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Rencontre avec Khadja Nin, diva de la chanson africaine

Abidjan, le 17 mars 2018. Khadja Nin à son hôtel après l'entretien avec Journalducameroun.com. ©Irène Fernande Ekouta

A 59 ans, l’interprète du titre à succès « Sambolera »- qui n’était plus apparue dans les milieux de la musique depuis 16 ans-, est sortie de son refuge, à l’occasion du Masa 2018. Marraine de la première édition de l’Escale bantoo, la chanteuse burundaise, citoyenne du monde, a rappelé sa nature généreuse et affiché une sensibilité qui touche, encore aujourd’hui, des mélomanes du monde entier. Sans promettre un retour sur scène, Khadja Nin revient sur les raisons qui l’ont poussée à quitter le monde de la musique. Une décision qu’elle dit ne pas regretter. Aujourd’hui, elle passe la moitié de son temps dans un petit village au cœur de l’Afrique et l’autre moitié dans la principauté de Monaco. La diva parle aussi de la condition des artistes en Afrique, des combats qui devraient être les leurs, de Manu Dibango…Entretien.

Avez-vous déjà été au Cameroun ?

Je ne connais pas le Cameroun, malheureusement. Pourtant, j’ai voyagé dans tellement de pays. Donc j’ai hâte. J’espère qu’un jour j’aurai cette chance de venir chez vous.

Vous avez accepté d’être la marraine de la première édition de l’Escale bantoo, une scène off du Masa 2018. Après ce que vous avez vu, quel est le sentiment qui vous habite ?

J’ai été impressionnée. J’ai deux sentiments. Le premier, c’est le niveau de tous ces artistes d’Afrique centrale, avec beaucoup de Camerounais. Il y en avait d’autres du Tchad, de la RDC, et vraiment je leur rends hommage, parce que malgré toutes les difficultés, élever leur musique et leur talent à ce niveau-là…chapeau ! Et en même-temps derrière, j’ai mal, parce que je me dis, avec tant de talents, pourquoi c’est si difficile ? Pourquoi ne pas leur donner la place qu’ils méritent ? Pourquoi ne pas les accompagner ? Comment est-ce que ceux qui sont en charge de la culture ne se rendent pas compte de la valeur ajoutée de cette culture. Quand je parle de valeur ajoutée, je parle d’économie. La culture, spécifiquement la musique et peut-être la mode, sont des industries dans d’autres pays qui génèrent énormément d’argent. Je trouve ça dommage. En France, l’industrie de la mode représente plus que l’industrie automobile et aéronautique réunie. La mode vaut 150 milliards d’euros. Vous imaginez ? C’est énorme ! Donc, il faudrait qu’on prenne conscience du fait que la musique, ce n’est pas seulement du divertissement. Elle génère de l’emploi, de l’argent. C’est une vraie économie. Après, il ne faut pas faire pression. Il faut juste amener nos dirigeants à comprendre qu’il faut des espaces pour que la culture s’épanouisse et qu’elle soit portée dans le monde. Aujourd’hui, l’art africain profite aux collectionneurs occidentaux. La musique africaine profite aux étrangers parce qu’ils ne peuvent pas se produire en Afrique. Ça coûte cher. Quand je vois les artistes d’Afrique centrale, j’ai le cœur qui a mal. C’est une injustice, dans la mesure où c’est un investissement qui rapporte. Mais à part ça, c’était un bonheur. J’ai donné de ma personne, j’ai dormi tard, moi qui suis une couche-tôt. J’ai pris très au sérieux mon rôle de marraine. J’ai rencontré des artistes formidables. J’aime ce qu’ils ont dans leurs têtes. Ce sont mes filleuls mais, pas des enfants. J’ai vu des artistes accomplis.

Comment convaincre les gouvernants de sortir la musique d’une compréhension folklorique largement partagée ?

