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Réseaux sociaux: la réflexion du Cameroun suscite des craintes de censure

Par Julie Owono

À Internet Sans Frontières nous ne cesserons jamais de le dire et l’écrire : Internet est une chance pour notre humanité; Son ouverture renforce les possibilités pour les libertés et l’égalité. En raison de ces caractéristiques, cet espace a souvent été attaqué récemment: des entreprises privées, qui préfèrent un Internet fragmenté aux fins de leur modèle économique, aux gouvernements qui craignent l’impact politique de cette ouverture, beaucoup veulent entraver l’architecture et les principes fondamentaux de cette innovation.

Le Cameroun est le dernier d’une liste, malheureusement de plus en plus longue, de gouvernements qui attaquent un Internet libre et ouvert. Depuis le 21 octobre 2016, les réseaux sociaux ont été accusés de répandre des rumeurs par le ministre des Transports; d’être une menace pour la paix au Cameroun, par le ministre des Communications et porte-parole du gouvernement. Le 10 novembre 2016, lors de l’ouverture de la session parlementaire, le président de l’Assemblée nationale qualifiait les internautes de «félons du cyberespace» et les médias sociaux de «terroristes».

Pourquoi cette fureur contre les médias sociaux ?
Cette position coïncide avec un événement tragique qui a secoué le pays: le 21 octobre 2016, au moins 80 personnes sont mortes et plus de 500 ont été blessées lors du déraillement d’un train reliant Yaoundé à Douala, les deux principales villes du Cameroun. Twitter, Facebook, WhatsApp et d’autres réseaux sociaux étaient des ressources importantes pour ceux qui cherchaient des informations sur l’accident: la télévision et la radio d’État, ainsi que de nombreux médias privés, ne couvraient pas l’événement au moment où il venait de se produire; dans le même temps, des vidéos, des messages Facebook, des tweets, des messages vocaux donnant des détails sur la catastrophe étaient partagés massivement en ligne.

Cette libre circulation de l’information a remis en question le récit de l’accident donné par le gouvernement, en particulier sur le nombre de décès. Selon la presse camerounaise (voir un titre ici), le gouvernement préparerait un projet de loi sur les médias sociaux qui limiterait la diffusion de ce que le gouvernement considère comme des rumeurs. Malheureusement, cette justification, ainsi que la lutte contre le terrorisme, est familière à ceux qui soutiennent et luttent pour la protection de la liberté d’expression en ligne: elle est trop souvent utilisée par certains régimes pour faire taire les voix critiques. Le rapport 2016 Freedom of the Net de l’organisation Freedom House confirme cette tendance inquiétante: 27% de tous les utilisateurs d’Internet vivent dans des pays où des personnes ont été arrêtées pour avoir publié, partagé ou simplement aimé du contenu sur Facebook.

Internet Sans Frontières a contacté le Ministère des postes et télécommunications du Cameroun pour avoir plus d’informations. Selon le Directeur de la Communication du Ministère, M. Constantin Désiré Lebogo : Le président de l’Assemblée Nationale a parlé des réseaux sociaux, non pas pour légiférer sur la question, plutôt pour déplorer les dérives que l’on observe aujourd’hui dans l’utilisation qui est faite des Réseaux Sociaux. Au Ministère des Postes et Télécommunications nous sommes conscients que les Réseaux Sociaux sont incontournables, seulement nous invitons les utilisateurs à faire un bon usage de ceux-ci, et notamment ne pas les utiliser pour désinformer. On ne parle pas encore de loi, mais nous sommes plutôt au niveau d’une réflexion. Un colloque est organisé du 21 au 23 Novembre par l’Université de Yaoundé I, le Ministère des postes et télécommunications, de l’enseignement supérieur, et de la communication, pour une réflexion sur l’utilité des Réseaux Sociaux et la bonne manière de les utiliser pour le développement du Cameroun. Nous ne pouvons pas nous en passer, mais on doit faire comprendre aux citoyens que c’est un outil de développement et non un outil de destruction.

