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Procès de Laurent Gbagbo: vendredi noir à la Haye

Par Patrice Ngassam

Le procès Laurent Gbagbo à la cour pénale Internationale située à la Haye s’est ouvert le 28 Janvier 2016. Ceci étant l’épilogue de la longue et grave crise qu’a connu la Côte d’Ivoire depuis le 19 Septembre 2002 et qui s’est achevée le 11 avril 2011 avec l’arrestation de Laurent Gbagbo puis son transfèrement 7 mois plus tard à la prison de Scheveningen à la Haye pour jugement par la CPI.

Depuis le décès du président Felix Houphouët Boigny en décembre 1993, la Côte d’Ivoire a connu plusieurs crises: la bataille de succession, la conception et mise en pratique de l’Ivoirité, le père noël, la refondation, la rébellion, la crise post-électorale et le procès Laurent Gbagbo. Le 9 septembre 2016, j’ai décidé de prendre date avec l’histoire en allant à la Haye assister au procès de cet illustre Africain dont la fortune actuelle me rend peu fier pour dire le moins. Avant de relater comment j’ai vécu cette journée, je partagerai ma vision de la rébellion armée qu’a connue la Côte d’Ivoire, dans un deuxième temps le sentiment que m’inspire le procès actuel de Laurent Gbagbo et Blé Goudé à la CPI. Ces deux évènements ont l’hypocrisie pour dénominateur commun, rôle bien assumé par tous les acteurs internes et externes des différentes crises qu’a connues ce pays.

Au début de la décennie 90, le grabataire président Boigny fait face à une double crise politico-économique. Il est contraint, comme tous ses semblables Africains, par l’éternel maitre Français d’ouvrir le jeu politique dans son pays. L’élection présidentielle de 1990 face au fougueux et opposant historique Laurent Gbagbo lui porte un sérieux coup malgré le score officiel de près de 80% qui est le sien.

Davantage fragilisé par la crise économique qui secoue son pays, c’est une fois de plus la mort dans l’âme qu’il fait appel à l’économiste Alassane Ouattara comme premier ministre pour l’aider à implémenter les impopulaires et draconiennes mesures économiques dictées par le FMI. Vu l’âge très avancé du président, les pleins pouvoirs (nominations aux emplois civils et militaires par exemple) octroyés au premier ministre passent très mal dans le camp du successeur constitutionnel. Très rapidement, il est rappelé au tout puissant premier ministre ses origines étrangères ! Houphouët Boigny meurt dans un climat délétère en décembre 1993, Ouattara perd sa bataille de succession face à Bédié. S’en suivra une « justice » de vainqueurs qui aboutira au développement et la mise en pratique de la théorie de l’Ivoirité (ou Ivoiritude) : « Les Chemins de ma vie » est à Bédié ce que « Mein Kampf » était à Hitler.

Avec les mauvaises définitions et identification de l’Ivoirien ainsi théorisées, les acteurs politiques Ivoiriens l’utiliseront soit comme moyen de conservation du pouvoir (Bédié, Guéi, Gbagbo) soit comme moyen d’accession au pouvoir (Ouattara). Pour les tenants de l’Ivoirité, auquel j’associe Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara est l’infamant étranger qu’il faudrait absolument et définitivement éloigner du jeu politique interne sous prétexte de nationalité douteuse même si on lui concède le fait d’avoir une mère Ivoirienne et d’être Mossi !

L’interminable et absurde débat constitutionnel en 2000 sur le «et » ou le « ou », auquel a pris part une fois de plus Laurent Gbagbo est l’ultime victoire du camp « Ivoirien ». C’est donc logiquement que la candidature de Ouattara a la présidentielle organisée sous Guéi la même année sera rejetée. Sans que l’article 35 de la constitution ne soit applicable aux candidats à la députation, la candidature d’Ouattara aux élections législatives organisées sous Gbagbo sera également rejetée en Décembre 2000. Il n’en fallait pas plus a Ouattara pour jouer la carte de l’Ivoirité à son tour en témoin tous les ressortissants du Nord de la Côte d’Ivoire sous le thème : « on ne veut pas de moi comme président parce que je suis Mossi et musulman ! ». Cette polarisation croissante du débat politique Ivoirien atteint son apogée avec les évènements du 19 septembre 2002 avec toutes les conséquences que nous connaissons.

