Culture › Livres

Quand un journaliste français parle de Chantal Biya…

Le grand reporter de l’Express, Vincent Hugeux, vient de commettre un nouvel ouvrage où il fait le portrait de 10 premières dames en Afrique

Montherlant affirmait que « le bonheur écrit blanc ». Vincent Hugeux, lui, écrit à l’encre noire. Une prose grinçante. Le Grand reporter s’est changé en croque-madame. Il brosse une galerie de dix portraits aussi inoubliables qu’affligeants. Sa plume nous fait pénétrer dans les coulisses du pouvoir, côté salons plutôt que chambres à coucher. Les amateurs de croustillant resteront sur leur faim. Il s’agit d’une enquête sérieuse, claire et fouillée. Ce qui est sensationnel, ici, c’est la vérité. Pas le fantasme. Et l’on aurait tort de déceler au fil de ces pages mouillées d’acide l’expression d’un règlement de comptes. Vincent Hugeux honore une carte de presse que les compromis et les petits arrangements décolorent trop souvent. Mais, par contre, il serait pertinent de s’interroger sur la naissance d’un tel livre aujourd’hui.

Ainsi donc, personne, avant notre auteur, n’avait donc eu l’idée d’un tel ouvrage ? Les Premières Dames en Afrique, c’est un sujet pourtant en or, en argent, en diamants ! Avec une jubilation non dissimulée, l’auteur a choisi de mettre en lumière les agissements cruels ou mesquins de telle ou telle, mais, équilibre oblige, il a aussi pris soin, dans la préface, de mentionner plusieurs figures africaines qui forcent l’admiration. Citons Joyce Banda, la dirigeante du Malawi. Digne et responsable, elle bazarde, dès son arrivée au pouvoir, le parc des limousines de fonction et met en vente sans regret le jet présidentiel. L’argent récolté, 15 millions de dollars, ira aux plus démunis.

Pareillement, Vincent Hugeux salut Graça Machel, la dernière compagne de Nelson Mandela et il évoque avec une admiration pudique Colette Hubert, la femme du poète-président Léopold Sedar Sanghor, constante et fidèle dans les bons et surtout les mauvais jours.
Cela étant fait, les révélations peuvent commencer. Attention aux éclaboussures !

Pourquoi un tel ouvrage ?
« A force de voir dans le sillage aux côtés ou derrière leurs présidents de maris toutes ces femmes d’influence, quoiqu’elles en disent, j’ai été conduit à m’interroger sur la réalité et le mythe du pouvoir qu’on leur attribue. Je me suis dit que nous étions là au confluent du privée et de la chose publique et que, compte tenu des évolutions sociologiques des sociétés africaines et du rôle dévolu aux femmes, j’ai trouvé que c’était le bon moment pour ébaucher cette réflexion au travers d’une galerie de portraits ».
Et Vincent Hugeux sait de quoi il parle. Grand reporter au sein du service monde du journal L’Express, il est un fin connaisseur du continent noir. Il précise : « Je n’ai retenu que les personnages qui me paraissaient les plus symptomatiques, illustrant chacune une des facettes du rôle de la Première Dame et aussi les parcours les plus cocasses, les plus singuliers et insolites ». L’auteur exècre les papiers hagiographiques. Avec ce livre, il le prouve.

Chantal, Grâce, Simone, Viviane… et les autres
Chantal Biya, femme du président camerounais, ouvre le bal. Celle que l’auteur présente dans sa jeunesse comme « une belle plante exposée à la convoitise des mâles » est déjà mère de jumeaux « de père inconnu » quand elle rencontre son futur président de mari, alors veuf de Jeanne-Irène Atyam. Réputée jalouse, méfiante, mais aussi sensible à la misère et aux victimes du sida, l’auteur écrit à son sujet : « La Première Dame occupe le champ social abandonné par un appareil étatique sclérosé, gangréné par la corruption, condamné à godiller entre émeutes urbaines et simulacres électoraux ». Chantal la présidente ? Elle jouirait en tout cas d’une meilleure visibilité « que son fantomatique époux ».

Et Grace Mugabé, surnommée « Disgrace » en son pays ! Mécontente d’un photographe du Sunday Times, elle se jette carrément sur lui. Et pendant que le malheureux est solidement maintenu par des gardes du corps, la rageuse « pilonne le visage de coups de poings ». C’est que Madame, ex-secrétaire sans scrupule, est atteinte d’une fièvre acheteuse aussi dévorante qu’imprévisible. Et elle n’aime pas la publicité à ce sujet. Elle est cependant capable de dérouter un avion de ligne, sans scrupule aucun pour les passagers, histoire de faire provision de carrelages et sanitaires pour l’une de ses maisons.
Tout cela, mi-drôle, mi-consternant, prêterait à sourire s’il n’y avait parmi cette brochette de femmes cupides et souvent extravagantes d’autres cas autrement plus sérieux. Sinon plus graves.

Simone Gbaghbo, aujourd’hui inculpée de « crimes économiques, crimes de sang et atteinte à la sûreté de l’État et faits de génocide » est de celles-là. Voici l’ex Première Dame de Côte d’Ivoire plus proche de la Cour Pénale International que du Festival de Cannes. Mais quel parcours singulier ! Intelligente, courageuse, résistante, victime d’humiliations, Simone est aussi une mystique dangereuse. Avec elle, le Diable n’est pas dans les détails. Il est partout. Elle peut tour à tour gifler le Premier ministre et invoquer le Créateur pour « purifier, chasser détruire et arracher les purulences ». Inquiétant.

Et il y en a pour tout le monde ! Mieux vaut s’entendre avec Dominique Ouattara, cette ex femme d’affaire devenue Première Dame : « Rien de tel qu’un contentieux avec « Fanta Gbé », le surnom dioula de la femme du chef- pour vous plomber une carrière » écrit Vincent Hugeux. Au moins, les solliciteurs sont prévenus.

L’espace manque pour évoquer le curriculum vitae amoureux de Vivianne Wade, surnommée « La tirailleuse sénégalaise », le parcours de Marième Sall devenue « La Mackysarde de Dakar » et celui de Chantal Compaoré et de son mariage protocolaire…

Vincent Hugeux, cependant, s’interdit de pratiquer le jeu de massacre. Il déclare franchement : « J’essaye de travailler les dossiers africains sans jamais être entravé par les inhibitions coloniales ». Existe-t-il une si grande différence entre hommes et femmes quand il s’agit de pouvoir ? Le journaliste est dubitatif : »Vous savez, la légende dorée de la femme qui exerce le pouvoir différemment parce qu’elle est aussi mère et s ur et qu’elle est plus encline à se pencher sur les questions humanitaires et sociales. Non. Les femmes sont au moins aussi féroces que les hommes quand il s’agit de conquérir ou de préserver un pouvoir. Pour moi, l’authentique respect envers l’Afrique, les Afrique, les africains et les femmes africaines, c’est de parler de ces choses-là, de cette manière-là. C’est profondément ma conviction. le règne ou la tyrannie du non-dit, de l’indicible, de l’incorrect, c’est une manière de préserver une forme d’infantilisation et donc, en mode mineur, de racisme, auquel moi je suis radicalement et définitivement étranger ».



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