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Réflexion sur le leadership et le développement de l’Afrique

Raoul Nkuitchou Nkouatchet est le président du Cercle Mont Cameroun à Paris

Il a déjà été dit et rabâché que le continent noir ne regorge pas de leaders, ces hommes en mesure de porter en la valorisant une grande cause. Mais il n’a pas été assez dit jusque là, qu’il ne pèse sur les Africains aucune malédiction, qu’il existe une méthode, des choix à faire pour relever le défi du développement. Rendre des hommes et des femmes aptes à soutenir de grands battements pour l’Afrique, porter les habits du leadership, est l’une des voies les plus sûres pour «s’échapper de la trappe à pauvreté durable dans laquelle les peuples de ce continent se trouvent depuis trop longtemps déjà». Tel est le message crucial que le professeur Mamadou Koulibaly, économiste et Président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire, porte à la connaissance du public africain.

Issu d’une communication du Président de l’Assemblée nationale au séminaire organisé à Abidjan, du 2 au 4 avril 2008, par le Réseau des femmes africaines ministres et parlementaires section Côte d’Ivoire (REFAMP-CI), «Leadership et développement africain. Les défis, les modèles et les principes» (L’Harmattan, Paris, juillet 2009) a d’abord été publié dans Afrique Liberté, avant que son succès ne décide la rédaction de ce magazine à l’éditer en livre. Concis, sans fioriture, ce texte de cinquante pages qui se lit en une heure de temps, possède une grande force d’évocation. Cela aide à regarder l’actualité et l’histoire récente de l’Afrique d’un il neuf. On aimerait l’avoir écrit soi-même, tant son utilité pratique saute aux yeux!

Monsieur Koulibaly pose une question fondamentale, qui en Afrique est généralement abandonnée sur le bord de la route, question à laquelle il répond avec l’autorité d’un vrai professeur et d’un vrai homme d’Etat: Qu’est-ce qui en dernière instance favorise le développement d’une société, d’un pays, d’un continent? Il commence par une mise au point décisive, après une longue confusion qui s’est avérée désastreuse pour le décollage des pays africains: la richesse c’est autre chose que des ressources minières et énergétiques, des matières premières, du capital naturel. Partout, depuis longtemps, la richesse des nations passe par le travail qui progressivement génère du capital produit, comme les machines, les routes, les infrastructures sanitaires, agricoles, éducatives ; et à terme du capital intangible. Celle-ci constituant la partie supérieure de la richesse, car immatérielle, donc quasi-indestructible, faite de la qualité des hommes (capital humain) et des institutions. Ensuite il dit quelque chose d’extrêmement rare dans la littérature politico-scientifique africaine, à savoir que le destin des nations qui s’en sortent est souvent conduit par des hommes d’exception. Le Président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire réalise là un tour de force, en ramenant la problématique du leadership dans le cercle de la raison. Tant il est vrai que sur le continent noir, on fait plutôt appel à la technique magique pour traiter de ce phénomène absolument universel.

Pour sa démonstration, Mamadou Koulibaly procède à un véritable plaidoyer libéral. On découvre avec bonheur que le professeur d’économie et homme d’Etat ivoirien ne donne pas dans l’exceptionnalisme que cultivent tant de belles âmes au sujet de l’Afrique. Il reprend sans sourciller les idées de la Banque mondiale et de Heritage Foundation – un think tank washingtonien – qui ont fait leur preuve ailleurs, et depuis longtemps. La libre entreprise, la libre concurrence, la liberté monétaire et financière, la propriété privée, la bonne gouvernance, et au-dessus de tout l’esprit de compétition, sont des critères simplement indispensables à la prospérité d’un pays. «Les leviers de la richesse des nations se trouvent dans l’éducation et les institutions». Avant d’ajouter: «Les voies pour en sortir existent. Il ne nous manque que le courage de décider d’entrer dans le monde des riches.» Incisif, l’homme d’Etat Ivoirien touche décidément au but, lorsqu’il rappelle qu’il ne sert à rien d’attendre que les choses se fassent d’elles-mêmes: «Les élites se renouvellent de génération en génération, mais ce changement se fait dans la stabilité des habitudes d’inefficacité et parfois, il arrive même que les générations nouvelles soient de moins bonne qualité que les générations passées.» Dans ces conditions, il est certain que «revendiquer la démocratie» ou encore «faire des élections» ne sauraient suffire ! La décontraction de ce responsable politique de premier plan – d’un pays phare de la zone CFA – s’exprime encore, lorsqu’il assume ce mot d’un rapport (2008) de Heritage Foundation: «La liberté monétaire est à l’économie de marché ce que la liberté de parole est à la démocratie. Sans liberté monétaire, il est difficile de créer de la valeur sur la longue période.» Un autre ancien professeur d’économie à l’Université d’Abidjan l’avait dit dans un livre célèbre, il y a trente ans, il était Camerounais : Joseph Tchundjang Pouemi.

Il faut être solide sur ses jambes, pour s’autoriser une vision aussi simple, aussi franche, aussi nécessaire et aussi dure. Mamadou Koulibaly n’est pas n’importe qui, il peut donc la livrer. On se souvient de sa réponse ironique et bourrée d’intelligence à Nicolas Sarkozy, en août 2007, après le fameux Discours de Dakar. Alors que nombre d’intellectuels africains y compris des plus illustres, se vautraient dans des pleurnicheries, il répondait calmement: «Non à l’Eurafrique, Oui à la Librafrique!»