J’ai trahi plus haut le fond de ma pensée sur le rôle joué par le l’historien-président qu’a été Laurent Gbagbo dans la crise la plus grave de l’histoire de la Côte d’Ivoire. Konan Bédié dans son ouvrage, parlant de l’Ivoirité identifie l’Ivoirien de la manière suivante : « lorsque nous avons voulu trouver une formule qui évoque la synthèse culturelle entre les ethnies habitant la Côte d’Ivoire, nous nous sommes référés à la géographie et nous avons forgé l’« ivoirité» qui souligne la qualité de ce qui est ivoirien, au sens culturel et identitaire. »

Mon principal reproche à Gbagbo durant la crise Ivoirienne est d’avoir accepté cette définition de l’Ivoirien en la détachant du contexte historique ayant abouti à la création de la Côte d’Ivoire. Accepter cette définition c’est donner raison à quelqu’un de méprisable qui avait proclamé haut et fort que « l’homme Africain n’est suffisamment pas entré dans l’histoire » si on entend par homme Africain ceux de l’Afrique se réclamant Ivoiriens, Sénégalais, Camerounais, Tchadiens, Gabonais. bref tous ceux d’Afrique qui n’ont pour identité que celle qui leur a été attribuée par la colonisation et non celle de leurs lointains et pharaoniques aïeux. La colonisation est un fait à intégrer dans notre identité et non pas l’intégralité de notre identité. Le camarade historien Gbagbo le sait très bien, mais par hypocrisie purement politique s’est laissé emporter par le concept asservissant de l’Ivoirite. Sanctifier la Côte d’Ivoire revient à sanctifier la colonisation.

Je trouve antinomique de rejeter la France tout en proclamant son amour pour la Côte d’Ivoire qui est un héritage historique dont la création échappe à tous les peuples la constituant. Sans renier ce passé, il est bon et utile pour l’Afrique que les peuples la constituant en fasse quelque chose qui échappe à ceux qui l’ont initialement crée. Il est urgent de rejeter l’immobilisme destructeur en adoptant des comportements et idées nouveaux pour « entrer dans l’histoire ». Ceci passe par la redéfinition de l’Ivoirité qui nous aurait évité toutes les crises que ce pays a connues. Cette redéfinition est ma vision du panafricanisme : « Est Ivoirien, tout Africain dont l’ethnie existe en Côte d’Ivoire ».

Concrètement, cela revient à dire que tout Mossi est Ivoirien, tout Akan est Ivoirien, tout Krou est Ivoirien. Pour l’illustrer dans le contexte Camerounais, tout Fang-Béti est Camerounais, tout Peuhl est Camerounais par exemple.

Cette définition simple et réaliste de la notion de nationalité a plusieurs mérites :
1. La Côte d’Ivoire n’est plus ce bout de territoire de 322 465Km2 d’Afrique de l’Ouest tel que conçu par le colon, mais potentiellement 1 500 000 km2 en fonction de l’étendue territoriale des différentes ethnies existant en Côte d’Ivoire.

2. Si le caractère expansif des états actuels est admis, l’article 4-b des statuts de l’Union Africaine devient donc caduc, d’une Afrique de 54étatséconomiquement, politiquement et culturellement inexistants nous nous retrouverons avec une dizaine d’états stables avec de réels éléments de puissance.

3. La nouvelle Côte d’Ivoire se serait appuyé sur la France pour se créer un pays totalement nouveau, elle cessera de lui être « redevable » et ce sera in-fine l’arrêt de mort de la Françafrique.

