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Quand le téléphone portable révolutionne l’agriculture

Par Alain Georges Lietbouo, journaliste

En 10 ans, le Cameroun est passé de quelques milliers d’utilisateurs de téléphones mobiles à plus de 10 millions en 2012. Un chiffre qui est appelé à évoluer au vu de l’intérêt croissant que les populations accordent à cet outil de communication et la détermination de plus en plus affirmée de plusieurs opérateurs de téléphonie à investir le marché. En valeur absolue, cela implique que 45% de la population du pays détient un téléphone portable. Ce boom téléphonique a permis l’évolution de plusieurs secteurs de l’économique parmi lesquels l’agriculture. Femmes rurales et autres agriculteurs ont vu en cet outil un moyen de résoudre, entre autres, le problème de désenclavement et celui de la maitrise des prix sur le marché. Grâce à cette technologie, les distances ne représentent plus un obstacle, les produits ne sont plus bradés, et la rentabilité est de plus en plus importante. Cependant, les coûts de communication encore très élevés, l’analphabétisme – qui reste toujours très répandu – et la non-implication de l’Etat dans la popularisation de cette pratique, pourraient anéantir des efforts qui ont déjà porté des fruits ailleurs.

Le téléphone portable, outil indispensable pour les affaires
Evelyne Nyeck est une agricultrice heureuse. Depuis que le réseau téléphonique couvre sa localité à Matomb (petite ville située au sud-ouest de Yaoundé, dans la région du Centre), elle écoule ses produits sans difficulté et réalise de bons profits. Elle ne garde plus qu’un souvenir triste de la période sans réseau. «Le téléphone a radicalement changé ma vie. Il y’a quelques années, je perdais beaucoup d’argent. En plus de ma production saisonnière, chaque semaine je partais acheter des denrées à l’intérieur du village afin de les revendre à Yaoundé (capitale du Cameroun). Une fois la marchandise achetée, à cause de l’enclavement de la route, il fallait attendre plusieurs heures voire des jours avant de pouvoir trouver un véhicule qui devait la transporter jusqu’en ville. Pendant ce temps certains produits pourrissaient… Quand on réussissait parfois à atteindre la ville, après quelques jours, on constatait que les prix des denrées avaient chuté, c’était la perte assurée», confie-t-elle. Cependant, «il y’a quelques années, quand le réseau téléphonique est arrivé ici, nous avons pris contact avec les conducteurs de véhicule de transport en commun, une fois la marchandise achetée, nous les appelons et ils viennent directement nous les transporter. Toutefois, avant d’aller acheter la marchandise, je prends la précaution d’appeler mon frère qui vit en ville, afin de me renseigner sur les prix pratiqués sur le marché», ajoute-elle d’un air rassuré.

A quelques kilomètres de Matomb, dans l’arrondissement de Pouma, région du littoral, c’est encore le téléphone portable qui assure le relais. Mathieu Freyssinnel et Flavie Lenne, deux jeunes français ont décidé de créer une coopérative dénommée Société Coopérative C ur de Forêt de la Sanaga (Sococofosa). Ils ont basé leur stratégie de travail sur l’usage des technologies de l’information et de la communication. «Nous avons le contact téléphonique des membres de la coopérative, nous les contactons pour avoir la disponibilité des produits, et c’est à travers ce biais que nous convoquons des petites réunions d’information. Ici le téléphone est incontournable», Confie Mathieu Freyssinel.

Selon François Laureys, le Chargé du programme pour l’Afrique de l’Ouest de l’Institut international de communication pour le développement (IICD), «Face aux difficultés d’accès aux ordinateurs ou au faible rayonnement des radios certaines nations africaines, où l’on a judicieusement su allier TIC et agriculture, optent pour les téléphones portables. Aujourd’hui, avec l’utilisation généralisée des téléphones mobiles, les services vocaux et les solutions SMS devaient être davantage utilisées étant donné qu’ils sont facilement accessibles. La solution vocale est encore de loin la plateforme la plus prometteuse pour l’agriculteur puisque l’on peut changer la langue, elle est facilement accessible et très naturelle étant donné qu’elle implique l’utilisation d’un téléphone mobile à travers des réponses directes a des questions spécifiques», souligne-t-il dans un rapport de Afara.Africa.