Liberté d’expression en danger
Si le gouvernement camerounais n’envisage pas pour l’instant de légiférer spécifiquement sur l’expression sur les réseaux sociaux, rien ne garantit qu’à l’avenir cela sera toujours le cas. Les exemples récents au Tchad et au Gabon, deux pays voisins du Cameroun, ont démontré que malgré leurs engagements de ne pas suspendre l’accès à Internet, celui-ci a été coupé aux premiers signes de contestation populaire.

Une loi qui viendrait restreindre l’accès, ou censurer les réseaux sociaux, dans le seul but d’arrêter la propagation de prétendues fausses rumeurs, serait dramatique pour le Cameroun. Du point de vue des droits de l’homme, le Cameroun s’éloignerait de ses engagements internationaux en matière de liberté d’expression contenus dans l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui protège « le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. ». La liberté d’expression, et l’état de droit en général, s’appliquent avec la même force hors ligne et en ligne, comme l’indique la résolution A / HRC / 32 / L.20 du Conseil des droits de l’homme de l’ONU.

Rappelons que la loi camerounaise de 2010 sur la cybersécurité et la cybercriminalité punit déjà « quiconque utilise des communications électroniques ou un système d’information pour concevoir, publier ou propager une information sans pouvoir en attester la véracité ou prouver que cette information était vraie » (article 78).

Bien qu’il soit compréhensible que les débats sur les prétendus effets positifs et négatifs des réseaux sociaux se répandent, au regard du taux de pénétration croissant de ceux-ci notamment en Afrique; cela ne devrait pas se faire au détriment des droits de l’homme et de l’état de droit.

De plus, d’autres questions urgentes doivent encore être abordées par de nombreux gouvernements, et en l’occurrence Camerounais, lorsqu’il s’agit d’expression sur le cyberespace: la question des violences basées sur le genre commises en ligne est l’une d’entre elles. Dans une étude menée en 2015 par Internet Sans Frontières et la Web Foundation sur les droits des femmes en ligne au Cameroun, nous avons constaté que jusqu’à 17% des femmes interrogées ont été victimes de harcèlement lors de leur utilisation d’Internet. Le corpus juridique au Cameroun ne contient pas de dispositions pour criminaliser la violence en ligne, le harcèlement. L’adoption de telles dispositions nous semble plus urgente que le plaidoyer pour une surveillance accrue, ou la censure des médias sociaux au Cameroun. Ce dernier étoufferait inutilement l’innovation et l’économie numérique au Cameroun.

Une absurdité économique
Selon un rapport de 2015, le Cameroun est le 4ème pays le plus entrepreneurial au monde. C’est également dans ce pays que se trouve la ville de Buéa, alias la montagne Silicon Mountain, où développeurs et innovateurs développent l’économie numérique du pays. Une réglementation sévère sur les médias sociaux, ou pire, une restriction d’accès serait dramatique pour ces femmes et hommes d’affaires. Un rapport de l’institut Brookings a montré que, en 2016 seule, l’économie mondiale a déjà perdu 2 milliards de dollars en raison de perturbations ou de coupures d’Internet. Les conséquences d’une censure des médias sociaux frapperaient durement les innovateurs camerounais. En outre, une telle décision serait en contradiction avec le plan national annoncé par le président Paul Biya d’investir davantage dans l’économie numérique.

Internet sans frontières est fermement convaincu que le Gouvernement camerounais continuera à respecter ses engagements internationaux en matière de liberté d’expression et ne mettra pas en place une censure ou une interdiction des médias sociaux au Cameroun, mais agira plutôt sur la question urgente des violences sexistes commises En ligne.

Au cas où.
Au cas où le gouvernement camerounais déciderait finalement de censurer les médias sociaux au Cameroun, il existe des moyens de contourner ce type de censure. Voici notre conseil: les utilisateurs peuvent télécharger TOR, et son application mobile appelée ORBOT. Psiphon est également un outil de contournement intéressant.

Si vous avez besoin d’aide pour installer tous ces outils, ou que vous avez besoin de plus de conseils, nos amis d’Access Now disposent d’une ligne d’assistance en matière de sécurité numérique en plusieurs langues, pour vous aider.


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