C’est un peu compliqué parce que les pays ne se ressemblent pas. En Afrique centrale, les espaces culturels disparaissent, ce qui n’est pas le cas de l’Afrique de l’Ouest, où on sent que ça bouge dans différents arts. J’en profite pour remercier le ministre de la Culture de Côte d’Ivoire. C’est lui qui m’a permis de venir jusqu’ici à Abidjan et ne pas peser sur le maigre budget de l’Escale bantoo. J’espère que les gens savent qu’avant l’Escale bantoo du Masa, il y a eu une caravane de concerts initiée pour collecter des fonds et payer le voyage des artistes. Il y en a qui n’ont pas pu payer le voyage. Ils ont mis les familles à contribution. Quelqu’un rigolait en disant que des créanciers l’attendent à son retour au pays. Vous voyez combien c’est difficile. C’est vrai qu’en Afrique de l’Ouest ils sont bien lotis, en Afrique australe aussi. J’ai beaucoup joué en Afrique du Sud. La musique est considérée là-bas. Après, tout dépend. Il y a des pays qui sont en guerre, d’autres qui ne sont pas en guerre. Le Cameroun, par exemple, est un pays suffisamment important sur le plan musical. Il faudrait faire une espèce de communauté d’artistes qui envoient un message collectif documenté à nos dirigeants, pour montrer que l’industrie culturelle fonctionne. Il faudrait aller dans les médias pour le dire et le répéter. Il faut faire du bruit autour de cette question. Il faudrait que les artistes d’Afrique centrale qui marchent bien, se mettent à contribution pour cela. Le vieux Dibango fait ce qu’il peut pour accompagner les jeunes. Il y a d’énormes musiciens au Cameroun. J’ai de très bons rapports avec Armand Sabbal Lecco, qui est un des plus grands bassistes de la planète. Il joue avec les plus grands. Il faut solliciter tous ces gens-là, faire des vidéos. On peut se faire accompagner par le peuple, dans la mesure où les réseaux sociaux peuvent nous aider à les toucher. On peut faire une campagne ensemble à l’attention des dirigeants qui classent encore la musique dans la catégorie des divertissements. Tant qu’on en sera là, on ne va pas avancer. Quand le président des Etats-Unis part en mission, par exemple, il y a toujours un représentant de l’industrie de la musique parce qu’elle pèse lourd. Ça vaut la peine. La musique a une puissance, un pouvoir. C’est peut-être aussi ce que craignent nos dirigeants : le pouvoir de cette parole. Les gens nous écoutent parce qu’ils nous aiment, pas parce qu’on leur promet des choses. Donc, c’est une parole qui porte et qui peut être dangereuse. J’appelle aussi mes frères artistes, à ne se lever que pour des vraies causes.

Vous avez décidé de quitter l’univers musical depuis 2002. Est-ce que voir tous ces artistes vous a inspiré un retour sur scène ?

C’est sûr que ça donne envie. C’est sûr que ça réveille en moi des souvenirs magnifiques. La meilleure partie d’une carrière d’artiste c’est la scène. Le premier moment, c’est après l’écriture, quand on a terminé un morceau et qu’on le trouve abouti et puis l’autre moment magnifique c’est la scène. C’est le seul lieu où on peut regarder dans les yeux ceux qui nous aiment. C’est le seul moment où on peut voir des visages. Et ça donne envie. J’arrête de le dire parce qu’après ça va résonner comme une promesse alors que je ne suis pas sûre. En tout cas, si je revenais, je reviendrais à travers la jeune génération. Je pense que j’irais faire des duos avec elle, et, pourquoi pas, faire du rap ? Vous savez, chez nous [au Burundi, Ndlr], il y a ce qu’on appelle Enanga, c’est un instrument à cordes assez plat. Ceux qui le jouent murmurent quand ils chantent. Je pourrais raper comme ça (rires).

Comment occupez-vous votre temps depuis ces années où on ne vous a pas vue dans les milieux de la musique?

Je n’ai pas assez de 24h pour vivre ma vie de maintenant. Je suis très occupée. D’abord j’ai énormément voyagé, traversé l’Afrique de long en large pendant plusieurs années. Je me suis amusée à compter les pays dans lesquels j’ai déjà été. J’en ai compté 27, ce qui est pas mal. J’ai parfois voyagé en voiture dans les petits villages. J’ai voyagé d’Ushuaia au Cap Nord en passant par la Nouvelle Zélande, l’Australie, les Etats-Unis, etc. Je pense qu’il faut voir dans le monde pour le comprendre. Le monde n’est pas seulement ce qu’il y a dans les médias. Il faut avoir le courage et la chance d’aller à la rencontre du monde. Ce qui m’intéresse, ce ne sont pas les paysages, mais les gens. J’en suis arrivée à la conclusion qu’on est tous les mêmes partout. C’est fou ! C’est facile de communiquer finalement. Même quand on ne parle pas la même langue, on finit par se prendre dans les bras, parce que l’amour est notre langage commun. Et puis, depuis une dizaine d’années, je vis six mois sur douze dans un petit village au cœur de l’Afrique, parce qu’il faut rentrer pour comprendre. Il faut vivre au cœur de l’Afrique pour la comprendre. Je trouve que quand on a eu la chance de s’en sortir, il faut tendre la main et être utile. Et aussi, quand on mène de petits projets comme je le fais dans les villages, il faut être modeste. Je ne changerais pas la face du monde, c’est certain. Mais si je considère que chaque être est un monde, alors j’ai déjà changé la face de plein de monde.

Qu’est-ce qui vous touche chez les gens ?