4. La fraternité au sens étymologique du terme retrouvera toute ses lettres de noblesse en Afrique. Lorsque Simone Tchinah, Baoulé de Toumodi appellera Ouattara Bakary de Kaouara (Côte d’Ivoire) son frère, elle fera de même pour Ouattara Bakary de Niangoloko (Burkina Faso) sans hypocrisie. Ainsi tous peuvent prétendre être président en Côte d’Ivoire sans que ça ne passe par une guerre civile.

Pour avoir utilisé le concept d’Ivoirité dans sa connotation politique pour écarter un homme du jeu politique, Laurent Gbagbo a tendu une perche à la future rébellion Ivoirienne, c’est la raison principale pour laquelle j’ai milité pour son départ du pouvoir. Un autre élément qui a joué contre lui à mes yeux en Décembre 2010 est le doute qui a été introduit dans les résultats de la présidentielle de la même année. Ceci tient davantage d’une position de principe que de l’analyse des faits. En Afrique où les présidents sortants gagnent toujours les élections, s’il y a doute dans une élection, je prends parti pour le candidat de l’opposition.

Pour coller à l’actualité il est de bon ton pour moi que Jean Ping soit vainqueur de la présidentielle Gabonaise. Le rejet de la politique Française en Afrique par les couches populaires font que le label « Panafricain » soit facilement décerné au premier venu à qui la France dit non. La France joue bien de cette obsession vaseuse pour continuer à faire avancer ses intérêts et sa domination sur le continent. Si les candidats X et Y s’affrontent avec Y comme candidat préféré de la France, il suffit à cette dernière de dire publiquement qu’elle est pour X pour que Y soit le nouveau héro panafricain.

Le panafricanisme est devenu un concept galvaudé, un fourre-tout ou se trouve pêle-mêle les Bongo, Obiang, Deby, Gbagbo, Kadhafi et même . Compaoré (réincarné par Roch Kabore) pour ne citer que les plus illustres d’entre-deux. Dans les périodes pré-indépendance, tous ceux qui se battaient pour l’indépendance de leur pays et donc contre la France n’étaient pas tous des panafricanistes, ce sont les cas par exemple de Sékou Touré en Guinée-Conakry et Um Nyobe au Cameroun, où l’indépendance de leur pays était le but ultime de leur combat et non une étape transitoire vers la construction d’entités étatiques plus grandes que celles héritées de la colonisation.

Ce n’est pas la France qui confère le statut de panafricain comme on veut nous croire aujourd’hui mais plutôt l’ensemble de l’ uvre et idées développés par le postulant surtout avant son accession à la magistrature suprême de son pays. On a beau visité les discours de l’opposant puis du président Gbagbo, rien dans son projet politique ne le prédisposait à un destin de panafricaniste, même pas la symbolique levée de la carte de séjour imposée aux étrangers sous Alassane Ouattara. Il a usé de la ruse pour arriver et se maintenir au pouvoir, c’était sans compter sur le cynisme et machiavélisme d’Ouattara qui a finalement eu raison de lui.

L’arrestation de Gbagbo le 11 Avril 2011 sous les bombes et supervision de l’armée Française n’a pas été seulement humiliante pour Gbagbo et son entourage, elle fut méprisante, choquante et outrageante pour tous les peuples Africains aspirant à leur affranchissement de l’encombrante tutelle de la puissance colonisatrice. Ce ressentiment contre la France est allé grandissante avec l’assassinat du Guide Libyen le 20 octobre 2011 puis le transfèrement de Laurent Gbagbo a la CPI le 30 novembre 2011. A la lecture de la fiche d’information sur l’affaire « Le procureur c. Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé », produite par le greffe de la CPI et mise à jour le 21 Janvier 2016, outre le rappel de chefs d’inculpation de meurtre, tentative de meurtre, viol, persécution et autres actes inhumains, de troublantes révélations y sont faites sur la condamnation certaine des accusés.