Internet au petit trot .
L’avènement d’Internet s’est accompagné de la mise sur pied de nombreuses structures de transfert d’argent à travers le pays. Ces agences de proximité facilitent le financement des activités agricoles. Florence, autre femme rurale a réussi à multiplier par deux le rendement de ses activités agricoles. Installée à Malantouen, ville située à plus de 400 km de la capitale Yaoundé, cette quinquagénaire reçoit les financements nécessaires pour les travaux agricoles de son frère cadet qui vit en Grande Bretagne. «Une fois la saison de pluie arrivée, j’entre en contact avec mon frère et je lui explique ce qu’il faut pour lancer les travaux et quelques heures seulement après je monte à l’agence et je reçois mon mandat.» L’aide apportée par ce dernier ne se limite pas aux finances. Spécialiste d’agriculture, «il me donne souvent la liste des engrais que je suis sensée acheter sur le marché local afin de pouvoir améliorer la qualité de la culture», affirme-t-elle. Dans son entourage, Florence est loin d’être la seule bénéficiaire de ce service. Junior, gestionnaire d’une structure de transfert d’argent dans la ville justifie le choix stratégique de Malantouen. «Pendant la saison pluvieuse, qui correspond ici au lancement des travaux champêtres, les envois de fonds connaissent un boom considérable, et peuvent atteindre très souvent une trentaine de millions de Fcfa», confie-t-il. Dans les marchés, de nombreuses boutiques qui proposaient généralement des biens de consommation opèrent désormais dans la vente des engrais et autres fertilisants. Pour justifier ce changement, tous évoquent «la hausse de la demande». Cet intérêt croissant des agriculteurs pour les Technologies de l’information et de la communication coïncide avec les ambitions du gouvernement qui a décidé de rendre accessible les TIC à tous.

Le gouvernement s’arrime…
Le taux de pénétration de l’Internet, qui était de 0,01% il y a cinq ans a connu une évolution sensible, puisqu’il est actuellement de 4%. La construction de la fibre optique et le choix de la ville de Douala pour abriter l’une des bases du satellite africain constituent des atouts pour le développement des télécommunications au Cameroun, aussi bien pour accroître le débit que pour la promotion des autres TIC. Depuis quelque temps, le gouvernement camerounais avec l’appui des partenaires au développement, a entrepris la construction de télé-centres communautaires dont plus de 150 ont été installés entre 2011 et 2013, notamment dans les zones périphériques des grandes villes du pays. Ceci en vue de promouvoir les technologies de l’information et de la communication à travers le pays et de répondre à une demande sans cesse croissante.

D’autre part, le pays est doté d’une dorsale en fibre optique déployée tout au long du tracé du pipeline Tchad – Cameroun et non encore suffisamment exploitée. De même, un point d’atterrissement du câble sous-marin SAT 3 est ouvert à Douala avec une capacité de 2,5 Gbit/s. Deux opérateurs privés de mobile et un opérateur public de réseau fixe (déjà engagé dans le processus de privatisation) ont également fait des investissements importants de l’ordre de 300 milliards de francs CFA environ durant la période 1999 – 2004.Cette volonté pourrait permettre aux agriculteurs camerounais de bientôt rivaliser avec leurs confrères de l’Afrique de l’ouest qui ont pris de l’avance.

S’il y a des régions d’Afrique qui ont su allier les TIC à l’agriculture c’est bien les pays de l’Afrique australe, parmi lesquels le Kenya, la Zambie, le Burundi. Parmi les outils les plus utilisés, le téléphone portable arrive de loin en tête. Organisés autour des Groupements d’initiative d’intérêt communautaire (GIC), les groupes d’agriculteurs réunis autour des plates-formes, s’échangent des SMS pour diffuser des informations sur les pratiques et les prix du marché des produits agricoles. Une initiative qui confère à ces nations un rôle pionnier en Afrique.

Toutefois, malgré des initiatives appréciables des agriculteurs camerounais, certaines zones du pays ne sont toujours pas connectées, et les coûts de communication sont encore très élevés. L’analphabétisme reste toujours très répandu, surtout chez les plus âgés. Face à cette situation, le gouvernement devrait apporter son concours aux agriculteurs afin de pouvoir réduire les coûts de communication et les former à cette nouvelle pratique agricole en vue de parvenir enfin à une agriculture de deuxième génération.


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