Le professeur Koulibaly demande à qui incombe la responsabilité du développement des Etats. Il a la réponse : «Les défis du développement économique et social s’adressent au leadership africain.» Il ajoute, en guise de rappel, que la mondialisation est «une compétition entre les élites, les leaderships». C’est alors qu’il évoque la figure mythique, héroïque et parfaitement universelle de Georges Washington, le premier Président des Etats-Unis d’Amérique (1789-1797), pour dégager quelques principes d’un leadership rentable à la collectivité. Washington, le commandant en chef de l’armée américaine pendant la guerre d’Indépendance contre l’Empire britannique, la superpuissance de l’époque, aurait pu se faire introniser Roi des Américains. Il refusa la proposition. A la fin de la guerre, en 1783, alors qu’il est un grand héros en Amérique, il se retire dans son domaine du Mont Vernon, où il gère la plantation familiale. Cela ne l’empêche pas de mettre son immense prestige dans la balance pour faciliter la marche des Etats confédérés vers la Fédération qui naîtra à la Convention de Philadelphie, en 1787. Il est élu Président des Etats-Unis en 1789, puis en 1792. A la fin de son deuxième mandat, alors qu’il peut aisément modifier la Constitution pour faire durer le bail, il quitte le pouvoir et retourne sur ses terres. Sa postérité est connue. Depuis la mort de Georges Washington en décembre 1799, aucun homme au monde n’est autant célébré que lui!

Des membres de l’association du Mont Vernon ont tiré des principes du leadership de Washington, qui peuvent évidemment servir sous les cieux africains. Ils les résument à quinze. En voici quelques uns : i/ le leader a une vision claire ; ii/ le leader est honnête ; iii/ le leader est ambitieux ; iv/ le leader est courageux ; v/ le leader est discipliné et sait se maîtriser ; vi/ le leader a une forte éthique opérationnelle ; vii/ le leader a un bon jugement ; viii/ le leader sait tirer les leçons de ses erreurs ; ix/ le leader est humble ; x/ le leader soigne sa présentation ; xi/ le leader sait anticiper les attentes ; xii/ le leader a foi en ce qu’il fait et aux autres. C’est vrai que le leader est un type ancien, actuel, et à venir ; et l’on retrouve à peu près les mêmes vertus chez ces hommes hors du commun. Intrépide, redouté, il sait faire preuve de la plus grande humilité, jusqu’à sembler l’égal de ses compagnons. C’est ce qui permet à ceux-ci de s’abandonner complètement à sa conduite. Le leadership n’est pas un mot ; celui qui en dispose n’a rien à prouver. On le reconnaît souvent au premier coup d’ il. Scott Snair, un Leading Business Consultant, ancien étudiant de West Point, la plus prestigieuse des académies militaires d’Amérique, d’où sont sortis les généralissimes comme Ulysse S. Grant, Dwight D. Eisenhower, Douglas Mc Arthur ou encore Norman Schwarzkopf, relève quelques fondamentaux qui forgent le caractère et la personnalité du leader chez les académiciens.

Le leader place le devoir au-dessus de tout, y compris de sa propre vie. Il a un code d’honneur qu’il respecte scrupuleusement : ne pas mentir, ne pas tricher, ne pas trop tolérer ceux qui le font. Il considère la nation comme évidemment plus grande que lui, et s’y soumet. Enfin, la loyauté est sacrée chez lui : car pour le leader, les autres ont plus d’importance à ses yeux que lui-même. C’est bien à un entendement valable de ces deux notions de la richesse et du leadership, qui se conjuguent pour mener au développement, qu’invite Mamadou Koulibaly. Si l’on veut se donner une seconde chance d’abandonner la pauvreté structurelle dans laquelle git l’Afrique. Et le monde regarde bel et bien les élites africaines comme on regarde des coupables de leur propre sort. Voici ce qu’en disent les auteurs du rapport déjà cité de Heritage Foundation: «L’Afrique sub-saharienne est bien connue comme la région du monde la plus pauvre et la plus violente. Elle semble aussi être la région du monde qui continue encore de dormir derrière le voile des cinquante dernières années du siècle passé plutôt que d’avancer en termes de bien-être matériel pour ses populations.»

Les attentes sont donc considérables en matière de leadership en Afrique ; le temps presse. C’est aussi pour cette raison qu’il convient de redoubler de vigilance. Car, en dépit de la part mystérieuse qui embaume le leadership, les organisations africaines ont intérêt à fouiller le parcours de ceux qui aspirent à des responsabilités. C’est un indicateur qui souvent dit la vérité sur la qualité des hommes. Il est vrai que le vide n’étant pas possible dans les domaines du commandement, du mouvement d’une collectivité, le premier venu sera toujours prêt à se présenter comme le prochain élu. Il faudra solliciter de hautes profondeurs dans les sciences anthropologique et historique, pour parvenir un jour à démêler les causes de cette étrangeté qui fait que les sociétés africaines étouffent avant même qu’ils ne viennent au monde, les hommes bien partis pour endosser de grands rôles. Pourtant, si ce sont les femmes qui accouchent les hommes, ce sont assurément les sociétés qui font – ou ne font pas – les grands hommes, c’est-à-dire les leaders. Et l’on sait grâce à Hamlet qu’«être grand, c’est soutenir une grande querelle.»

Raoul Nkuitchou Nkouatchet
Journalducameroun.com)/n
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