En effet, la Côte d’Ivoire n’ayant pas ratifié le traité de Rome, le bureau du procureur de la CPI a de sa propre initiative décidé d’ouvrir une enquête sur la Côte d’Ivoire selon la procédure proprio motu portant sur les crimes relevant de la compétence de la CPI qui aurait commis en Côte d’Ivoire à partir du 28 novembre 2010. Le procureur, pour s’autosaisir de la situation en Côte d’Ivoire, s’appuie, tenez-vous bien sur la déclaration d’acceptation de la compétence de la CPI faite par la présidence Ivoirienne les 14 décembre 2010 et 3 mai 2011 ! La déclaration faite le 14 décembre 2010 est signée par . Alassane Ouattara.

La cour en acceptant cette déclaration engageant la Côte d’Ivoire reconnait donc à Ouattara la qualité de président de Côte d’Ivoire à compter du 02 décembre 2010. Quand on sait que la désignation du vainqueur des élections présidentielles du 28 novembre 2010 est un enjeu stratégique pour la défense de Gbagbo, il y a de quoi être inquiet. Autre sujet d’inquiétude, c’est le caractère politiquement sélectif du bureau du procureur, ce n’est pas pour moi le lieu de revenir sur le reproche de a lui fait d’avoir l’Afrique pour raison d’être. La CPI est une juridiction permanente habilitée à juger les auteurs des crimes internationaux les plus graves selon la mission à elle confiée.

En parcourant le document rédigé par Benshea et disponible sur un lien référencé par le site internet de la CPI, http://iccforum.com/forum/africa, on y découvre qu’entre le 28 novembre 2010 et 23 Juin 2011 (moment où le procureur se saisi de la situation en Côte d’Ivoire) la Côte d’Ivoire se classe au 21e rang des pays prenant des civils pour cibles dans les conflits, sur ces 21 pays, seuls 4 sous investigation de la cour y compris la Côte d’Ivoire avec 378 cas de victimes civils. Qu’en est-il des 17 autres cas beaucoup plus graves ? Quand on accède au hall de la cour, toutes les photos illustratives des activités et missions de la cour sont Africaines, ceci n’est qu’un détail. Pour en finir avec ce chapitre sur la CPI, la Côte d’Ivoire est signataire du Statut de Rome depuis le 15 février 2013.

Le Cameroun est toujours en attente de ratification de ce traité (la CPI a besoin d’un mandat du Conseil de Sécurité pour investiguer une quelconque affaire ayant eu lieu au Cameroun, à moins que les auteurs de crimes allégués ne soient originaires d’un pays signataire du Statut de Rome. Dans un cas extrême le procureur peut, sur autorisation de la chambre, invoquer la procédure proprio motu pour ouvrir une enquête.)

Le vendredi 9 septembre 2016, mon périple commence dans la pénombre dans un hôtel Bruxellois. Au réveil à 5h30, je constate qu’il y a une panne électrique causant une absence d’éclairage dans toutes les chambres. Les réflexes développés dans mon enfance au Cameroun ont été d’une infinie utilité pour me préparer et prendre, tout de noir vêtu, dès 6h30 la direction de Scheveningen aux Pays-Bas, siège de la CPI. Aux environs de 9h00 j’accède au parking de la cour où je gare sans frais à l’espace réservé au personnel. C’est avec l’aide d’un employé rencontré au parking que j’arrive à retrouver l’entrée principale de la cour où après vérification de mon identité je franchis le premier poste de contrôle (similaire aux contrôles effectués dans les aéroports). Après 20 mètres de marche, je me retrouve au hall de la cour, je vais tout excité à la réception pour décliner l’objet de ma présence. La dame qui me reçoit me remet un document résumant de la conduite à suivre dans la salle de procès, m’indique où ranger tous les effets que j’ai amenés avec moi car dit-elle je ne peux garder sur moi que de quoi prendre les notes écrites.

