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Ruben Um Nyobe, l’homme qui devait donner une âme au Cameroun

Par Vincent-Sosthène Fouda, Président du Mouvement camerounais pour la social-démocratie (M.C.P.S.D)

On dit tant de choses, sur l’ancien instituteur, sur Mpodol, il s’en est allĂ©, un militant politique a cessĂ© son combat, un homme a disparu. Mais lĂ -bas dans la clairière, nous sommes rĂ©unis pour interroger la mort, nous voulons savoir de la mort ou du vivant qui a provoquĂ© l’autre.

Ce n’est pas la tige d’une fleur du jardin politique africain qui s’est brisĂ©e, c’est un colosse de la forĂŞt tropicale qui vient de s’affaisser, un arbre d’une essence unique, irremplaçable dont la chute est suivie d’un silence effrayant. Battons le tam-tam pour que la nouvelle aille au-delĂ  du fleuve, situons le dans l’arbre gĂ©nĂ©alogique, confions le aux vivants afin que la jeunesse retienne l’histoire du lignage. CĂ©lĂ©brons le gendre des deux rives du fleuve, Ă©voquons les mannes ancestrales, laissons les femmes l’accompagner de l’autre cĂ´tĂ©, un jour il reviendra dire l’accueil qu’il a reçu.

Je suis de ce peuple, celui des seigneurs de la forĂŞt, petit-fils du village c’est en tant que tel que je voudrais m’habiller des traces qui subsistent dans la mĂ©moire Ă©parpillĂ©e pour dire comment est mort le fils de NyobĂ© Nsounga et de Ngo Um Nonos. Je ne suis que le porte-parole de ces mĂ©moires Ă©parpillĂ©e, afin que ceux qui ne savent pas entendent, qu’ils apprennent comment est mort Um Nyobè Mpodol.

C’Ă©tait le 13 septembre 1958, Ă  LibelingoĂŻ aux portes de Boumnyebel, alors que le soleil Ă©tait dĂ©jĂ  loin derrière les arbres, que la forĂŞt avait renvoyĂ© dĂ©jĂ  au village les cultivatrices. Il fut atteint d’une balle tirĂ©e par Abdoulaye, un SarakolĂ© venu du Tchad et sous les autres des troupes françaises. Il a vu la mort venir jusqu’Ă  lui malgrĂ© les oracles positives de ThĂ©odore Mayi Ma Matip ; Pierre Yem Mback s’est Ă©croulĂ© juste devant lui, au pied d’un sapelier. Le sang de Um se mĂ©langea Ă  la terre noire et une grande partie roula et dĂ©vala la colline jusqu’au marigot.

Depuis des jours, il Ă©tait inquiet, il y avait des « ralliĂ©s » qui avaient permis que son campement soit localisĂ© par les hommes d’Agostini et de Conan – les troupes Ă©taient partout, ils sont venus de partout Ă  pied et en voiture de Libel-Li-Ngoy, d’Esther Ngo ManguelĂ©, de Makak, comme de Njock Nkong, d’autres avaient remontĂ© le cours de la rivière PuguĂ©.

Mpodol Ă©tait draguĂ© comme une bĂŞte sauvage, on regardait le sol trempĂ© et on ne mit pas long Ă  dĂ©couvrir les traces des chaussures que Mpodol portait. Il ne restait plus qu’Ă  suivre ses pas, sa trace. OĂą Ă©tait donc passĂ© Alexandre Mbend chargĂ© d’amĂ©nager un nouveau campement ?

Il n’eut pas le temps de rĂ©pondre Ă  cette interrogation quand le premier coup de fusil granda. Yem Mback s’Ă©croula, la balle le traversa et fit un trou sur le karitier comme pour laisser la trace. Um ne se retourna point, il s’efforçait d’enjamber un oveng pour se mettre Ă  l’abri derrière le rocher quand il fut atteint Ă  l’omoplate gauche par une rafale tirĂ©e par Abdoulaye. Makon Ma Bikat Ă©tait lĂ  et dĂ©signait Um Ă  l’aide d’une grande fougère.

Um s’Ă©croula, laissant Ă©chapper sa serviette contenant quelques talismans, des vieux cahiers d’Ă©coliers dans lesquels Mpodol avait pris l’habitude de noter ses songes. Mpodol « l’homme qui va donner une âme Ă  son pays » est parti, son corps ainsi que celui de son compagnon Pierre Yem Back et fort possiblement ceux de Ruth sa belle-mère, Jean-Marc Poha, furent trainĂ©s jusqu’au village de Liyong oĂą ils arrivèrent Ă  la tombĂ©e de la nuit, ensanglantĂ©s et dĂ©figurĂ©s.

Les femmes voulurent leur donner des ablutions dans la pure tradition de ces peuples de la forĂŞt, elles voulurent les veiller avec des chants afin de confier leurs âmes Ă  l’autre rive du fleuve mais l’autorisation leur fut refusĂ©e. Ces corps sont la propriĂ©tĂ© de l’Etat entendirent-elles dire, elles reculèrent, mais elles n’oublièrent point.

A ceux et celles qui me demandent de quoi est mort Um Nyobè, je dis : « La mort du leader avait Ă©tĂ© programmĂ©e dès son refus de rentrer dans la lĂ©galitĂ© lors de la mission officieuse de Mgr Mongo dans le maquis d’Um NyobĂ©, en octobre 1957 ; mission demandĂ©e par le haut-commissaire Pierre Messmer, Ă  l’insu du premier ministre d’alors, AndrĂ©-Marie Mbida (.). Depuis la mise en place, par le gouvernement Ahidjo, d’une campagne dite de « rĂ©conciliation » au sein de l’ethnie bassa dans toute la Sanaga, la mort d’Um NyobĂ© Ă©tait devenue une sorte d’hypothèque Ă  lever ».


Nous avons pris cette parole. Nous avons parlé, et ceux qui ont des oreilles ont entendu.

Main basse sur le Cameroun, de Mongo Beti (La DĂ©couverte, 2003). Livre interdit en 1972 par Raymond Marcellin sur la suggestion de Jacques Foccart.

Kamerun, l’indĂ©pendance piĂ©gĂ©e, cosignĂ© par Jean Chatain, Augusta Epanya et Albert Moutoudou (l’Harmattan, 2011).

L’UPC, une rĂ©volution manquĂ©e ?, d’Abel Eyinga (Chaka, 1991).
Je me souviens de Ruben, de Stéphane Prévitali (Karthala, 1999).

Achille Mbembe, Remember Ruben Um Nyobé.

Jean Chatain, Ruben Um Nyobé, un assassinat programmé.


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