Leur vulnérabilité. Leur fragilité. Tout ce qu’on ne montre pas. Quand on sait regarder les gens, on se rend compte qu’on a tous un côté vulnérable. Parfois, ceux qui crient le plus fort sont les plus fragiles, parce qu’ils essaient de cacher leurs émotions. Et moi, je suis touchée par cette faille qui est commune à nous tous. La force n’est pas toujours où on le croit. La richesse non plus. Dans les villages, je trouve que les gens sont beaucoup plus forts, beaucoup plus riches que ceux qui vivent à Monaco où je vis les six autres mois de l’année. Curieusement, il y a des gens extrêmement riches sur le plan matériel mais intérieurement, la phrase qui me vient à l’esprit c’est « Oh le pauvre ! ». Il y a quelqu’un qui disait « On ne peut pas tout avoir. D’ailleurs, où est-ce qu’on le mettrait ? ». (Rires)

C’est une question qui a dû revenir souvent, mais qu’est-ce qui vous a poussé à la porte de l’industrie musicale, alors que vous vous trouviez au sommet de votre carrière ?

A mon époque, au siècle dernier (rires)…En fait, les années 90 représentent le moment où les maisons de disque ont commencé à fabriquer des boys band et des grils band, ce que j’appelle des artistes Kleenex. Ils les utilisaient puis les jetaient. Moi, je n’ai pas souffert de ça. J’étais déjà là. Donc, on ne pouvait plus faire de moi ce qu’on voulait. Mais, je n’aimais pas ce que ça devenait. Le marketing prenait le pas sur l’artistique. Et moi, j’ai gagné ma liberté dans l’adversité. Donc, je ne pouvais pas continuer. Je n’avais plus envie d’être au milieu de tout ça, de ce cercle éternel studio-promo-concert. C’est surtout le côté promo que je n’aimais pas, parce qu’il fallait répéter mille fois la même chose. Ce sont les moments où on est presqu’obligé d’expliquer les choses qu’on a faites instinctivement, expliquer comment on a écrit un morceau. C’est lassant. Vous vous retrouvez à devoir trouver une réponse aux questions que vous ne vous posez pas. J’ai décidé d’arrêter sans aucun regret. J’ai arrêté de composer, arrêté de fréquenter le milieu…Heureusement, la musique, elle, ne s’arrête jamais. C’est pour ça que je suis contente de retoucher à cet air merveilleux de la scène avec une nouvelle génération. Ça me rafraîchit. C’est ça qui donne envie. Le groupe Ndabot family du Cameroun m’a laissée sans voix. Je vous dis que je vais faire du rap (rires).

Quels sont les artistes camerounais avec lesquels vous avez travaillé ?

Armand Sabbal Lecco, Etienne Mbappè, Manu Dibango…Le vieux Dibango, je l’avais invité à un concert pour le prince Albert de Monaco. Je l’avais invité à partager la scène avec moi. Il a accepté et il a fait un tabac. Quand il est monté sur scène, ils étaient tous par terre. C’est un géant, un vrai baobab de la musique africaine. Ce qui me frappe chez lui, c’est son humilité. Il prend toujours les choses avec du recul. C’est quand même notre légende. Il a joué avec tout le monde. Il a mis en avant la musique, aidé à monter des projets musicaux partout. Manu Dibango c’est  un géant.

Auriez-vous un message pour les jeunes artistes qui rêvent d’une carrière aussi rayonnante que la vôtre il y a deux décennies ?

Les messages sont parfois un peu compliqués parce qu’ils frisent la prétention. Qui suis-je moi pour dire aux gens quoi faire ? La seule chose que je peux dire aux artistes que j’ai rencontré ici au Masa, c’est que chacun a ses difficultés et son parcours. Déjà de ce point de vue, je n’ai pas grand-chose à dire. Tout a été relativement facile pour moi. Il ne faut jamais galvauder son talent. Il ne faut pas le négocier. Il ne faut pas lâcher la proie pour l’ombre. Il n’y a rien de pire que de réussir en musique avec une musique qu’on n’aime  pas. Je connais des artistes qui ont tellement souffert d’avoir accepté qu’on les change, que leurs maisons de disque, leurs managers les incitent à faire une musique qui les éloignait de ce qu’ils étaient et qui ont réussi sont tellement malheureux parce qu’ils ne pouvaient pas revenir à l’original. Donc, restez vous-mêmes. C’est difficile, mais ça vaut la peine. Je veux leur dire de ne pas se décourager pour des problèmes de loyer ou de la vie quotidienne. Je prie pour eux.

Vous avez presque 60 ans. Vous n’étiez plus apparue en tant qu’artiste dans les événements musicaux  depuis plus de 15 ans. Pourtant, on n’a pas l’impression que vous avez changé. Quel est le secret de votre beauté ?

La bonne humeur. Il faut toujours rester de bonne humeur, parce que la bonne humeur donne de jolies rides au coin des lèvres et au coin des yeux. C’est surtout prendre toujours les choses du bon côté. C’est peut-être un caractère, une nature et puis c’est la vie qui vous apprend. Quand la vie vous a un petit peu malmené, et que vous traversez une période de paix et de sérénité, vous appréciez mieux les choses. Vous vous réveillez le matin et vous rendez grâce. Vous vous dites « Ah, je vais bien. Donc tout va bien ! ».

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