L’audience du jour est prévue dans moins de 20 minutes dans la salle numéro 2 au cinquième étage. Avant de me séparer d’elle, je lui demande si j’ai tout au moins le droit de prendre des photos dans ce hall, elle répond oui mais à condition que seuls les drapeaux disposés au hall apparaissent en arrière-plan. Je m’exécute avec un selfie. Apres avoir rangé mes effets dans un des casiers du sous-sol de la cour, je me présente devant le deuxième et dernier poste de contrôle donnant accès aux ascenseurs. Le tenant du poste est un colosse noir comme en voit très souvent dans les séries Américaines, avec un regard ni accueillant ni hostile. Il fait son boulot. Je franchis sans difficulté ce contrôle de sécurité et tout d’un coup un sentiment de vide m’envahis, le corps en transe, je commence à voir floue. Je prends appui contre mur jouxtant l’entrée d’un ascenseur, je fais pendant une bonne minute de grandes inspirations/expirations, ma situation s’améliore, je fais appel à l’ascenseur et sélectionne 5 comme point de chute.

Quelques 30 secondes plus tard, me voilà en face de la fameuse galerie du public de la salle où aura lieu l’audition du témoin à charge Barthélémy Obiénéré Ouattara, cet officier de la gendarmerie nationale Ivoirienne, ancien commandant du camp de gendarmerie d’Abobo jusqu’au 7 Mars 2011, jour où il rejoint le camp Ouattara. Pour se rendre à l’hôtel du Golf, l’armée Française lui fera vêtir leur uniforme pour échapper à la vigilance des forces de sécurité tout au long du trajet séparant leur base du 43e BIMA à l’hôtel du Golf. Pour la petite histoire, Gbagbo et sa famille seront conduits dans la chambre que ce témoin occupait à l’hôtel du Golf le jour de leur arrestation le 11 Avril 2011. Il a dit dans ses auditions précédentes, n’avoir joué aucun rôle dans l’arrestation du président Gbagbo, n’avoir jamais été en contact ni connu des membres de la rébellion malgré le fait qu’un cousin a son épouse était membre très actif de la rébellion. Jusqu’à date, il attend toujours la promesse à lui faite après son ralliement à la rébellion : prendre la tête de la gendarmerie du port autonome d’Abidjan dès qu’ils seront venus à bout de Gbagbo.

Ainsi 5 minutes avant le début de l’audience du jour, je suis devant les portes d’accès à la galerie du public, seul devant l’agent de sécurité qui s’y trouve. Je me dis, comme d’habitude, mes frères Africains arriveront 30 minutes après le début des activités. Je m’avance tout sourire vers l’agent de sécurité et lui dis combien je suis heureux de pouvoir être si proche de Laurent Gbagbo mais triste pour le spectacle auquel j’assisterai. Douche froide, il m’annonce que l’audience prévue ce jour a été remis au 19 septembre ! En lieu et place, c’est plutôt au général déchu Rwandais Bosco Ntaganda que j’aurais comme alternative. Je n’arrive pas à dissimuler ma déception, j’entame un dialogue avec l’agent de sécurité de la cour avec qui j’arrive à faire quelques blagues. Je lui exprime ma peine de savoir Laurent Gbagbo en jugement dans ces lieux, après une envolée quasi-militante de ma part, il me reprend tout en sourire en faisant une similitude avec les Balkans où tous les prévenus Serbes bénéficiaient d’énormes soutiens convaincus de leur innocence malgré leur condamnation future par la cour. Ne m’attendant pas à une telle réplique, je reviens à la charge avec une question plus provocatrice : « Est-ce que les prévenus arrivent ici menottés ? » « Je ne peux répondre à cette question » répondît-il. J’ai bien apprécié le professionnalisme et la bienveillance de cet agent.

