantu sont parties du Cameroun. Il parle aussi du phénomène de l’évolution des civilisations

Quels sont les axes de travail du Centre international des civilisations bantu que vous dirigez ?

Le Centre international des civilisations bantu est une institution connue puisqu’elle existe depuis 30 ans. C’est un centre de recherches, précisément un foyer de recherches autour de toutes les questions qui concernent l’histoire, la mémoire, les valeurs portées par les bantu, à travers leurs longues migrations qui remontent à entre 4000 et 5000 ans. Les peuples bantu ont commencé, comme tous les autres peuples, par être un peuple générique, matriciel, qui serait parti, selon les recherches de nos différents experts en linguistique, en anthropologie et en archéologie, de la  Bénoué au Cameroun. Mais, la grande expansion, nous la situons davantage dans les grassfields camerounais, principalement dans la région de Bamenda. C’est là que partent les grandes fournées, qui vont se scinder en deux parties : l’une qui va aller vers l’Est et l’autre qui va aller vers l’Ouest. Celle qui va vers l’Est va atteindre les Grands lacs et toute cette partie où on trouve des pays comme le Rwanda, le Kenya, le Burundi, la Tanzanie, etc. Une autre fournée de migrants va aller plus loin en contournant la grande forêt équatoriale pour se retrouver dans le Nord de l’Afrique. L’autre branche migrante, celle qui a pris la route de l’Ouest, va utiliser le côté de l’Océan atlantique. Et là, les migrants vont traverser le Cameroun, le Gabon, le Congo Brazza, la RDC, la Namibie, etc. Par le même exercice, ils vont se retrouver dans l’Afrique australe, jusqu’à Capetown. Quand vous prenez une carte de l’Afrique aujourd’hui, vous allez voir que les pays qui représentent le Ciciba, occupent les deux tiers de l’Afrique. Donc, les deux tiers de la population africaine sont d’origine bantu. Les premiers Bantu parlaient une langue dont on ne retrouve malheureusement aucune trace.

Comment procédez-vous pour retracer ces déplacements ?

Nous y arrivons à partir de l’histoire des langues. A moins d’avoir une tare congénitale, l’homme parle. Et quand il se déplace, il le fait aussi avec ses langues. C’est d’ailleurs ce qui facilite le retraçage de tous ces voyages. Les gens ont voyagé à pied et par petits groupes. Ce qui fait que quand on étudie les migrations des peuples, principalement des bantu, on note deux caractéristiques. A un moment donné des mouvements migratoires, ce sont des gens qui voyagent tout le temps, font des haltes, puis continuent. Puis, vous avez une catégorie qui fait de la sédentarisation, c’est-à-dire qu’à un moment donné, ils ont décidé de s’établir à des endroits pour former des communautés ou des royaumes dont la structuration politique va évoluer jusqu’à la chefferie, les royaumes ou les empires, puisqu’on en a connu. Mais, le troisième phénomène qu’il faut peut-être mettre en exergue, c’est la créolisation des langues, des mœurs, des habitudes, etc, parce que, chemin faisant, il arrive qu’on rencontre d’autres groupes qu’on ne connaissait pas. La fusion ou la rencontre débouche toujours sur un compromis linguistique, cosmologique, culturel, traditionnel. Chacun apporte de ce qu’il a. Notre évolution est fondée sur des fusions. Et ça continue. D’ailleurs, aujourd’hui, nous qui vivons dans les villes, parlons nos langues vernaculaires, qui n’ont rien à voir avec celles parlées par nos frères des villages. Dans une ville comme Kinshasa, on parle le lingala, une langue très connue grâce à la musique. Mais le lingala qu’on parle à Kinshasa n’a rien à voir avec celui des Bangala, les locuteurs communautaires qui sont de l’autre province de l’Equateur, parce qu’en ville, les jeunes qui y naissent, apprennent le français, l’anglais, vont sur Internet. Donc, en cumulant ces valeurs, ils arrivent à fonder des habitudes médianes et ainsi de suite. Ce sont les fusions qui sont à la base de ce qu’on appelle l’évolution des civilisations.

À LA UNE
Retour en haut