A 9h30 précise, les rideaux s’ouvrent, j’aperçois la salle d’audience qui m’est rendue familière grâce aux vidéos mis en ligne par la cour. Le décor sans les acteurs est exactement le même. Dans la salle d’une capacité d’accueil de 128 places, je prends place à la 1ere ligne, sur le même plan horizontal que le procureur, le plus près possible de la baie vitrée. Cette position me permet d’avoir vu sur le prévenu. Aux environs de 9h40, le greffier d’audience demande à tout le monde de se lever, annonce l’arrivée des juges qui font aussitôt leur entrée. 2e coup de théâtre, le prévenu du jour, Bosco Ntaganda est en grève.

Il refuse de participer aux audiences. Les juges ont décidé de procéder sans lui mais en exigeant la présence de son avocat. J’apprendrai plus tard qu’il est en grève de la faim pour protester des nouvelles mesures restrictives de communication prises contre lui par la cour. De sa position il essaierait apparemment d’influencer le témoignage de certains témoins appelés contre lui. Le témoin du jour est un pathologiste Norvégien ayant travaillé à l’Est de la république démocratique du Congo. Sa soporifique déposition est pratiquement sans intérêt pour moi, j’ai passé 2 heures dans la salle pour vivre l’ambiance qui règne lors des audiences de la cour, regarder longuement l’avocat de la défense (le prenant pour Me Altit pour qui j’ai beaucoup d’admiration) et découvrir les faits que les plans fixes des vidéos mis en ligne ne permettent pas de voir. De ma position, j’ai noté les faits suivants :
* Une Paolina Massidda (représentante légale des victimes au procès Gbagbo), très décontractée auprès du procureur menant l’interrogatoire du témoin du jour, faisant des clins d’ il à certaines personnes dans la salle.

* J’avais une belle vue sur tous les documents que le procureur utilisait, y compris ceux qui étaient annoncés comme confidentiels. Si je pouvais clairement voir les images et croquis, je ne pouvais néanmoins pas lire les annotations qui allaient avec.

* Impossible de voir celui qui témoigne si ce n’est sur un les écrans télé se trouvant dans la galerie. Le public est au 5eétage, la salle d’audience est en fait au 4eétage. Le témoin est en face des juges directement sous la verticale de l’espace réservé au public.

* Les traducteurs sont dans les baies vitrées, sur les côtés gauches et droites de la galerie du public mais complètement inaccessible.

* Dans un jour plus heureux, j’aurais eu vue sur Gbagbo mais impossible de voir Blé Goudé. De par son agencement, seules les parties occupées par les juges, l’équipe du procureur et l’équipe de défense de Gbagbo sont visibles. Blé Goudé et toute son équipe ainsi que l’équipe de la représentante légale des victimes sont complétement hors de vue.

* Il est interdit de dormir ou adoptée une position de sommeil dans la cour. Mon voisin de type Indien, la soixantaine entamée, s’est vu rappeler à l’ordre par l’agent de sécurité présent dans la salle. Il y veille particulièrement.

* Très large domination féminine parmi les différentes parties prenantes à l’audience du jour : l’équipe du procureur a 100%, l’équipe du greffe à 80%, les juges à 33%, l’équipe de la défense a 75%, dans le public a 60%(sur la vingtaine que nous étions à un moment).

* Je n’ai pas pu suivre l’audience en une autre langue que l’anglais, peut-être est-ce possible en français, le casque d’écoute que j’avais ne semblait en tout cas pas avoir cette option.

A 11h30, heure de la pause, je quitte la salle direction la prison où sont internes Gbagbo et Blé Goudé. Elle se trouve à moins de 2 minutes en voiture de la cour. Petit lot de consolation pour moi, devant le bâtiment de la cour, je fais la rencontre d’un diplomate Européen, c’est lui qui me prend en photo à l’entrée du bâtiment. Les 5 minutes de notre échange seront suffisantes pour convenir de nous revoir. Ce sera chose faite quelques jours plus tard dans un café Bruxellois où j’ai eu une belle leçon de géopolitique.

Rendu à la prison, je ne pouvais pas aller plus loin que le hall de la réception. J’ai eu un échange bref avec le garde pénitencier tenant de la guérite, cherchant la petite ouverture pouvant me permettre d’avoir un aperçu du quotidien des personnes qui y sont détenues. Rien ! J’ai été frappé par l’atmosphère très détendue qui règne a l’entrée, impossible de croire que derrière se trouvent les personnes les « plus dangereuses » de la terre. En cette période quasi-estivale, beaucoup d’hommes et femmes accèdent à la prison soit en culotte, soit mini-jupe, ils discutent et rient aux éclats. Des familles semblent y vivre. Je profite de cette ambiance pour approcher un homme s’apprêtant à entrer dans la prison, il cherche a savoir ce qui m’amène en ces lieux, je dis Gbagbo. Il rit, me dit avoir beaucoup entendu parler de lui. Sans pour autant rien me dire sur sa présence ou non dans la prison, encore moins ses conditions de détention.

J’ai passé 2 heures devant la prison, enviant ceux qui avaient le privilège d’y accéder, espérant rencontre un visiteur du président Gbagbo auprès de qui je pourrais avoir les nouvelles de ce dernier. Le constat fut le même qu’a la cour, c’est avec amertume que j’ai noté l’absence de mobilisation sur le terrain des Africains autour de Laurent Gbagbo. Si la flamme reste vive sur les réseaux sociaux, il serait intéressant de rendre visible cette mobilisation virtuelle sur le terrain.

En guise de conclusion, Laurent Gbagbo, étant arrivé au pouvoir en Côte d’Ivoire dans des conditions calamiteuses comme il le qualifie lui-même, a hérité d’une situation politique confligène qu’il a entretenue d’une certaine manière dans le but ultime de se maintenir au pouvoir. La France n’ayant jamais digéré son accession au pouvoir, a contribué à la formation de la rébellion qu’a connue le pays sous le fallacieux prétexte de l’Ivoirité. L’acharnement dont il est victime aujourd’hui à travers ce procès inique nous montre que ce n’était pas lui l’initiateur du plan commun dont a fait allusion à son procès, mais plutôt les tenants actuels du pouvoir en Côte d’Ivoire avec leurs complices de la « communauté internationale ». La Côte d’Ivoire est le seul pays au monde où l’ONU a fait partir le « perdant » sous les bombes, vu que la CPI est un démembrement de l’ONU, la CPI continue l’ uvre initiée par la France a savoir éliminer Gbagbo de la scène politique Ivoirienne.

Les 138 témoins de l’accusation ne visent qu’allonger le temps du procès (Au rythme de 20 témoins par an, le procès prendra fin en 2023) pour que si par miracle ce procès aboutit a un non-lieu, l’âge avance du prévenu le rend inoffensif. L’intérêt de ce procès réside dans les révélations qui nous sont faites, soit par l’équipe de défense de Gbagbo, soit par les différents témoins qui s’y sont passés à date. La main, trop visible de la France ne peut être dissimulée, l’absence de preuves à charge est criarde. Tout ce que le procureur et ses 17 témoins se contentent de nous dire c’est qu’ils ont entendu des coups de feu, ils ont vu des immondices, ils ont vu des personnes qui disent avoir perdu des proches. Personne n’a encore vu de morts, personne n’a encore vu les forces de Gbagbo tirer sur la foule. Je n’irai pas jusqu’à dire que Gbagbo, de par ses actes n’a pas causé la perte d’une seule vie en Côte d’Ivoire, mais je proclame haut et fort qu’il serait le dernier des dirigeants de ce monde à comparaitre à la CPI.


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